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Full text of "Essais historiques sur les bardes, les jongleurs, et les trouvères normands et anglo-normands ..."

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SUR LES 



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SUR LES 



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SUR LES 



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I 
ET i 



NORMANDS ET ANGLO - NORMANDS , 

SUIVIS 

Z FliCES DE MALHERBE j QC*ON NE TROUVE DANS AVGUNE ÉDITION 

DE SES œUVEES J 

PAR M. L'ABBE DE LA RUE ^ 

KOIKB irONORAIRS DE BATEDX , CBEYAUER DE l'oRDEE DE LA LÉGION-d'iION N ECR , 
MEMBRE DE l'iNSTITUT ET DE lA SOCIÉTÉ ROYALE DES ANTIQUAIRES 
DE LONDRES, DOYEN DE LA FACULT& DES LETTRES DE 
l'académie ROYALE DE CAEN , ETC. 



TOME DEUXIÈME. 



CÂEN, 

HEZ MANCEL , LIBRAIRE-^ÉDITEITR DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES 
DE LA NORMANDIE | EUE SAINT-JEAN. 

1854. 

3OÛ. 



\ 



'Q^Q^Q9ti>Ç9Q9QQQ^^9QQQQ^9Q90^QifQ^Q 9B 



DES TROUVÈRES. 



NORMANDS ET ANGLO-NORMANDS. 




LUS heureux que les Trouvères, les 
Troubadours eurent très-ancienne- 
ment des historiens; et les travaux des savans 
Redi et Crescimbeni joints aux immenses 
recherches du l2d)orieux Sainte-Palaie , ont 
ùàt connaître amplement les auteurs et leurs 
ouvrages. Jusqu'ici personne n'ayant entrepris 
le même travail sur les Trouvères , j'ai été 
tenté de m'y livrer, mais il était au des- 
sus de mes forces , puisqu'il embrasse tous 
nos anciens poètes dans les provinces situées 
au nord de la Loire : je me suis alors borné 
à l'histoire des Trouvères normands et anglo^ 
normands , et xette tâche était encore bien 



4"^ I>ÏS TROTÎVKBFS. 

forte. Il fallait se procurer les manuscrits de 
ces poètes et les étudier , en faire des ana- 
lyses ou des extraits ^ rechercher ensuite quel 
fut rétat de ces auteurs dans la société , dé- 
couvrir leur origine, leurs différens ouvra- 
ges , et les motifs qui les leur firent entrepren- 
dre. J'étais seul pour ce travail, et obligé par là- 
méme de marcher sans guide dans une car- 
rière presque inconnue. Mais encouragé par 
le lord Leicestèr et sir Joseph Banks, aidé 
des lumières de M. Douce, l'étendue et la dif- 
ficulté de ces recherches , ne me rébutèrent 
pas. Mes premiers essais furent traduits en 
anglais, et publiés dans les mémoires de la 
société des antiquaires de Londres. Sir Walter 
Scott redoubla mon courage, en publiant que 
j'avais tiré le voile, et montré, le premier, 
à l'Angleten^e qu'elle a eu une littérature 
anglo-normande avant d'avoir une littérature 
anglaise (i) ; je ne parle pas de la correspon- 

(i) Walter Scotl*8, Sir Tristrem , p. xxvin. Essai sur 
les vieux Romans, p. io3. 



DES TROUVÈRES. 5 

daiiM^dont il m'honom pour applaudir à mes 
travatKCy c'est mainleuaut au public à pro- 
noncer sur leur résultat; je lui présente le 
fruit de dix années de ma dé]({brtatîon et des 
longues études qui lui sont postérieures. 

Si l'on trouve dans cette ti*oisième partie 
de mon ouvrage que j'ai placé plusieurs Jon- 
gleurs parmi les Trouvères, c'est qu'il est diffi- 
cile de distinguer les poésies des uns de celles 
des autres , à moins qu'ils ne se fassent connai t re 
eux-mêmes. Je sais que les Trouvères débu- 
tent ordinairement par une sentence morale 
dont ils partent pour entrer en matière ; et 
que plus ordinairement encore ils abordent 
leur sujet sans aucun préambule , tandis que 
les ^Jongleurs commencent souvent par solli- 
citer l'attention de leurs auditeurs, à cause de 
rimportance du sujet qu'ils vont traiter. Mais en 
partant, de cet usage pour distinguer ces poè- 
tes , j'aurai sûrement commis quelque erreur, 
parce que quelquefois le Jongleur vient à son 
sujet comme le Trouvère , sans y avoir préparé 



6 DES TRODVÈRES. 

ses auditeurs. De là, la nécessité de réunir en- 
semble ces écrivains, sauf à^faii^ connaître 
rétat des ims et des autres , quand leurs ou- 
^es rindiqueiont 



sïCâsSQL 




DES TROUVÈMM* 7 



RICHARD I«' ^ 



DUC DE NORMANDIB. 




[iGflARD premier y duc de Normandie i 
était fils de Guillaume-Longue-Epée , 
deuxième Duc de la même province. Lors de 
sa naissance en gSS^ son père voulut qu*il 
fût élevé à Bayeux et non à Rouen, parceque 
dans cette dernière ville on ne parlait que la 
langue romane ou française, et que dans la 
première on ne parlait que le Danois. Dans 
ses vues politiques , le père pensait que le fils 
aurait souvent besoin d'appeler à son secours 
les Rois du Nord,pour le défendre con treles inva- 
sions des Rois de France , et que pour cela il devait 



8 DES TROUYKRFS. 

savoir leur langue. L'événement justifia plus 
d'une fois la sage prévoyance du père, puis- 
que le roi de Danemark, Harald Vil vint en 
personne le protéger contre les aggressions 
des rois Louis-d'Outremer et Lothaire. Henri^, 
évêque de Bayeux , fut donc chargé d'élever et 
d'instruire le jeune Richard, et Robert Wace 
dit qu'il lui fit apprendre les deux langues : 

Richard août en Daneis et en Normant parler. 
Les historiens font mention des Jongleurs 
qni résidaient à sa cour, et de l'indignation 
des Rouennaîs contre Louis-d'Outremer qui 
les en fit chasser. Ce prince étant chassé 
à son tour de notre province par les Nor- 
mands, les Jongleurs reparurent à la cotir et 
reprirent leurs chants ordinaires. Wace dit 
que ces chants étaient historiques, et qu'on 
les récitait encore dans son enfance. Elevé 
parmi les Danois, qui avaient un goût pas- 
sionné pour la poésie, gouvernant des Neus- 
triens dont le pays avait jadis fait partic^e 
l'Armorique, et qui avaient plus ou moms 



DES TRÔUVàlES. 9 

conservé le souvenir de leurs anciens Bardes 
et de leurs chants , Richard avait par la même 
pris du goût pour la poésie ; aussi Wace , ra- 
contant les invasions faites dans notre pro^ 
vince par le roi Lôthaire et Thibaut comte de 
Chartres , dit que le duc Richard ne s'amusa 
pas à faire des Serventois^ mais qu'il courut 
aux armes : 

Ses villes vit gaster , deuls et deuls , troiz et troîz» 
Yit ses damages granz y ne tint mie à gabois ^ 
Ne n'out talent de rire j ne d'aler a gibois j 
N'entendit mîe à gaz , ne a fere Serventois. 
Etc. 

L'auteur des notes ajoutées à l'édition du 
Roman du Rou s'est étrangement trompé , 
lorsqu'à l'occasion des vers que nous citons, 
il a dit que le Serventois était une chanson 
gaie et ensuite une chanson pieuse (i). U eût 
pensé tout autrement^ s'il eût examiné le 
Serventois que le roi Richard adressa de sa 
prison à ses barons anglais, normands , poi- 

(i) Vol. 1. p, 25o. 



lO DES TKOUVèRES.' 

tevins etc., et ceux que s'écrivirent récipro- 
quement le même prince et le Dauphin d'Au- 
vergne. Il fallait dire au contraire que le duo 
Richard premier , lors de l'invasion du roi de 
France et du comte de Chartres sur la Norman- 
die, ne s'arrêta pas à faire un Serventois pour 
se plaindre de la conduite militaire de ces 
princes, mais qu'il courut aux armes, plutôt 
que de se plaindre d'abord par un Serventois 
de l'injuste aggression de ses ennemis (i). 

Nous n'avons ni Serventois , ni aucune autre 
pièce du duc Richard premier , quoique l'his- 
toire atteste indirectement ses talens poétiques. 
Mais il résulte des faits de son règne quelques 
notions intéressantes pour l'histoire de la poé- 
sie française ; c'est ce qui nous a déterminés 
à placer ce prince à la tête de notre ouvrage. 
Richard naquit en qSS , et il est constant 
qu'à cette époque on ne parlait à Rouen que 



f t\ Voyez page ao5 , i*'. vol. de Tcrigiae et l'usage du 
Serventois au moven \Qfi. 



DES TROUVÈRES. II 

la langue romane ou française (i). L'histoire 
attesté également que le duc Guillaume y son 
père j mourut en 94a , que presque aussitôt ^ 
ingrat envers le père, et abusant d'une maniè- 
re perfide de la minorité du fils , Louis-d'Ou- 
tremer s'empara de la Normandie, et que, pour 
gouverner cette province , il en établit séné- 
chal Raoul Torte fils de l'évêque de Paris. Le 
despotisme et les excès de ce gouverneur sont 
rapportés par les historiens qui parmi ses 
vexations signalent l'expulsion des Jon- 
gleurs de la cour du duc Richard : 

lïe laissa en la cor Jugleor ne garehon , 
La cor en fu tomée à grant destruction, 
Raol en deservi mainte maleïchon. etc. 

Enfin , lorsque le poète veut rendre la dou- 
leur des Normands pendant que Louis-d'Ou- 
tremer retient le jeune Richard captif dans 
son palais et menace mêm^e ses jours, il dit : 

Mult avoit par la terre plors et dementoisons , 
N'a vicies ) ne rotes, rotruenges, ne sons 

(i) Dudo, S. Quintini,p. n'a. 



la DES TROUVERES. 

lÀ TieiHart , li vieilles erent a gcnoiiillons 

Këix li enfisz plorent par plusors des maisons. Etc. 

Ainsi , dès la première moitié du X^. siècle, 
la langue française' aTait des poètes en Nor- 
mandie , et il est, je crois, difficile de trouver 
en faveur des autres provinces de la France 
des témoignages plus anciens et aussi authen- 
tiques. Cependant, nous ne prétendons pas 

que les premières poésies dans notre langue 
soient dues aux Normands, nous signalons 

seulement nos titres littéraires, et nous laissons 

aux autres provinces à faire valoir les leurs. 




I>ES TROUViinES 



•<v»%t»%»»»%»»^vv»%* *%» » »%» * »» »»»»»<*w*WW^*^<*WW***W^'>*<***^**<*^*** < ***^*WI*******^<***^ I 



THIBAUT DE VEBNON* 




HiBAUT DE VERjjroN chonoîne de Hpuen, 
est le plus ancien Trouvère dont le 

nom soit parvenu jusqu^à nous. On lui a con- 

« 

sacré un article dans l'histoire littéraire de la 
France , mais Fauteur , en suivant avec trop de 
confiance l'opinion de ^Févéque de laRava^ 
Uère, Ta rempli de Êiutes que nous devons 
relever (i). D'abord, on fait vivre ce Trouvère 
-vers la moitié du XII®. siècle , et «on lui fait 
traduire en vers ou en prose les vies dé Sg 

« 

saints. Il est constant au contraire qu'il a véca 

m ' ' Il ■ ■ I . I. ■ I I— ^— — ^^ 

(i) Hist. litter. , vol. iS p. iia. 



li Ï)ES TBOtJVÈRES. 

dans la première moitié du XI®. siècle ^ et qu'il 
versifia en^langue vulgaire la vie de St. Van- 
drille^ dans laquelle il fit entrer les actions de 
plusieurs autres saints ; le poète arrangea mê- 
me la coupe de ses vers de manière à pouvoir 
être chantés , c'est-à-dire qu'il composa des 
cantiques à l'usage du peuple (i) ^ il célébra 
particulièrement St. Ulfranc, disciple de St. Van- 
drille. En 1027 , lors des fouilles faites pour 
rebâtir l'église fondée par ce dernier et qui 
porte son nom , on trouva plusieurs tombeaux 
dans l'un desquels reposait l'ëvéque St. Ulfranc. 
Lorsqu'on reporta son corps dans la nouvelle 

église abbatiale , il se fit plusieurs miracles à 
Toccasion de cette translation , et ThiWult de 

(x)Deinùm corpus sancti Wlframni fontanellare reveo;- 
tum est| cuî loco tum [prierai Robertus abbas. Huic 
miraculum redintegrati visas sancti lYlframiii virtute in 
se factiim retuUt ThetbaUns Vernonensis, Rotomagensis 
canonicusy qui multorum gesta sanctorum in his sancti 
Wandrigesili in vulgarem linguam rythmicè transtuUt, 
et urbanas en illis candlenas edidit. 

Jnnal. Bened. vol. 4. p. 334 «^ H» > ^' ^'^^^ ^' 
• ord, sti. Bcned. vol. p, 379. 



DES TROUViUK*. ï5 

V^non devenu aveugle crut devoir à Tinter- 
cession de ce saint d'avoir recouvre la vue. 
La reconnaissance dicta donc ses vers , que 
l'historien appelle urhanas carUilenas. 

Mais il ne faut pas avec M. de La Ravalière 
attribuer à notre poète les 69 vies de Saints 
dont trois en vers et les autres en prose qu'on 
trouve dans un manuscrit du XII*^. siècle, 
d^bord parceque la vie de St. Yandriile en 
vers que l'histoire attribue à Thibaut de Ver- 
non, n'en fait point partie, et ensuite parce 
que l'histoire ne dit point qu'il en ait 
composé 56 en prose. Ces observations suf* 
fisent pour démontrer que les assertions de 
M. de La Ravalière sont fausses sous tous les 
rapports , et qu'il eût mieux fait en disant que 
les poésieis de Thibaut de Yémon ne sont 
point parvenues jusqu'à nous (ï) * 

Cest le sentiment qi^^'nouâ adoptons, 
en regrettant beaucoup '^pour l%istoire de 



(1} Insciip. hist vol. Xlt p« 44i< 



/ V 



ï6 DES TROUVERES 

notre langue que le tems nous ait dérobé des 
vers français d'une date aussi ancienne. Quant 
aux autres pièces en vers que renferme le 
manuscrit de la Sorbonne , et que M. de La 
Ravalière croit qu'on peut peut attribuer à 
notre poète , il faut dire que c'est une conjec- 
ture que rien n'appuie ; elle est même ridi- 
cule ^ quand elle insinue que Thibaut de Ver- 
non a voulu se peindre lui-même. dans quel* 
ques unes de ces pièces (i). 

Warton dans son histoire de la poésie an- 
glaise^ en reconnaissant que ce Trouvère a 
vécu dans le onzième siècle, prétend que les 
.Vies des Saints qu'il avait mises en vers/furent 
retouchées dans les siècles suivans} mais pour 
un pareil travail , il fallait que les originaux 
eussent été conservés , et Warton qui ne nous 
dit pas s'ils existant encore ^ ne nous indique 
pas non plus où Fp& peut trouver leà copies 
qu'il prétend rajeuàies (a). 



. (i) Inscrip. hist. vol. XI* p. 44 1- 
.(a) Hist. ofengUsh poetry.i. p. 4i5. 



DES TROUVERES I7 

Nous devons faire observer ici que quand 
les auteurs latins du moyen âge parlent d'un ou« 
vrage en vers écrit dans une langue quelconque , 
ils se servent du mot Rythmus pour signifier la 
rime : ainsi ils disent rjthmicè scripsit ou 
transtulit^ et ils appellent un poème rimé car* 
men rjthmîcum. Ce serait ne pas entendre la 
latinité du moyen âge que de donner un autre 
sens à ce mot. St. Adhelme^ évéque anglo-saxon 
mort en 709 ^ dans la préface de son poème 
sur la Virginité , dit qu'il veut l'écrire en vers 
rimes y itt non inconverdenter carminé rythmico 
dici queat; et pour prouver qu'il entend la 
forme poétique de la rime, il cite la strophe 
suivante où l'on trouve et la rime et l'allité- 
ration : 

Christus passas patibulo 
Atque leihi lattbulo 
Firginem Firgo F^jùd 
Cmhmendahat mtambd (i). 



(1) Aldhclm.y De Virgin, p. 297. 



l8 1>ES TROUVÈRE» 

L'historien Girard Le Gallois dit aussi que 

les Bardes employaient la rime dans leurs 

chants y et il se sert de la même expression 

.que S. Adhelme : in cantilenis rjrthmicis tant 

subtiles invemuntur etc. (i) 

On doit donc entendre de la même manière 
le passage de Dom Mabillon ^ et voir un 
poète français dans Thibaut de Vernon dès 
Tannée 1027 où la translation de S. Wulfram 
eut lieu (a); d'ailleurs les mots vulgaris lin^ 
gua signifient ici du français , puisqu'il n'y 
avait plus de langue latine en usage à l'époque 
du XI*. siècle, excepté dans le rit catholique. 



(i) Camb. descrip. p. 889. 

^--^ annales etacta SS* uisunràm 



i>£s Taouvàa£S« 



««MMiMM^MIMIIMIMIMaMfMIMlIMMM^^ 



TAILLBFER. 




AiLLSFERy suivant les trouvères Gef- 
froy Gaimar et Robert-Wace, lut uo 
Jongleur attaché à l'armée de Guillaume-le-Con- 
quérant; il fut si distingué par ses talens que ce 
prince lui accorda l'honneur de porter les pre- 
miers coups àFennemiy et par là même de donner 
le signal du combat à la journée d'Hastings. 
Il commença d'abord par des tours d'adresse ; 
jetant trois fois sa lance en l'air ^ il la ressaisit 
adroitement par le fer; les Anglais étonnés re- 
gardent ce jeu comme l'effet d'un enchantement 
et s'en épouvantent; ensuite le Jongleur lance 
également trois fois son épée en l'air , et s'ap- 
prochant peu à peu des ennemis, il la dirige 



la troisième fois sur eux, et il en tue un. Alors , 
comme il avait accoutumé son cheval à courir 
la bouche laidement béante , il le précipite 
vers la tête de l'armée anglaise , et aussitôt 
chacun s'écarte des rangs pour ne pas être 
mordu par le cheval ; mais bientôt le brave 
Jongleur est accablé par les traits de l'ennemi , 
et périt en donnant par sa mort le signal du 
combat (i). 

Il est étonnant que le Trouvère Gaimar borne 
là son récit , et qu'il ne dise nen de la chanson 
de Rolland. Robert-Wace est le seul qui parle 
de cette chanson ; peut-être Gaimar aura-t-il 
cru qu'il n'était pas nécessaire de rapporter 
cette circonstance , parce qu'un Jongleur ne 
pouvait figurer à la tête d'une armée et au mo^ 
ment du combat , sans animer le soldat par 
ses chants. Wace , au contraire , aura pensé 
qu'il fallait parler des chants militaires du 



(i) Yoii* plus loia rarticlc de Gefifroy Gaimar. 



DES TROUVERES. II 

Jongleur, et ne rien dire de ses tours d'adresse. 

L'usage de chanter au moment du combat 
est celtique, et par conséquent ti*ès-ancien. Les 
Celtes l'avaient porté en Asie , et leurs colonies 
l'y avaient conservé. Aussi le consul llanlius 
Vulso , Fan 189 avant J. C, combattant Tarmée 
de ces Celtes qu'on nonmiait alors GalaieSj ne 
manque pas de prévenir ses soldats et sur les 
chants et sur le bruit qu'ils vont entendre avant 
le combat (i). 

Nous transcrivons ici le récit de Robert 
Wace. 

Taillefer qui mult bien chantout 
Sot un die val qui tost aiput , 
Devant le Duc alout chantant 
De Karlema^Qc.et de Reliant 
Et d'Olivier et des vassaux 
Qui morurent à Roncevaux. 
Quant il orent chevalcié tant 
Qu as Engleis vindrent aprimant : 



(1) Ad hoc cantns inchoantium praelium y et ululatus y 
et tripudia quatientium scuta in patrium niorcui , et 
boiTcudus annonun strepitus. TU, Liv. lib, 38. 



a? DF.S TROUYiRES. 

Sire y dist TaîUefer , merci , 
Je vos ai longuement servi , 
Tôt mon service me devez , 
, JBvlf s'il vos plaist,^ me le fendes s 
Por tôt guerredon vos requiert 
Et si vos vbil Jbrmentpreier^ 
Otreiez mei, que jen'y f^le^ ; 
Le premier colp de la bataille. 
li Duc respon^ : et jo Fotrei; 
' ' -^i TaîUefer poinst à desrei» 
Devant toz les altres se mist j. 
Un Engleis feri , si l'ocist , 
A terre étendu l'abati ; 
Pois traist l'espée y aultre feri^ 
pois a crié : venez.-, venez. 
Donc Font Engleis avironé 
Al segont colp qu'il out doné. 
Eisvos noise levé et cri , 
D'ambes parz pople estormi. 
rformant a assaillir entendent 
Et li Engleis bien se défendent 
Etc. 



DES TROUVERES. Â^ 



ANONYME , 



ià^uteur d*un voyage de Charlemagne à Constantinople et 

à Jérusalem. 




^HARLCMAfiNiî a été le sujet d'un grand 
■^■^^^ nombre de Romans dans le moyen 
îige; mais celui dont nous allons parler parait 
être le plus anciennement écrit dans notre 
langue j et le plus curieux par le genre de Sa 
composition ; U a de plus une action qui ne 
ï^ssemble à aucun des Roman sdé cet empereur 
connus jusqu'à nos jours. 

De la décadence de la bonne latinité dans 
lef> Gaules sortit la basse latiuité , et de eelle-ci 
la langue romane qui.deviht la langue française- 
La prosodie latine dut, par ]à même, également 



24 DES TROUVèUES. 

fournir les premières règles de la prosodie de 
la basse latinité ; mais celle-ci y apporta une 
altération marquante par l'introduction de la 
rime , d'abord dans la poésie sacrée , et ensuite 
dans la poésie profane. Cependant, tout en fai- 
sant des pièces de vers rimes, les poètes latins 
du moyen âge revinrent quelquefois aux règles 
du bon goût , et ils composèrent de meilleurs 
vers, quand ils voulurent écarter la rime. 

La langue romane , dérivant de cette basse 
latinité y dut aussi adopter la rime , mais il ar- 
riva que nos premiers poètes français voulurent 
aussi , comme dans la bonne latinité , faire 
quelquefois des vers sans y admettre la rime ; 
l'anonyme dont nous parlons travailla dans 
ce genre. A en juger par le style , on croirait 
qu'il a écrit daïis le Xr. siècle ; les règles gram- 
maticales qu'il observe , son orthographe , son 
langage en un mot est absolument le même 
que celui du Psautier traduit sous le règne de 
Guillaume-le-Conquérant. Mais l'auteur cite le 
i^xxTk Turpin ; alors il a du écrire dans les dix 



DES TROtrVÈRES. 



premières annés du XIP. siècle. Son Roman est 
intitulé : Ci comence li livere cument Charlei 
de France voiet en Jérusalem y et pur paroles sa 
femme a Constantinople pur ver roi Bugon. 

L'abbé le Beuf , dans sa dissertation sur le 
Roman de Charlemagne , a pensé que celui du 
voyage de ce prince à Jérusalem est du Xr. 
siècle (i); mais il est écrit en latin ^ et par là 
même différent du nôtre. Dans celui-là c'est 
l'empereur G^nstantin et son fils Léon qui avec 
le patriarche de Jérusalem appellent Charle- 
magne au secours dé la Saiiité Cité ; dans 
celui-ci, au contraire, c'est pour aller combattre 
Hugues, empereur d'Orient , que Charlemagne 
se met en route , et c'est une psu^ole impru- 
dente de son épouse qui l'y déteniiine. Il parait 
jun jour devant elle,répéeau côté et la couronne 
en tête , et il lui demande fièrement si elle 
connaissait un prince qui portât mieux l'une et 
l'autre. Vous avez trop d'amour propre, lui 



(i) Inscrip. Hist. vol. io« 



a6 DES TROl^-îT-S. 

répond franchement la Reine , Tempereur de 
Constantinople a oerlainement plus de nogeste 
que TOUS sous un tel costume. Chariemagne , 
qui se croit outragé , jure d*aUer lui-même 
vérifier le Eut, de punir son épouse sH n*est 
pas yrai , et , dans tous les cas, de ccmibattre 
et de soumettre cet empereur, ccHnme il en a 
subjugué tant d'autres. T^e est la cause et le 
but du voyage de Charl^magne, et sll ira jusqu'à 
Jérusalem, c'est un épisode dans le Roman. En 
effet , ignorant complettement la géographie , 
le poète , pcmr conduire F^npereur jusqu'à 
Constantinople , le fiiit aller jusqiies dans la 
Per^y et c'est en revenant de ce pays , que le 
prince trouve Jérusalem sur sa route; aussi il 
ne manque pas de dire au patriardie de cette 
.ville qu'il a déjà conquis douze rois et qu'il va 
chercher le treiadème. 

Le poète commence ainsi son Roman : 

Un yaxfàà Karieun al Saiot-Denis miistery 
Reout pris sa conme , en croix seigmat suu chef ^ 
£t ad ceinte sa espée, li poui ea/md «Tonner 



DES TAOUViiREt. ^7 

BiUL i out et Demeines » Barons et Chevalers. 
lÀ em^rercB rtguaniei \à Héne mrnUer f 
lEiéfud ben coninée al plus bel et as meux } 

^ Il la prist par le poin desuz un oliver. 
De sa pleine parole la prist a reisuner : 
Dame 9 veistes unkes hume nul desuz céà 

^ Tant ben seist espée^ ne la corone al clief? 
Uncore cunquerrei jo citez ot mun espée. 
Ele ne fud pas sage » folement respondeît : 
Emperere, dist ele : trop vus poei preiser 
Etc. (i). 

Ainsi j dans le Roman latin , c*ett la piétë qui 
commande et dirige le voyage de ce prince et 
de seà paladins j et dans le Roman français , 
c'est la fierté outragée , c'est la valeur et l'esprit 
de chevalerie qui le fait entreprendre ; dans le 
premier I ce ne sont proprement que des pè- 
lerins qui vont adorer Dieu dans la Judée ; 
dans le second , ce sont des braves avides de 
gloire qui vont conquérir la capitale d'un vaste 
empire , mais qui , en pieux chevaliers , vont 



(i) Dans cet extrait et les snivaD^* 1^ mots qui dé- 
signent les règles grammaticales du XI«. siècle sont en 
lettres italiques» 



9.8 BES TROUVERES. 

en méme-tems visiter le tombeau du Dieu des 
armées; enfin j le premier ouvrage est un conte 
dévot y le second est un Roman de chevalerie ^ 
et le style de Fauteur et sa versification sans 
rime doivent le Êiire regarder comme le plus 
ancien Roman fiançais qui soit parvenu jusqu'à 
nous. On y trouve bien quelques vers rimes ; 
mais en lisant l'ouvrage , on voit qu'ils se sont 
comme présentés d'eux-mêmes sous la plume 
du poète y et qu'il n'a nullement cherché 
à leur donner cet agrément. On remarque 
dans sa poésie que les deux hémistiches du 
vers ont une syllabe de. plus , lorsqu'ils sont 
terminés par un e muet , règle qui fut .suivie 
dans la suite par les autres Trouvères. Au 
reste, pour fidre connaître cette antique et 
rare versification f voici comm^it le poète 
décrit l'entrée de Charlemagne dans le temple 
de Jérusalem : 

Entrât en un muster de marbre peint a volte f 
La eitô ad un altcr de sainte pater nostre , 
Deus i chantât messe , si firent // apostley 



DES TROUVKKES. 29 

I. 

Et les dotuee chaeres i sunt tûtes encore. 
La trezime est eii mi ben seelée et close , 
Karlun i entrât ben, out al queor grant joie , 
Cum il vit la chaere, icele part si aprocet^ 
Li empere s'asist , un petit reposetf 
Li douze peers as altres envirunt et en coste ; 
Ainz ni^ sist hunie , ne unkes pus uncore. 
TAxAtfudXeX. Karleun de celé grant bealté , 
Vit de cleres colurs li muster depeintez 
De martîrs , de virgines et de grant majestés 
£t les curs de la lune et les fêtes anuels y 
Etales lavacres curre et les peisons par mer. 
Karlun out fer le vis, si out le chef levez. 
Uns judeus i entrât ki ben VovX esgardet; 
Cum il vit Karleun , cumencat a trembler » 
Tant out fer le visage , nel osât esgarder , 
A poi que il ne chêt , fîiant s'en est tumet» 

Le Juif y dans son ëtonnemênt^ court avertir 
le patrprche , et lui raconte ce qu'il a vu : 

Douze cuntes vi ore en cel muster entrer, 
Aveoc eux le trezime , une ne vî si formet. 
Par le meu escientre , co est meimes Deu , 
Il et li douze apostle nus venent visiter. 
Quant Tôt li patriarche, si s'en vaît cunrcer, 
Et out mandètses clers en Albe la cùet. 
Il les fet revestir', et chapes afubler; 
A grant procession en est al Rei alet , 
JÂ empere le vît , en contre \\nlepet , 



3a DES TROUVÈRES. 

et une preuve décisive qu'il est bien anté- 
rieur , c'est que si fes Jongleurs et les Trou- 
vères qui écrivirent dans les trente premières 
années du même siècle , suivent encore quel- 
ques-unes des règles qui y sont observées, ils 
en réforment aussi plusieurs. Enfin , quand 
on arrive vers l'année 1 14^ , on voit que l'an- 
tique langage de ce Roman est entièrement 
abandonné. Nous ferons connaître ces autres 
poètes , et on remarquera comment notre 
Français primitif reçut des améliorations sous 
la plume des Normands et des Anglo-Nor* 
ma nds. 





Dl-S TROUVÈRKS. S*? 



***• »»»v*^%»»^Wi%»W»»%<^ii»%»»^>»%»<W>*%»%VW)»»^ m w^^>»»»<^%»%yi%»tl>»%%>»Wi»»M »»><i^)»>»VWVM»iV»»*»lK 



HENRI I". 



Duc de Normandie et Roi d'Angleterrcf.' 




^E prince fut surnommé le Beau 
Clerc ; élevé par St.-Lanfranc , il dut 
recevoir une éducation brillante sous un tel 
maître ; or comme dans le XIP. et le XIIP. 
siècle, le titre de c/erc était synonyme de celui 
de sai^anij et que le mot clergie signifiait alors 
science , l'histoire n'aurait pu donner à ce 
prince une qualification aussi honorable y 
s'il n'avait pas été un homme de lettres. 
Mathilde d'Ecosse , sa première femme , est 
louée par les historiens à cause de son amour 
pour la poésie , et même pour la poésie la- 

2. 3 



34 DES TROUVèRES* 

tine, et nous voyons dans les œuvres de Hilde* 
bert^ ëvéque du Mans ^plusieurs pièces qui 
lui sont adressées (i). Adélaïde deLouvain^ 
sa seconde épouse , protégea également les 
poètes normands et anglo-normands ; aussi 
quelques-uns lui dédièrent leurs ouvrages , 
comme nous le ver];ons aux articles de plu- 
sieurs d'entre eux. Ainsi , l'amour de ces deux 

reines pour la poésie et le goût du Roi pour 
les lettres durent faire de leur cour ua asile 
pour les Muses. 

Pour justifier les droits du roi Henri I*^ 
' au titre de Beau Clerc , nous lui attribuons 
ujie collection de fables dites Ésopiennes j 
qu'il traduisit du Latin en Anglais , mais sans 
pouvoir dire si elle était en vers ou en prose. 
Marie de France assure positivement que le 
recueil de ces fables en vers français est une 
traduction du texte anglais traduit lui-même 
du latin par le roi Henri : 



^^^m 



(i) Hildeberti €en. Episcop. opéra , col i366^ 



DES TROUVÈRES. 35 

. M'entremis de cest livre feire 
£t de Tengleis en romans traire ; 
Ysopet apelons ce livre 
Qu'il travailla et fistescrire, 
** De ^iuen latin le tuma; 

Ll rois Henris qui moult Tama 
Le translata puis en engleiz , 
Et je l'ai rimé en franceis (i). 

Plusieurs manuscrits dans les bibliothèques 
de France et d'Angleterre portent également 
le nom du roi Henri y comme auteur de cette 
version anglaise. D'autres , au contraire , Tat- 
Irîbuent à un Roi qu'ils nomment Âffrus , 
Aureiz , Mires , Auvert , Alwred et même 
Adénès'y et plusieurs écrivains veulent, sous ces 
difTérentés dénominations , qu'on réconnaisse 
le roi Alfred , et que par là même on le 
regarde comme auteur de la version men- 
tionnée par Marie de Francç. 

Pour réfuter cette dernière opinion , nous 
disons d'abord qu'il n'existe aucun manuscrit 



(i) Epilogue des fables de Marie de France. 



36 DBS TROUVÈRES. 

qui nomme distinctement le roi Alfred; il 
y a tant de variantes dans les noms qu'on 
prétend être le sien , qu'il est visible que 
les copistes les ont forgés. Comment en efifet 
reconnaître Alfred dans les noms Mires , Au- 
vert , Jffrus , et surtout dans Jd^nès , qui est 
le surnom d'Adam le Bossu , poète du XIII^. 
siècle ? Mais ce qui démontre bien davantage 
l'erreur, c'est que Asserius qui a écrit l'his- 
toire d'Alfred et qui l'a écrite à la cour de 
ce prince , fait bien l'énumération de ses ou- 
vrages j mais il n'y comprend nullement une 
traduction de fables Ésopiennes , et le savant 
Spelman , historien moderne d'Alfred, non- 
seulement garde le silence sur cette prétendue 
traduction anglo-saxonne , mais il convient 
encore qu'on a attribué à ce monarque beau- 
coup d'ouvrages supposés. Nous placerons 

■ 

donc parmi ces derniers sa prétendue ver- 
sion d'Ésope pour la donner au roi Henri \ 
nous le ferons même avec d'autant plus d'as- 
surance que les historiens d'Alfred attestent 



DES TROUVÈRES» 37 

que ce prince avait engagé les gens de lettres 
de son siècle à composer des apologues et 
des fables pour rinstruction de set sujets . 
or à quoi bon ces instances , s'il avait lui- 
même traduit pomr eux le fabuliste grec ? 
Mais nous entrerons dans plus de détails 
sur cette traduction y en traitant Tarticle de 
Marie de France. 

Il existe un autre ouvrage en vers français 
que ce prince a composé ; il contient des 
règles de conduite qu'il prescrit aux hommes 
bien nés de son siècle ; c'est une espèce de 
civilité à l'usage de la bonne société. Ce petit 
poème didactique est très - curieux pour l'his- 
toire des mœurs de cet âge ; il est intitulé 
tantôt Urbanus ( l'homme poli ) , et tantôt 
le dictié dt Urbain. 

Un des préceptes qui Irappe d'abord est 
celui de l'étude du français y et ensuite l'éloge 
de cette langue : 

Seiez debonere et corteîs ; 
Si(chez aussi pailer i'ranceis. 



38 ©ES TROUVÈRES. 

Quar molt est hoigage alosée » 
De gentilhome est molt amée. 

Il défend surtout l'orgueil; 

Quar celi qu*est orgoillous y 
n del tôt est a rebous , 
Que unquc li noble Rodland 
Ne valsist le demi tant , 
Corne il fet a ton quider ; 
Si ne valt il mie Olivier , 

Et plus quide estre beals 

Que Absalon li juvenceals » 

Ou qu*Ipomedes estoit 

Qui tote beautés a voit, 

Plus estre corteîs et sein 

Que ne fut sire Gauvein 

Etc. 

On a plusieurs manuscrits de ^ , 

et avec des variantes que les copistes se per- 
mirent souvent en transcrivant les poésies 
du moyen âge ; mais l'auteur n'est npmmé* 
dans aucun de ces manuscrits. C'est un poète 
anonyme latin du XIP. ou XIIP. siècle y qui 
nous a appris que c'était au roi Henri I***. que 
nous devions le dictié cC Urbain ; c'est en 
composant lui-même un Urbanus latin qu'il 



de;$ trouvères. Sq 

iaou$ dédàre que ce prince avait , avant lui , 
travaillé sur le même sujet : 

Clenis praecipuè » miles , matrona , puellâ , 
Quilibet ingenuus haec servet scripta novella ; 
B.6X vêtus Henrîcus primo dédit haec documenta 
Ulepidis , libroque novo sonbuntur in isto (i^ 

Or , comme dans les chartes et les rôles 
de la tour de Londres Henri P^ est souvent 
appelé le vieil roi /fe/irf , pour le distinguer 
de son gendre , de son petit-fils et de son 
arrière-petit-fils -, qui portèrent le nom de 
Henri, il nous semble évident que c^est à 
ce monarque que nous devons attribuer le 
dictié (f Urbain. Warton parlant d'un poète 
nommé Daniel-Churche ^ officier de la cour 
du roi Henri U , dit qu'il composa aussi 
un poème sous le titre àiUrbanus en 1180; 
peut-être est-il te poète latin dont nous ve- 



(1) Bibl. reg. Parisien,, »**• 3718, 



4o DES TROl VÈRES. 

nons de citer les vers. Alais Waitou ne dit 
point dans quelle langue Daniel-Churclie a 
écrit , et je ne connais pas son ouvrage (i). 



(i) Warton's , vol. 3 , p. 6 et 7. 




DES TROUYÈBES. ^l 



<**<^^»»W<^i4<^ V%%<^W^^<^»l*»<WW<»%»yV»%M»%»»»«^>»%m%»»¥>f<^M^ %»X^I%»»m>%»>»«»A»W»»W»»l* »wm^» >W» 



PHILIPPE DE THAM< 




HiLiPPE DE THjLif 9 OU comme on ré- 
crivait alors Philippe de Thaon ou 
<de Thaun , [est un des plus anciens Trouvères 
dont les ouvrages soient parvenus jusqu'à 
nous. Il était de Tancienne famille des sei- 
gneurs de Than , possesseurs de la terre de ce 
nom à trois lieues de la ville dp Caen. On lit 
dans le cartulaire de la cathédrale de Bayeux 
une charte de Philippe de Than qui reconnaît 
que le patronage de son église paroissiale de 
Than appartenait au grand Doyen de cette ca< 
thédrale, et un arrêt de l'Échiquier de Caen^ 



4» I>ES TROUVÈRES 

qui confirme ce dignitaire dans sa possession , 
est rendu par Richard évéque de Winchester 
grand sénéchal de Normandie, Robert Marmion, 
Simon de Tournebu et Guillaume de Glan' 
ville ^justiciers de la même province (i). 

Le premier ouvrage de ce Trouvère est intî* 
tulé Liber de creaturis : c'est un traité de chro- 
nologie-pratique en vers français. L'auteur y 
traite des jours de la semaine , des mois solai* 
res et lunaires, des phases de la làne^ des 
éclipses, des signes du zodiaque, et en géné« 
rai de tout ce qui est nécessaire pour l'intelli» 
gence du comput ecclésiastique; il développe 
avec assez de précision les divers calculs des 
Juifs , des Grecs et des Romains, Thistoire du 
calendrier de Numa et celle de sa réfomae par 
Jules César ; il cite souvent Pline , Ovide, Ma- 
crobe^ S Augustin , S. Grégoire et le vénérable] 
Bédé , etc. j il rapporte enfin les différentes opt 



(i) Vêtus chartul. Bajocense in bibiothccâ Capituli 
Bajoc. ^ 



PES TROUVERES [{S 

nions des auteurs qui avaient travaillé avant 
lui sur le comput ecclésiastique , mais dont les 
ouvrages ne spnt pas parvenus jusqu'à nous y 
ou qui sont restés ensevelis, dans les bibliothè- 
ques, comme Helpéric, Turchill , Jean de Gar- 
lande, etc. 

Philippe de Than composa ce traité pour 
l'usage du clei^é de son tems , et le dédia à 
Humfroy de Than, son oncle , chapelain de Hu- 
gues sénéchal du Roi. 

Philippe de Thaun ad izxl une raisun. 
Par pruveires garnir de la lei maintenir ; 
A stm uncle Venveiet (jue amender le deit , 
Si rien i ad mesdit ne en fait ne en escrit 
A Umfrei de Thaun li chapelein Yhun 
Le senechal du Eei , icho vus di par mei 
Etc. 

Ce Hugues est Hugues-le-Bigot, sénéchal du 
roi Henri P'^. et qui fut dans la suite Comte de 
Morfolk. [Son père Roger-le-Bigot avait passé 
en Angleterre avec le Conquérant , et avait été 
également sénéchal de ce monarqne et de son 



44 ^^^ TROUVÈRES. 

fils Henri I*'. (i). Mais comme il mourut en 
1107 ^^ comme aussitôt Hugues son fils lui 
succéda dans cette place (i)^ nous croyons que 
c'est après cette époque qu'il faut fixer la com* 
position de cet ouvrage de Philippe de Than , 
d'autant plus qu'il ne donne pas àHugues-4e-Bi- 
gotle titre de Comte qu'il n'eut que quelques 
années^ mais seulemait celui de Sénéchal du 
Roi. Humfroi deThan a celui de son chapelain , 
et l'on sait que, dès ce tems-la, c'était l'usage 
des Barons. anglais d'avoir des chapelains qui 
ïeur étaient particulièrement attachés (3). 

Le second ouvrage de Philippe de Than est 
intitulé Bestiarius : c'est un traité en vers finan- 
çais sur les animaux , les oiseaux et les pierres 
précieuses ; il est dédié à la reine Adélaïde de 
Louvain que Henri I^'. épousa en 1 1 a i ; ainsi 



(i) Rom. du Rou. 

(2) Rdf^. de Hovcden annal, ad an. 1 107. 

(3) Kcnnet's parochial antiquities, glossary verbo 
capcllaHUS, 



DES TROUVÈRES 4 5 

l'ouvrage est postérieur à cette époque. Los 
Bénédictins le fixent vers Tannée iiaS,^ mais 
en le parcourant, nous n'avons rien vu qui 
puisse faire déterminer cette date avec préci- 
sion ^ on peut donc , sans crainte d'être con- 
tredit j lui en assigner une antérieure ou 
postérieure (i). 

Philippe de Tàun en franceîse raisun 

jâd estrait'le Bestiaire, un livre de grammaire. 

Pur Fonur d'une gemme ki mult est bêle femme y 

AJiz est numée. Reine corunée^ 

Reine d'Angleterre , sa ame n'ait ja guerre , 

En ebreu en vérité est Aliz lam de Dé. 

Un livre voil traitier , Deus seit al cumencer 

Etc. 

Philippe deThan, dans cet ouvrage, ne fait 
en grande partie que la fonction de traduc- 
teur: il avoue lui-même qu'il puisait ses 
idées dans un traité qu'il appelle le Bestiaire 
composé primitivement en latin , et dont on 
trouve un exemplaire dans la précieuse biblio- 



(i) Hist. litt. vol. 9; p. 100. 



46 DES TROUVÈRES. 

thèqne de M. Douce , membre de la société des 
antiquaires de Londres* 

Au reste, en traduisant cet ouvrage en Ters 
français, le poète parait n'avoir eu d'autre 
but que l'instruction des homme» et la col'rec- 
tion de leurs mœurs : après avoir dépeint le 
caractère particulier de chacun des animaux 
et des oiseaux, il tire de chaque description 
un Sens moral propre à rappeler ses lecteurs 
à la pratique des vertus civiles et religieuses ; 
en un mot, dans chacun de ses tableaux , en 
développant à l'homme les traits les plus frap- 
pants de l'histoire naturelle , il s'efforce tout à 
la fois de l'instruire et de le rendre meilleur. 

Quant au genr^ de versification employé par 
Philippe de Than , il est très-rare de trouver 
des poètes qui l'aient adopté. Sa marche n'est 
pas de faire rimer un vers avec le suivant, mais 
la moitié d'un vers avec l'autre moitié , ou ce 
qu'on appelle les deux hémistiches, comme 
dans les vers suivans de la dédicace du pre- 
mier ouvitige de l'auteur : 



DES TROUVÈRES 4? 

'Al bnsuîn est trwfed Tami e epru^ed^ 
Unches ne/ud ami qi al busuign failli ; 
Pur cel di ne targez mes ma raismi oiez, 
Prei TUS del esculter, e puis del amender. 

OU dans les yers du second ouvrage de no- 
tre poète, lorsqu'il peint l'adresse du^Hérisson 
pour enlever les raisins de la vigne i 

£1 tens de vendenger ^ lores munte al palmer 
La o la grape veit la plus meure seit : 
Sin abat le raisin « mult li est mal veîsin : 
Puis del palmer descent , sur les raisins s'estent , 
Puis desus se volupe ruunt cume pelote : 
Quant est très ben chargée , les raisins embrocetj 
£issi porte pulture a sei fiz par nature. 

On voit par ce dernier vers que Philippe 
de Than met un pied de plus aux deux hëmis« 
tiches quand la rime est féminine. Mais le 
goût de la rime aux deux hémistiches d'un 
grand vers est certainement pris dans la ver- 
sification latine de son tems ; on peut s'en 
convaincre facilement en lisant les poésies de 
Harbode, évéquede Rennes , ou celles deSer- 
lon y chanoine de Bayeux, dafas la pièce où il fé- 
licite révêque Odon sur sa sorlie de la prison 



/ 



48 DES TROlTViRES. 

OÙ son frère Guillaume-le-Conquerant le rete- 
nait depuis cinq ans, dans son poème sur le 
siège de Bayeux en iio6^ et dans sa satire 
contre Gilbert abbé de Caen (j), ou enfin en 
parcourant les épitaphes composées par les 
poètes normands et anglo-normands rappor* 
' tées par Dumoustier , Stanford et Du Carrel (2). 
Les Bénédictins , qui n'ont connu ce poète 
que par la notice de ses ouvrages dans le cata- 
logue de la bibliothèque cottonni«nne (3) , ont 
voulu raisonner sur cet auteur sans Tavoir 
lu ; de là beaucoup de variations , et même 
d'erreurs dans leur jugement sur cet auteur. 
D'abord ne comprenant pas le mot Taonensisy 
ils ont imaginé qu'il fallait lire Toarcensisy et 
ils ont, en conséquence, appelé Philippe de 



(i) BibL Coton. Vitellius A XII. 

(a) Noustria pia. — A gcnealogical hisl. of the kings 
of england \ anglo normand antiquities, passim. 

(3) p. 48. 



1' 



s 



DES TKOUVimES. /i9 

'ÏTian Philippe de Tlwuars , et d'un ^Normand 
^is ont fait un Poitevin (i). 

Cependant , mieux consultés , et sentant que 

leur correction du manuscrit Cottonien était 

tiéméraire , et d'ailleurs fondée sur une pure 

c?onjecture que rien n'appuie, ils sont convenus 

cju'il fallait laisser subsister le nom de Tlian, 

extraordinaire pour eux , parce qu'il leur était 

inconnu. Mais ayant trouvé une charte du 

xnilieu du XII®. siècle , dans laquelle Thomas 

cle Than était témoin avec plusieurs autres 

seigneurs (2) , ils ont conôlu que ce Thomas 

était le fils ou le petit-fils de notre poète , et 

comme la charte qu'il a signée concerne la 

terre de Combourg, située en Bretagne sur les 

confins de la Normandie , les Bénédictins ont 

décidé qu'il y avait lieu de croire que Philippe 

de Than était breton. 



(i) Hist. litt. de la France, vol. ix, p. 173 «t 190. 
(a) Ibid. , vol. x, p. Ixxi. 

a. 4 



Su VK THOCTtiltS- 

Voilà bien des cnnipctuw^ dèinonln'e 
fausses d'après les détails que nous aMitiafl 
doaués ci-dessus; malbeuFeusemeut les B^^ué^ 
dictios , en composant les douze premiers vo 
lûmes de notre Listoire littéraire, n'avaical pas^ 
tpujours eu sous les yeux les ourr^igies des na- 
teurs sur lesfiuels ils écrivaient, ou slîs îes 
poasédaient , ils regardèrent IViude de ans 
poêles comme peu importante ; de-là beau- 
coup d'erreurs,lorsqu'ils ont paHé des ou\Tages 
des Trouvères. Disons, par exemple, que les 
ouvrages de Philippe de Tban démontrent évi- 
demment leur méprise , lorsqu'ils ont avancé 
qu'avant Lambert li Cors et Alexandre de Ber- 
nay, on n'avait pas employé les vers de douze 
pieds , tandis qu'on les trouve en usage plus de 
cent ans avant eux. 

Les deux ouvrages de Philippe de Thaii sont 
au musée britannique, bibl. Cottdn/Nero A. 
V. , et celui sur le comput ecclésiastique est en 
grande partie au commencement et à la fin du 
manuscrit de la bibliothèque du duc de Noi»-! 



BES TROUVÈRES. 5l. 

folk , dans celle de la Société Royale de Londres, 
n**. aSo, On le trouve complet dans la biblio 
thèque- du Vatican , manuscrits de Petau , n*". 5 1 a 
et 695 , et parmi les manuscrits de la reine 
Christine, n**. 738. 






- 1 




,irmimm0ti 



07, DES TROUVERES. 



6EFFR0Y, 



Abbé de Saint-Alban. 




\e poète était d'une famille aussi 
ancienne que distinguée dans les 
provinces de Normandie et du Maine. Ses talens 
le firent appeler en Angleterre par Richard , 
XV^ abbé de St.-Alban, pour le placer à la tête 
de l'école de son monastère ; et ce qui doit 
nous persuader que ses talens étaient supé- 
rieurs , c'est que cet auteur était encore sé- 
culier. Retenu par des affaires, ou voulant se 
faire désirer, Geffroy ne se rendit pas assez 
promptement zm% désirs de l'abbé Richard, 
et lorsqu'il arriva en Angleterre , il trouva la 



DES TROUVÈRES. 53 

place qu'on lui avait offerte , remplie par un 
autre instituteur. L'abbé l'engagea à ne pas re- 
tourner en Normandie , et pour l'y déterminer, 
il lui promit de nouveau la place de directeur 
de son école, dès qu'il pourrait la rendre va- 
cante (i). 

Entraîné par l'espoir d'un avenir heureux , 
Geffroy se fixa à Dunstaple, dans le Bedfords- 
hire , et en attendant l'emploi qui lui était 
promis , il ouvrit dans cette ville une école qui 
fut bientôt remplie de nombreux élèves. C'est 
là qu'il composa le miracle de St^. •Catherine , 
pièce tragique qui fut jouée par ses écoliers. 
Pour décorer son théâtre ou pour habiller les 
acteurs , il avait emprunté les chappes et autres 
ornemens de l'abbaye de St. - Alban. Mais 
malheureusement avant qu'ils fussent rendus , 
le feu prit à la maison du poète , et tout ce ri- 



(i) Matth. Paris, Vitcr ahhatum Sanrti-.A.ll);!ni, p ^(5. 
• Du Boiilay, hist. Uisireriitatis parisien, vol. i , r^.'x'xTi 



SES TROUVKRKS. 

rhc (lépôl fui copsumc , ainsi qiip ses livres. 
Dans sa douleur , sa plus grande peine fut ile 
n'élre pas en état de dédommager l'abbaye Ue 
cette perte ; alors , dans l'impossibilité de 
Jui donner assez, il se donna lui-même en se 
faisant moine. Ce généreux sacrifice ne tarda 
pas à être récompensé : l'abbé Ricbard l'tatit 
mort en 1 1 19 , Geffroy fut élu à sa plare , cl il 
gouverna cette abbaye jusqu'à sa mort arrivée 
en ii4i (1). 

WarloD , dans son histoire de la poésip an- 
glaise , dit que ce fut dans l'abbaye de Duns- 
taple , et en l'année 1110, que Geffroy fit jblier 
fe miracle de S(^. -Catherine; mais il n'avait pas 
sans doute remarqué que celle abbaye ne fut 
fondée qu'en 1 1 3 1 , et que celte représentation 
ayant eu lieu pendant que le poète était encore 
séculier, il se trouve un intervalle d'au moins 
vingt ans entre l'époque où cette pièce fut 



i)Math. famiibîd. 



DES TllOlJ\i:R£S. 55 

jouée et la fondation du monastère de Duns- 
taple.f il en faut dire autant de la prétendue 
école de ce même monastère, dont WartOD 
donne le gouvernement à notre poète avant 
son érection (i). 

Ainsi c'est à Geffroy que nous devons la 
première pièce tragique composée dans notre 
langue, du moins Fontenelle et autres qui ont 
écrit sur Hiisloire du théâtre français, n*en ci- 
tent pas de plus ancienne; si le temps nous Ta 
ravie, lliistoire en a conservé le souvenir; vers 
répoque où on la jouait en Angleterre , la ville 
de Caen avait aussi son théâtre : Raoul Tor taire, 
moine de l'abbaye deFleury sur la Loire, dans 
le récit de son voyage dans cette ville, parle des 
spectacles que le duc Henri I«^. procurait à 
ses habitans. Sous le règne d'Etienne, la ville 
de Londres est renommée par les historiens 



(i^' Hist. of onglislî poelry , vol. i , a', diss. CCLT. 
Tanuor*s , notitia iiioiiustica. 



56 DES TROUVÈRES. 

du temps pour les pièces saintes qu'on y 
jouait (i) ; enfin nous avons déjà vu et nous 
verrons encore comment cet usage se perpétua 
dans les siècles suivans tant en Normandie 
qu'en Angleterre. 

L'abbé Geflfroy mourut en 1 146. 

(i) Fitz Stephen^ descrîptio urbis Londin. ; p. 73. 




DES TROUVÈRES. 67 



%«»M(M««M%«IWVVWM* yV^MV^^nf^tVtMtMtMyV¥¥tMmt*MtM¥*tmtlfll*^Mtf¥»0^*tt^ttt>^tl*^^ » ^MmMtM*0^*MVt^0 ' 



TUROLD. 




lA. famille de ce Trouvère était nor- 
mande ; il figure lui - même sur la 
tapisserie de Bayeux repréàeniant la conquête 
de l'Angleterre. Ainsi il avait passé dans cette 
île avec le duc Guillaume , et il s'était distingué 
avec ses fils à la journée dUastings. Richard , 
l'un d'eux , fut Shérif du Lincolnshire où il 
fonda le prieuré de Spalding ; Gilebert , un de 
ses autres fils , ayant pris le parti du duc Robert 
Courte-Heuse contre le roi Guîllaume-le-Roux, 
ses biens furent saisis en Angleterre. On voit 
dans le Domesda^ Book qu^ils possédaient 



Jo Ces TROnvERES. 

lin grand nombre de terres dans les comlés é 
Devon , deGIocester , d'Essex , de Cambridge , i 
Hereford , etc (i). On dît qu'ils en tenait 
sieurs de lalibéralitéd'Odon,évêquedeBajeuii 
comte de Kent-EnfinidansleXll". siècle, ils | 
gurent comme témoins dans les cbartes de t 
âge et surtout dans celles de Raoul de Limd 
en faveur de l'abbaye de Tetford (2). 

Aucun biograpbe n'a fait connaître 
Trouvère ; son ouvrage est un Roman de . 
bnlaille de Roncei>aux qu'on appelle encore le 
Boman des Souze pairs de France ; il eu jji'it le ' 
sujet dans la fabuleuse bistolre d« Charleniagne 
par le faux Turpin ; mais il n'en suivît les dé- 
tails qu'en partie; le reste est ou pris dans les 
traditions conservées dans les chants popu- 
laires de son temps , ou il est le produit de son 
génie. C'est le premier poêle <|ui ait écrit en 



(1) DuniMitaf Book, paxii, 
(1) MonMt. inylican. , vo 




J 




■ DES TliOr^l^BES. 59 

fraîîçaifi sur cette bataille, cl nous le cfinijjiuns 
parmi lesTrouvères qui écmireol dans les trente 
[)remières années du XII*. siècle : son slyle lui 
assure cette place, parce que s'il observe quel- 
ques-unes des règles grammaticales de lauteur 
du voyage de Cliai-lemague à Jérusalem et à 
Constantinople, il en rfïforme aussi plusieurs. 
Il ne suit même qu'en partie sa prosodie , 
c'est-à-dire que si quelquefois il écrit un alinéa 
en rimes consécutives , souvent aussi , au 
milieu d'une nari-atioii intéressante, il écaite 
subitement la rime , et coulinne son récit en 
«rs non rimes. 
Celte marche poétique que nous regarde- 
rions aujonrd'luii comme îrn'gulière et clio- 
Hliaote, ne paraissait sans doute pas telle à 
Btle époque , puisque nous avons déjà vu 
des Romans entièrement versifiés sans rime. 
D'ailleurs , comme nous l'avons dit , îl esl 
constant que les poôtcs latins du movcn âge 
abruidonnèrent souvent la rime, crojjiil a>ec 
raison revenir aLi\ lèeks du bun "oûl et luire 



6o DES TROUViUES. 

de meilleurs vers. Or cette même idée peut 
bien aussi avoir quelquefois occupé et animé 
nos premiers poètes français. Cependant 
il paraîtrait assez probable que Turold cesse 
de rimer , quand la rime lui manque ou lui 
coûte à chercher ; alors , si cette difficulté 
ne l'arrête pas, s'il continue sa narration en 
vers non rimes , on voit aussi que tout en 
paraissant négHger la rime consécutive des 
8 ou lo premiers vers de son alinéa , il 
cherche toujours à la ressaisir , et que s'il la 
reti*ouve , il continue de l'employer jusqu'à 
l'alinéa suivant. 

Au reste la versification et la rime sont 
souvent défectueuses dans ce Roman , mais 
la langue était pauvre , la prosodie sans règles . 
bien fixées , et par conséquent le poète quel- 
quefois très-embarrassé. On peut juger de sa 
poésie par les extraits suivans : 

Ltî Trouvère Turold débute sans préami)ule: 

Charles H Reis , nostro enipercre inaguc 
Set ans tus pleins ad este en Espaisme , 



DES iHf>l vi:RFS. 6l 

Tresqii'en la nitfi- conqnist I^ t^ri^ PÎtaigne , 
^^i ad castel ki cic^aiit lui leiiiai^^e. 
Mur ne citct ni est remès a fraindre , 
Fors Sarraguce ki est en une montaigne . 
JÀ Reis Marsilre la tient , ki Deu nen aimes , 
Mahomet sert , etc. 

Passage du Roman pris au hasard : 

Un Duc i est, si ad num Falsaron , 
Ici! est frère al rci Marsiliun , 
Il tint la terre Dathiun c Balbiun ; 
Suz cel ne n'at plus en crisme felun , 
Entre les oils mult ont lar^e le front , 
Grand demi pied mesurer i pout hom.' 
Asez ad doel quant vit mort sun nevold, 
Ist de la presse, si se met en bandun; 
£ s'escriet : l'enseigne par enor ; 
Envers Franceis est mult contrarius 
Enquol perdrat France dulce s'onur 
Ot le Olivier ad mult grant irur \ 
Le cheval brochet^ des oriez espuns 
Vait le fereiîr en guise de Baron 
Le scut li freint e teste li derumpt , 
Etc. 

Autre passage , après , que Charlemagne a 
ait supplicier Ganelon : 

Quant li empereres ad faite sa yenjance f 
Sin apelat ses evesques de France , 



DES TROIAÈRES. 



Ccls de Bavière e icels ^'Alemaîgne : 
Ma maisun ad une caîti .e franche 
Tant a oït e sermuns e essamples 
Creire voelt Deu, crestientet demandât 
Baptierez la pur que Deus en ait TanmeM**. 
La baptîzerent; la Reine d'Ëspaigne 
Jhivet li ad le num de Jùliane ; 
Crestiene est par veîre conaisance* 

Quant l'emperere ad faite sa justise 
Cesclargiez est la sue grant ire... 
Passet li jum, la nuit est aserie^ 
Culcez se est^en sa chambre voltice. 
Saint-Gabriel de part Deu li vient dire : 
Caries summunses les os de tun empir 
Par force iras en la terre de Bir 
A la citet que payen unt asise 
li cresticn te reclaiment e crient^ 
li emperere ni volsist aler mie ; 
Deus y dist li Reis , si penuse est pia vie ! 
Pluretdes oilz , sa barbe blanche tiret y 
Ci fait la geste que Turoldus declinet. 

Ce Roman de Charlemagne et de ses doiAi^e 
pairs est le second que nous faisons con- 
naître sur cet empereur ; l'époque de la com- 
position de ces deux Romans est certaine ; 
elle est des premières années du Xir. siècle ; 



DES TBOlIvéRES. 



G3 



on pourrait même , par des raisons |ilaii- 
sibles , soutenir qu'elle est du XI*. ; mai» •. 
dans l'une comme dans l'autre^ opinion, 
l'époque esl dtcisive , l'aotérîorité est acqi;ise 
aux Romans Carlovingiens du Nord de la 
Loire ; les Provençaux n'en peuvent fournir 
aucun avec une date aussi précise et aussi 
ancienne. Il y a donc beaucoup d'inesaclîlude, 
pour ne rien dire de plus, lorsqu'on ose af- 
' firmer positivement que les Trouvères n'ont . 
aucun Rcn an qu'on puisse faire remonter au- 
delà de 1 170. 

Il était difficile qu'un Normand ou un An- 
glo-Normand célébrât la valeur et la gloire 
- (jes douze pairs de France , sans les faire 
iger au moins à quelques-uns des che- 
^iers de la Table Ronde : aussi le poète 
place-t-il parmi les paladins de Charlemag;n'' , 
sous le nom de Gaulier^lè fameux Gaiiwaiii, 
neveu du roi Arthur. Compagnon de Roland 
il se signale par sa bravoure ; couvert de 
blessures , il mérite l'atteutiou et le;:i soius 



ÉÉ 



6'| DES TROUVÈRES. 

de ce frère d'armes qui bande lui-même ses 
plaies ; enfin il périt glorieusement avec lui 
à Roncevaux. Cet incident imaginé par le 
poète ^ prouve qu'il faut reporter les fables 
de la Table Ronde à une époque beaucoup 
plus reculée que celle qu'on prétend faus- 
sement leur assigner ; car si les traditions et 
les chansons populaires avaient appris à Tu- 
rold les faits et gestes des douze pairs , elles 
devaient l'avoir également instruit des exploits 
du vieil Artur et de son neveu Gauwain. 

Turold est le plus ancien poète connu qui 
ait employé les vers de lo pieds pour le genre 
héroïque ; mais s'il donne au vers un pied 
de plus quand la [rime est féminine , il le 
fait aussi quelquefois quand elle est mascu- 
line. C'est à la bibliothèque d'Oxfort qu'on 
trouve son ouvrage tel qu'il a été primiti- 
vement composé , et c'est d'après ce ma- 
nuscrit y que nous publions les extraits pré- 
cités. 

La thèse que M. Monin vient de publier 



DES TROUVÈRES. 65 

sur le Roman de Roncevaux , est remplie d'é- 
rudition et de critique ; mais les deux ma- 
nuscrits de la bibliothèque du Roi dont il 
s'est servi ne sont que du XIII*. siècle ; l'exa-* 
men qu'il ena fait , lui a prouvé qu'ils n'é- 
taient que des copies d'un ouvrage beaucoup 
plus anciennement composé y et c'est de cet 
cuvrage primitif que nous parlons dans cet 
article ; mais le texte en a été retouché dans 
le XIIP. siècle , et les vers sont tous rimes. 
U faut regretter que M. Monin n'ait pas connu 
Touvrage de Turold ; il eut pu disserter d'une 
manière lumineuse sur beaucoup de difficultés 
qu'il eût rencontrées en le lisant , et surtouj. 
sur les règles grammaticales de notre langue 
primitive ; enfin la poésie souvent informe 
du Trouvère eut donné lieu à des recherches 
curieuses sur noti'e première prosodie. 



GG IIES TROUVÈRES. 



ANONYME 

AUTEUR 

DU VOYAGE DE SÂINT-BRÀIXDÀN 

AU [PARADIS TEKKESTRE. 




t.-Brandatst , né en Irlande , dans le 
VI®. siècle , fut abbé de Carvenne 
ou Lancarvan. L'évêque Tanner dit qu'il a 
laissé plusieurs ouvrages, et cite entr*autres 
celui qu'il écrivit sur les tles fortunées (i). 
Dom Joseph de Veyra , dans son histoire 
générale des tles Canaries , a mis en tête du 
i*'^. volume une dissertation assez curieuse 
sur celle de ces îles qui a porté le nom de 



(i) Biblioth. Britan. Hibern* 



DES TROUYÈRES» 67 

St.-Bi^andan (i). Baillet convient que ce Saint 
s'était embarqué avec plusieurs de ses Reli- 
gieux au nombre desquels était St.-Malo ; 
le but de ce voyage était de chercher un 
asile où , loin des hommes , ils pussent s'oc- 
cuper plus tranquillement de la pratique des 
vertus évangéliques , et non pas de découvrir 
le Paradis Terrestre, comme Pont écrit des 
Agîographes ignorans ou plutôt des Roman- 
ciers (2). 

Mais soit qu'il fût rebuté par les fatigues 
et les dangers du voyage , soit qu'il fût mieux 
consulté y St.-Brandan s'aperçut enfin qu'on 
pouvait partout tendre et parvenir à la per- 
fection chrétienne , et il revint dans son 
pays. A cette époque , un voyage jusqu'aux 
cotes de l'Afrique pouvait passer pour un 
voyage de long cours , et le navigateur devait 



(i) !Notitias de la historia de las islas de Canaria , 
ol. ï , p. 78. 

(a) Baillot, vie de St.-Brandan, i5 novembre. 






X 



68 PES TROUVÈRES. 

s'attendre à être souvent interrogé sur les 
contrées où il avait descendu , sur celles 
quil avait parcourues , et enfin sur tout ce 
quTil avait vu d'extraordinaire et de curieux. 
Les détails qu'il dut donner sur les lieux 
qu'il avait vîsilês , et surtout sur lès riants 
climats des Canaries durent plaire et étonner 
des hommes vivant sous l'atmosphère hu- 
mide et sombre de Wrlande ; alors St.-Brandan, 
suivant l'évêque Tanner , écrivit pour eux 
une relation intéressante de son voyage aux 
îles Fortunées. Fabricius ne parle que de 
ses ouvrages mystiques (i). 

Toutefois en admettant l'opinion de l'évêque 
Tanner qui parait fondée , il faut dire qu'a- 
près la mort de St.-Brandan , la fiction altéra 
et défigura entièrement son ouvrage : les 
Moines voulurent faire de leur abbé un homme 
à prodiges , capable des entreprises les plus 
hardies , un héros toujours heureux dans leur 

(i) Biblîoth. , med. et inf. Ir.t. , vol. i. 



DIS TROrvÈlU». 69 

exécution ; aussi d'après la descriplioo qull 
leur avait laissée du beau dimat des Canaries , 
ils prirent ce pays pour le Paradis Terrestre, et 
ne balancèrent pas à lui en attnbuer la dé- 
couverte. Mais pour y parvenir , il Cillait que 
le voyage oflrit des aventures non moins 
merveilleuses ; aussi la route du Saint est- 
elle , pour ainsi-dire y semée de prodiges. 

Cest de ce sujet vraiment poétique que 
s'empara le Trouvère anonyme dont nous 
parlons , et ce fut à là demande de la reiiie 
Adélaïde de Louvain , femme du roi Henri 
P*". , qu'il se chargea de le traiter. Son 
poème date du mariage de cette princesse , 
parce qu'il la félicite sur le bonheur que 
celte alliance va procurer à l'Angleterre. Ainsi 
c'est à l'année 1 121 ou 1122 qu'il fant placer 
la composition de l'ouvrage que le poète 
commence ainsi : 

Donna Aaliz la Reine 
Par qui valdrat lei divine p 
Par qui creistrat Ici de terre , 
E remandrat tante guerre 



70 DES TROirVÈRES. 

Par les armes Henri le reî, 
£ par le cunseîl qui est en tei f 
Salvet tel mil é mil feis 
Lî apostoiles Danz Benediz. 
Que comandas ce ad enprîs , 
Secmid sun sens ad entremis 9 
E si cum fud li teons comanz j 
De Saint Braixdan le bon abeth % 
Etc. 

Pour saisir le plan du poème , il suffit de 
connaître les désirs de St.-Brandan et de s* 
voir qu'il demande à Dieu 

Que lui mustrat cel parais 
U Adam fud primes asis , 
Icel qui est nostre heritet 
Dunt nus fumes desheritet ; 
Bien creit qu'ileoc ad grant glorie y 
Si cum nus dit veire §torie ; 
Mais ne purtant voldreit vetheir 
U il devreit par dreit setheir ; 
Mais parpeccet Adam fors fist , 
Pur qnei e sei e nus fors mist j, 
Deu en priet tenablement 
Cel lui mustrat veablement ; 
Ainz qu'il murget voldreit vetheir 
Quel sed U bon devrunt aveir , 
Quel liu li mal aveir deynmt » 
Ç}xe\ mérite il recevrunt. 



DES TROUVERES. ^t 

Enfem priet vetheiF o veoc , 

£ quels peines aunint ileoc 

Icil felun qui par orguil 

Ici prennent pur eols escnil 

De gurrer e Deu e la lei. 

Ne entre eols n'uni amur ne fei 

Etc. 

Après avoir décrit les préparalirs du voyage , 
le Saint monte sur son vaisseau auprès d'un 
rocher que le peuple appelle encore le Saui 
Brandarij et 

Dit as frères : entrez en enz 
Dieu graciez, bons estli venz. 

Mais sans suivre littéralement une légende 
qui narre simplement les faits, le poète entre 
dans son sujet et Fembellit par la beauté des 
descriptions et le charme du merveilleux. 
Avant de partir , St. Brandan avait consulté un 
saint hermite nommé Barins dont le filleul 
nommé Memoc avait déjà fait le même voyagr ; . 
il dirige son vaisseau d après l'avis du Saint 
vers une île où un ange devait lui indiquer 
comme à Memoc, la voie qu'il devait tenir 
pour airiver au Paradis TerresU*e : 



^a DES TROÏATRRES. 

Co fud en mer en un isle, 
U mak orres nuls ne cislcy 
U fîid repous de cel odur 
Que en parais gettent li flor , . 7 ^ 
£ li abés n'en nuit ne jum 
Des urcisuns ne fait trestum » 
De si ^e Deus li emeiat 
Le angel del cel qui ftweiat 
De tut l'eire cum il irat \ 
£nz en sun quer cil aspirât 
Que très bien yeit e oertement 
Cum Deus voHreit seon aiment. 
De Parais ont la vie. 
Si cum Brandani Fa suivie. 

Dreschent le mast» tendent le veil^ 
Vont s'en a plein li Deu fetheil; 
Le orrez lur vient del l'orient 
Qni s'en memet vers occident ; 
Tûtes perdent les veuthes 
Fors de la mer et des nues; 

Après quinze jours d'une course heureuse , 
ils éprouvent tout à coup un calme qui dure 
un mois: 

As avirons dune se mettent^ 
La grâce Deu mult segrettent^ 
Quar ne sevent quel part aler, 
Ne quels cordes deient aler. 



DHS TROUVÈBES. 7^ 

Que^ part bettrer, quel part tendre, 

Ke u devront lun cors prendre; 

Un meis sanz vent nagefent pkîn 

Tmt 11 frère pur nol desdam 

Tant cum darei ha yitaâie 

Pener ponrent sanz deiaile ; 

Cum force perdent e viande ^ 

Pur ca il eurent poor grande : 

Mais quaoraf^Hil H gran^liiirtlfni ^ * •' ' 

A ses fetheils Deos n'est hdnz. 

Ils arrivent en effet dans une ile ou ils 

trouvent un castel 

Qui riches est e grant e bel , 
£ resemblout malt r^al leu , 
De emperur nmlt riche feu ; 
Entrèrent en dedenz le nmr 
Qui tut est fait de cristal dur, 
Palez veient tut amarhre. 
Mi ont maisun Ddte de aibre^ 
Gemmes od For fnnt grant darté 
Dunt H pareit snnt entaillé 
Mais une rien mnlt Inr deplout 
Que en la eâet hume ni vut 

Us trouvent dans ce palais tout ce dont ils 
ont besoin, et, après y avoir pris les provi- 
sions nécessaires pour continuer leur voyage , 
ils se rembarquent. Une navigation de plu- 



74 1>ES THOUVKRES. 

sieurs mois les conduit dans une autre île 
qui n'est habitée que par des brebis aussi 
grandes que des cerfs; ils n'en prennent qu'une, 
et un ange leur apporte du pain : s'il leur dit 
que de grands périls les attendent, il relève 
leur courage et fortifie leur foi en leur annon- 
çant qu'ils parviendront au but de leur vo- 
yage j enfin il leur montre un lieu où ils doi- 
vent aller célébrer la fête de Pâques; ils s'y 
rendent J mais après le service divin, tandis 
qu'ils s'occupent à faire cuire leur brebis , ils 
s'aperçoivent 

Que la terre tute muveit 
£t de la nef mult s'éloigneit. 

Le Saint qui était retourné au vaisseau, le 
dirige vers ses compagnons, leur jette des 
cordes et les sauve. 

Brandan lur dist : frères ^ savez 
Pur quei grant pour out avez^ 
TTest pas.terre , ainz est beste 
U nus feimes nostre feste , 
Pessuns de mer sur les greignurs , 
lYe merveillez de co ^ Seignurs, 



DES ' TROUVÈRES . 7 J 

Primes le iist li Reis divins 
Deyant tretuz pessuns marias. 

Les merveilles continuent : une ajatre île 
leur offre à son entrée un arbre dont la cime 
s'élève jusqu'aux nues; ses feuilles sont tache- 
tées d'un rouge pâle , ses branches proportion- 
nées à sa hauteur ombragent une grande 
partie de l'ile, et elles sont couvertes d'oiseaux 
blancs ^ 

Tuit asises de blancs oiseaus y 
Unches nul hom ne vit tant beaus; 

Le Saint étonné prie Dieu de lui révéler dans 
quel lieu il l'a conduit y et quels sont les oiseaux 
qui l'habitent. 

Sa prière cpiant la lalsat y 
L'un des oiseaus s'en devolat p 
Tant dulcement sonat li vols , 
£ n'est chele cum fait li cols 
• £ puis s'asist de sur la nef ^ 

Brandan l'interroge, et l'oiseau lui apprend 
que lui et ses semblables sont des anges chas* 
ses du ciel avec Lucifer ; comme cet archange 
avait sur eux le commandement , ils lui obéis- 



76 BDi T&OUVÈBES. 

saient , mais sans partager son oi^ueil i aussi 
ils ne partagent pas son sort, iit celui des 

complices de sa révolte; ils sont seulement 
reloués dans cette île comme en exil^ et pri- 
vés de la vue de Dieu; au reste il lui prédit 
que si depuis long-tems il erre sur les mers , 
il ne parviendra au but de son voyage que 
dans six ans, et que chaque année il célébrera 
la fête de Pâques sur un poisson; enfin il lui 
apprend que l'Ile où il se trouve maintenanti 
est nonunée le Paradis des oiseaux. 

Puis que out co dit , si s'en alatf 
En sun arbre dunt devolat ; 
Quant vint le jurn al déclinant, 
Yers le vespre dune font lur cant/ 
Od dulces voices mult hait creienl. 
£ en le lur cant Deu mercient^. 

Les oiseaux joignent même leurs voix à 
celles des religieux et répondent aux refrains 
qui ont lieu pendant qu'ils chantent leur office; 
la beauté de ce séjour retient les pèlerins 
pendant deux mois , et ils ne le quittent que 
pour naviguer pendant six et arriver dans une 



SLUia^e^^s^ oJi. ik ne trcvuvènt qu'une] superbe 
abl)ayQ$->!^|i^ fslj^abkée par vingt-cpiatre reli- 
gieux auxquds le ciel fournit journellement 
tout ce qui est nécessaire à leurs besoins. St. 
Âlban qui lavait fondée^ y était mort depuis 
quatre vingts ans; mais ce fait historique est 
inventé par le poète ; St. Alban avait souffert 
le martyre en Angleterre sous les empereurs 
Probe et Aurélien , c'est-à-dire vers la fin du 
m.® siècle. Rien n'est brillant comme la 
description de cette abbaye , et surtout des 
trésors immenses que renfermait son/ église. 
Mais après une agréable réception il faut quit- 
ter l'île de St. Alban ; les pèlerins 

Curent par mer mult lonc tens , 
Mais de terre ils n'ont nul sens; ^. 
Failent le vent e le conreid y 
CrutTaigre faim e l'ardent seid } 
Lamerfud tant passibile, 
Pur quei ont le curs mult pénible jj 
Espesse fud cum palude 
Etc. 

Cependant ils abordent dans une île où ils 
trouvent une rivière remplie de poissons; mais 



"> i^M TÊÊûfmfkBom^ 



son eau coule sur des mines de métalfir; le 
poète dit que les plantes même^ stfa^'enbetur- 
méesy et des hommes affamés vont périr avec 
une telle nourriture ; aussi tous tombent ma- 
lades ; alors St. Brandan prie et ils sont bientôt 
guéris ; fuyons d'ici , leur dit-il , 

Miels vient suffrir hoiieste faim 
Que ublierDeu e son reclaim. 

Au3si un messager céleste cor duît une bar- 
que qui leur apporte tout ce qui était 
nécessaire pour célébrer la fête de Pâques , et 
d'abondantes provisions pour continuer leur 
voyage. Mais ils n'ont pas moins besoin de 
coiuage : bien d'autres périls les attendent: 

Dormante mer unt e morte 
Qui a sigler lur est forte ; 
Puis qu'unt curut trois quinzaines , 
Freidur lur curt par les veines ; 
Pour lur surt forment grande 
Q Que lur nef est tut en brande, 
E poi en fait par tur mente 
Que la nef od eals n'adente ; 
Puis lur veint é dunt s'esmaient j 
Plus que pur nul mal aient ^ 



y^nt vers'eals un marins serpenz. 
Qui enchaced plus tost que venz ^ 
li fus de lui si embraise 
Cume bûche de fornaise; 
5anz mesure grant est li cors y 
Plus braiet que quinze tors, 
Sur les uudes que il muveit 
Par grant turment, plus s'estuveit ; 
Cum aprismout les pèlerins, 
Dune dist Brandao li veirs divins : 
Seignurs , n'entrez en dutance » 
Deus vus ferat la veniance , 

f 

Gardez que par foie pour 

Beu ne perdez e le bonour , 

Quar que Deus prent en sun conduit 

Tïe deit cremer beste qui muit. 

Puis que out dist, aDeu urat^ 

Co qu'out uret ne demeurât. 

Effectivement Dieu envoie un autre mons- 
tre qui va combattre et détruire le serpent : 

Altre beste veient venir 
Qui bien deit le contrctenir; 
Dreit cume cestvers laneftraisti 
L' altre ipi'il voient arge braist^ 
Cest cunuit sa quariere , 
Guerpit la nef, traist s'ariere,* 
Juste d'els sunt les deux bestes , 
Drechent forment hait les testes» 
Des narines li fous lur sait 



8o DES TROirvîàRES. 

Des que as nues qui volet halt| 
Colps se dunent de lur noes. 
Tels cum escnz e despodes , 
A denz mordanz se nafirerent^' 
Qui cum epiz trenchant erent ; 
Sait euzli sangs > fud aigres mors 
Que font li denz en cez granz corsi 
Les plaies sunt multparfundes 
Dunt sanglantes fîint les und^, 
La bataile fud estulte 
En la mer eut grant tumulte^^ 
E puis venquit la dereine 
Morte rent la primeraine 
A denz tant fort la dètirat 
Que en trez mettes la descîrat^ 
£ puis qu*out la veniance 
Realat a sa remanance. 

Les périls augmentent et les merveilles 
continuent ; un Griffon attaque les pèlerins ^ 
un Dragon vient les défendre. 

Un grîps flamanz de! air descente 
Pur eals prendre les imgles tent^ 
£ flamantes ad les goes 
£ tranchantes fort les poes , 
Bord de la nef ni a si fort 
Sul od l'ungles que nel euport . 
Tant est de ses eles le vent 
Pur poi la nef achaut ne prent ; 
Cum les cacout issi par mer , 



I 

i 



I>£S TaOUVàlLES. 8li 

Vint uns Draguas flamans dans^*air| 
Mot les eles e tent le col. 
Vers le gripun drechet son vol ; 
La bataile est sus en l'air, 
Li fus des dens fait grant esdaiff 
Colps e fiâmes e morz e buz 
Se entre dunent » veiant eak tus 
li grips est graoti draguns maigres | 
Cil est phis fort , cil plus aigires » 
Morz e9t li grips en mer chait, 
y^nget en siint til cpiiTunt hait, 
S'en yeît Draguns , portet victorie, 
Cil en rendent à Deu la glorie. 

Les pèlerins cëlèbrent en mer la fête iSt .* 
Pierre ; l'abbé qui officie cbantant fort haut , 
les poissons semblent venir à sa voix ; la 
quantité de «ces poissons dont l'espèce était 
inconnue , efiraîe les religieux qui prient 
alors l'abbé de chanter plus bas : 

Quar tant cler est ohascun unde 
O la mer est plus parfande. 
Que nous veium des que en terre 
£t de peissUns tante guerre , 
Peissuns veium grans e cruels , 
Une n'oimes parler de tels, 
Si la noise les en commout,* 
Sachez que mûrir uus estouc. 

a 6 



Sa . DES TROirvèllES. 

L'abbé les réprimande pour leur frayeur, 
quand ils ont Dieu potur leur gâiauti aussi il 

Chantât plus haut et forment cler 
Saillent bestes ruistps de mer. 
Vont costant la nef entum , . 
Goisant la fest del jum ; 
Poisqu'i nt chantet qu'ai jum partint 
Chescun peissun sa veie tint. 

S pèlerins continuent la leur y et après un 
cours 

Apparut leur terre truble 

De veir câlin ë de nuble, 

A flaistre fum ert fumante 9 

De caroine plus puante , ^ 

De grant nercun ert encliMei 

Cil ne rouent estre ampose^ 

£ de mult luing un aure oît 

Que la ne erent gàirs goît 

Mult s*esforcent de ailluls lêndM, 

Mais ça estout lur curs prendre» 

Quar li vens la les emmeinei 

£ li abes bien les enseigAei 

Fi dist lur bien , frères, sachet 

Que en enfem estes caches , 

iToustes mester une mais si grant 

Cum or avez de Deu garant... 

Cum plus près sunt , plus vcient mal ,, 



]>£S TROUVèlUS. 83 

Plus tenebrus truvent le val; 
Des parfunds vais e des fosses 
Lames ardanz volent grosses, 
De fous sufBanz li venz en ruity 
Nuk tnneirs si hait ne muit ; 

Estenceles od les lames 
Roches ardanz et les flammés 
Par cel air tant hait volent 
Que le clerc del jurn lur tolent. 

Cum alouent en dreit un munt 
Tirent un fed dunt pour unt ; 
Forment.^ grant icil malfez, 
D'enfèm issit tut escfaalfez ^ 
Un mail de fer en piiin portout j 
A un piler asez en ont, 
Cum s'aparcout par son regard 
As oils flamunz cum fus qui art 
Et veit icek , a tart li est 
Que sun torment tost sait prest; 
Jetant fiâmes de sa gorge 
A grant sait curt en sa forge. 
Revint mùIt tost od sa lame. 
Es tenailles dunt la tenait , 
Fais a dis bofe bien i aveit, 
Halcet le sus vers la nue. 
E dreit vers eals puis la rue^ 
Esturbeiluns plus tost ne vait 
Quant sus en lair U venz le trait ,' 
Ne li quarrel d'arbaleste , 



84 [vie>^ THOu.vÈaBSrf 

Ne de funde la galeste ; 
Cum plus halcety e plus eaprent^ 
£ en volant forces reprent, 
Friioies départ, puis amasset 
Ne cheot sûr eals, aînz passe! 
U cheit en mer, iloêc art 
Cum bruere en un asart , 
£ mult lune tenz art la lame 
En la mer a grant flame ; 
lÀ venz la nef a conduite 

Pur que diloec prengent fuite^ 

• *• ■■•..' 

m 

kl vent |>ortant s'en alerent 
Mais la suveat regairierent « 
L'isle virent aluminéc» 
Fonnent cuverte de fiunée't 
Malfeiz véient millersplusurs , 
Cris de dampnez cent et pha^rs* 
Pour lur vent forment-grant 
Del fum gui par Tair luing^'e^pant^ 
Enduierent cum mdzppurenti;, 
Eschivenent cum plus soureot. 

Yunt's'en avant, ni dntant rienii 
Pur co sevent que espleiteatbien} 
Ne demurat fors al matin 
Virent un lin près déals véisrîn y; 
Un munt tut cuvert de hublece f 
La les meinet vent par destrec6| 



DES TEOirVÈBJBS 8S 

Vindrent itost al rivage , 
Hais mnlt eirt de hait estage , 
Kuls dels trestuz iiire sepout 
La haltesce que lemons but; 
Vers la rive plus ne descent 
Que la u plus amont s'estent 
£ la terre tute neîre 
Tel n'en out en tut Inr eirt». 

Tument d'iloec , ailurs en vùn€ 
Regardent sei, quar pour nntii 
Del ium li munz est decuven 
Enfem veient tut anvers » 
Enfers jetet fos et flânes * 
Perches ardanz e les hunes p- 
Peis e sufre des que as nues# 
Puis les receit , quar sunt siïès ; 

SL Brandan fait avancer son vaisseau et raa^ 
sure ses religieux ëpouvantés» Ils voient eii 
mer une ëminence qui n'était qu'un rOchèr ; 

Donc dist l'abbé , ne demunuai 
Sachum que seit , si i curum* 
Vindrent i> Ta si truvereut 
Icù que poi espeirerent : . 

Sur la roche u sont venud 

Trouvent séant un home nud & 

Muh ert periz e detirez t. 

Dilfteeres e decires ^ 



il. / 



86 DES TROUVÈRES. 

D'un drap lied sun vis aveit, 
A un piler si se teneit » 
Fort se teneit a la père 
Etc. 

C'est Judas que !es pèlerins trouvent sur un 
rocher; il raconte et ses crimes et les tour- 
mens qu*il endure ; il y en a pour lui de par- 
ticuliers , et qui changent chaque jour de la 
semaine ; les détails en sont horribles et nous 
les écartons. Nous laissons aussi l'abbé Bran- 
dan et ses moines continuer leur pèlerinage de 
six années ; ils vont toujours d'une Ue dans 
une autre^ et ils trouvent partout des choses 
extraordinaires et merveilleuses^ mais dont le 
détail ne peut trouver place ici ; nous devons fai- 
re connaître la langue et le génie poétique des 
Trouvères et non pas analyser tous leurs ou- 
vrages y la tâche serait trop longue ; aussi nous 
nous bornons à dire que les pèlerins arrivent 
enfin au paradis terrestre où ils sont reçus par 
un ange , ils y voient bien d'autres merveil- 
les ; et lorsqu'ils quittent ce lieu de délices, 



DES TROUVilHSS. 87 

ils en rapportent des objets fort pn'cieux. 

Ce poèn\e est de 834 vers. Le poète ne dis- 
tingue pas ceux qjuî sont masculins de 
ceux qui sont féminins ; il les fait à volonté de 
huit ou de neuf pieds. Oa trouve son ouvrage 
dans^a Bibliothèque Coltonniénne, Vespasia^ 
nus B^ X. 




88 DES TEOinriBcs. 



t 



BOBERT DE COURTE-HEUSE j 



Duc de Normandie. 




\e prince était le fils aine de Guillau- 
me- le- Conquérant; entraîné par la 
fougue de son caractèçe ^ troinpé par des cour- 
tisans pervers , il sema Te trouble dans notre 
province j et la discorde dans le palais de son 
père, qui ne lui pardonna qu'en mourant. De- 
venu alors souverain de la Normandie, il ne 
crut pas que ce fût pour lui une tâche assez 
forte que de s'occuper du bonheur de ses 
sujets. Laissant au roi d'Angleterre , son frère, 
le soin de les gouverner, il céda à l'esprit re- 
ligieux et chevaleresque de son tems, et avec 



DES TROUViUES 89 

rélite de la noblesse normande , il alla signaler 
sa valeui* dans les plaines de la Syrie ^ et fut 
un dés che& de la première croisade. 

Loin de nous Fidée de blâmer avee les phi* 
losophes et quelques historiens du dernier 
siècle , ce^e noble ardeur qui arma presque 
tout rOccident pour aller dans l'Orient com^ 
battre les ennemis les plus acharnés de la 
clu^étienté. Ces écrivains n'ont pas observé 
qu'une cioisade turque était au moment * 
d'éclater, lorsque la croisade chétienne com- 
menca^ Dès l'antiée io63 • le second sultan 
des Turcs , Alp-Ârslan, avait fait massacrer plus 
de cent quatre-vïBgt mille c^étiens de rOrient» . 
Pliîs de soixasarte'millepélerins d'Europe allant 
à Jéru3alam avaient péri de la main de ses su« 
jets en io65; en 1071.^ ce sultan avait battu et 
fait prisQimier l'empereur de G)Dstantinople« 
Enfiniy ea to84^ la Palestine et toute l'Asie mi« 
neure avdt passé sous la domination des Mu- 
sulmans. Ainsi les plus dangereux ennemis de 
la chrétienté étaient aux portes de FEuropei- 



go DES TROUVERES, 

et li)$ principes du Coran leur commandaient 
d'en faire la conquête ^ il fallait donc une croi- 
sade pour prévenir cette irruption de barbares 
qui pouvaient , les armes à la maîn | venir 
planter chez nous le Croissant à la place de 
laCtoix, et substituer le Coran à l'Évangile. £h! 
qui donc eût pu les en empêcher ? Étaient^ce 
les rois du XP. siècle? Mais n'avaient-îls pas 
assez de peine à maintenir leur autorité dans 
leurs propres états ? PTétaient-ils pas toujours 
eh guerre avec leurs vassaux ? Axissi ils ne se 
mêlèrent pas de la première croisade ^ et ce fiiË 
un bonheur; jugeons-en par les croisades sui- 
vantes^ dont ils se constituèrent les chefs. Non^ 
il fallait des levées ^i masse ; il (allait que la 
religion fût le levier qui les mit en mouvement. 
Aussi est-ce au pape Urbain que llSurope dut de 
n'avoir pas été musulmane^ comme elle Fatait 
déjà dû à la bravoure de Charles-Martel. A' 
pi^ésent que le diaiger est passé , il est facile aux 
écrivains modernes de déclamer contre le zèle 
des croisés , et de se moquer de leur crédulité. 



DES TROUVÈRES* 9I 

1Est-ce bien à nous de blâmer les croisades , 
quand nous payons aujourd'hui tant de mil- 
lions pour délivrer les chrétiens de la Grèce 
du joug barbare des Sultans y et quand, sou- 
tenus par les grandes puissances de FEurope , 
nous sommes encore incertains du succès de 
nos armes ? Réfléchissons plutôt sur les pri- 
ivations, la fatigue, les dangers, les soufïrances 
et la mort, auxquels les Croisés 3e déyouèrent 
avec conviction , et admirons des hommes qui 
sacrifièrent volontairement leur santé , leurs 
plaisirs , leurs aisances domestiques , leurs ha- 
bitudes , et cela par des motifs qu'ils croyaient 
justes, nobles et religieux : les honunes de cette 
époque sentaient plus' qu'ils ne calculaient. 

Nous ne pouvons donc que louer la valeur 
et les exploits militaires du duc Robert dans 
rOrierït ; ils furent tellement signalés , qu'il 
mérita qu'on lui offrit la couronne de Jéru- 
salem , et ce fut à son refus qu'elle fut déférée 
à Godefroy de Bouillon. Quelques drapeaux 
qu'il pr^t lui-même aux ennemis ^ furent le mo- 



g^ DES TROUVÈRES. 

destc prix qu'il rapporta de ses victoires , et il 
les déposa dans Téglise dé l'abbaye de St^.-Tri- 
nité de Caen, fondée par sa mère : 

Robert Jérusalem reqirist. 
Bel se contint, maint bien i fist ; 
A d'Antioche prendre fu. 
D'armes i a grant pries eu ; 
Pois fu a Jérusalem prendre» 
"Ne s*i purent païens defendre(; 
De Festendart qull abati 
OuCorberanse combati, 
Et des païens que ilocist, 
£t de l'enseigne qu'il conquis! 
Qu'il pois a Tiglise dona 
Que sa mère a Chaem funda, 
Out il grant pries et grant enor 
Et mult en parlèrent plusor 
Etc. (i). 

Déjà très-endetté par cette lointaine expé* 
(dition y Robert fut ^ à son retour^ edtractné k de 
nouvelles dépenses ; il voulut monter" sur le 
trône d^Angleterre usurpé par son firère Henri 
I^', f et ne trouvant pas dans ses domaines' éi 



(t) Bob. Wice I Rom. des duos de Normandie; 



quoi suffire À ses besoins ^ il fallut armer , né* 
gocier, Élire la paix et renoncer à une couronne 
que sa naissance lui assurait. Âpres une spo- 
liation de cette espèce, il était difficile que la 
réconciliation fut sincère : rien ne peut com- 
penser la perte d'un trône^ aussi la mésintelli- 
gence contimia-t-elle de subsister entre les deux 
frères, et de troubler leurs états. Malheureu- 
sement le dé£uit d'ordre et d'économie amena 
la perte de ceux de Robert. Quand ses revenus 
étaient dissipés , il avait recours à des taxes ar- 
bitraires, et ce n'était pas seulement sur la 
province en masse qu'il les imposait, mais il 
mandaitles bourgeois, les marchands^ les gens 
^ riches , et il les contraignait de lui fournir des 
sommes qu'il fixait lui-même. Un tel gouver» 
Bement cause un mécontentement général ; 
bientôt des partis nombreux et puissans sont 
formés contre Robert ; le roi , son frère , sait 
s'en faire un appui pour s'rcraparer de la Nor- 
mandie; quelqiies-un^ même de ces partis l'y 
appellent, et il y arrive à la télé d'une armée^, 



94 I»^ TROUVÈRES. 

Son or achève de fisdre désetter les partisans de 
Robert; il n'y a plus que les villes de Bayeux 
et de Caen qui restent fidèles à ce dernier. Biais 
après un long siëge, la première de ces villes est 
prise d'assaut et brûlée , et une conjuration qui 
éclate dans la dernière, laisse à peine au malheu- 
reux duc le temps d'échapper des mains de ses 
ennemis. Cependant les principes de la légiti- 
mité y la fidélité aux sermens ramènent encore 
auprès de leur prince de preux chevaliers qui 
lui composent une armée pour sa défense. Mais 
la victoire se déclare pour le roi à la bataille 
de Tinchebray^ et le duc est fait prisonnier. 
. Devenu maître de la personne de son frère , 
et, par-là même , de la Normandie^ le roi Henri 
le fît enfermer dans le château de (Wdiff , au 
pays de Galles , et ^ pour plus de sûreté , il 
donna le commandement de cette place forte 
à Robert fîtz Hamon , baron d'Evrecy et de Tho- 
rigny, et lord de Glocester^ qui aviadt conduit 
la conjuration de Caen contre le duc Robert. 
Cette détention dura depuis Taianée 1106 jus- 



^u'en 1 134; époque de la mort de ce malheu- 
reux prince , et ce fut pendant un emprison- 
nement de vingt-huit ans qu'il devint poète. 
Aux chagrins d'une hmniliante captivité vint 
se joindre le souvenir déchirant d'un fils qu'il 
avait laissé encore enfant , et qu'il ne revit ja- 
mais ; l'idée des malheurs auxquels ce fils de- 
vait être exposé et que Robert avait occasionné^ 
par sa faute, venait continuellement affliger son 
ame .Les chants des Bardes gallois ne purent 
l'arracher à sa douleur , ils ne contribuèrent 
même pas à l'adoucir; forcé d'apprendre la lan* 
gue de ses gèèUers, il s'en servit pour compo- 
serplusieurs pièces dans cette langue; jusqu'ici 
on n'en connaît qu'une traduite du Gallois 
en Anglais par Edouard Williams (i) ; on 
pense bien quelle est dans le style de la 
plaintive élégie. Le prince voyait du fond de 
sa prison un vieux chêne qui dominait sur 
la forêt qui couvre le promontoire à^ Pé- 

(i} GeDtleinaQ*$ y magasine, novembre 1794* 



9^ PES TBOUyÈRES. 

oarth sur le canal de Bristol; c'est en adres* 
sant la parole à cet arbre que le poète exhale 
sa douleur en développant ses tristes et som* 
bres pensées : en voici la traduction : 

Chêne né sur ces hauteurs ; théâtre de carnage où le 
sang a coulé en roi&seaux : 
llalheur aux querelles de mots dans le vin« 



Chêne nourri au milieu de ces gazom couverts du sang 
de tant dé morts ; » 

Malheur à Thomme qvi est deyenuun objet de haine. 



Chêne élevé sur ces tapb de verdure arrosés du sang 
de ceux dont le fer avait déchiré le cœur; 
Malheur à celui q/û se eomplait dans la discorde^' 



Chêne qui as cru au milieu des trèfles et des plantes 
qui I en t'environnant , ont arrêté l'élévation de ta cime 
et empêché l'acoroissement de ton tronc ; 

Malheur à l'homme qui est au pouvoir de ses ennemis. 

Chêne placé au milieu des bois qui couvrent le pro- 



DES TROUYÈUBS. 97 

montolrc d'où tu vois les flots de la Saverae lutter contre 
la mer ; 

Malheur à celui qui voit ce qui n*est pas la mort. . 



Chénë l(ui as vécu au sein des oi^ages et des tempêtes : 
au milieu du tumulte de la guerre et des ravages de la 
mort; 

Malheur à l'homnie qui n*est f>as âsses vieux pour 
tnourir (i). 



(1) Le duc Rol)ert suit dans cette pièce Fusage des 
Bardes gallois; ils répètent souvent à chaque stance le 
le nom de la pcrsoUhe ou de l'objet personnifié à qui ils 
adressent la parole dans leurs chants* 



m^- 



s. 



98 DES TROUVÈRES. 



*0m^Mn i¥ V% <^%»^WW«>WW^^»^t»*M^^W»^»l%*i^>%»»¥»<l»»»I H %»»>W»»WW»»*»'»MI»vy»l»iV^M>WlWI»iMWW%WW^WWW> 



CHANTS POPULAIRES 



^ur le Marquis au Gourt-Nez. 




I taillefer avait cliànté Cliarlanagne 
et Roland y les Jongleurs normands 
et anglo-normands ne furent pas moins em- 
pressés de chanter la valeur des autres paladins 
qui avaient partagé leur gloire. 

Ordéric Vital, d^s son histoire ecclésiasti- 
que de notre province^ nous apprend que dans 
le XI*. siècle , Hugues , comte de Chester et 
TÎcomte d'Avranches, tenait une cour bril- 
lante dans ces deux villes , et qu'il y reunis- 
sait les hommes instruits de cette époque. 
(i) Cette Cour fut si renommée , qu'on y en- 

(1) Cour du comte de Chester , p. 598. 



DES TROlTviRES. 99 

voyait la jeune noblesse normande comme à 
une école qui devait la former à la pratique 
des vertus religieuses et chevaleresques. là 
elle apprenait l'histoire en entendant parler 
de celle des anciens peuples ; mais on lui ra- 
contait particulièrement celle des Saints qui 
s'étaient distingués par des faits militaires , et 
par une vie chrétienne, tels que St.-Sébastien , 
St.-<îeorges, St.-Maurice , St.-Guillaume deGel- 
lonae. On trouvait difficilement en Norman* 
die , dit Ordéric Vital , des copies authenti- 
ques de là vie du dernier de ces Saints. Ce fut 
Antoine, moine de Winchester, qui lui en 
communiqua un exemplaire ; mais n'ayant pas 
assez de tems pour le copier , il en fit un abré- 
gé qu'on trouve inséré dans son histoire , (i) 
et ce ne fut pas seulement pour consigner la vé- 
rité dans son ouvrage, qu'il fit cette insertion, 
il parait qu'il voulut l'opposer aux Jongleurs qui 
cherchèrent toujours à la confondre avec leurs 
fables ; ce furent eux en effet quî, en chantant 



(i) vie deSt.-Guillaume , ibidem. 



loo DES tkottv4:res. 

l«s exploits de St.-Guillauine , lui donnèrent 
les noms de Guillaume d*Orenge^ de GuiU 
laume le bon marquis y mais plus ordinai- 
rement celui de marqms au œurt^nez. 

Comme Ordéric Vital dit lui-même qu^il ache- 
va son histoire en ii4i (i)^il fi^iut reconnaître 
que,long-temps avant cette date^ils chantaient les 
prouessesdu Marquis auCourt-Nez.Leurschants 
étaient même populaires en Normandie, suivant 
le même historien; ainsi ils dataient nécessai- 
rement des premières années du XII.® siècle , 
si même ils ne remontaient pas au XI®. 

Ces premiers chants, sur les paladins de 
Charlemagne paraissent perdus pour nous; 
mais ils furent sûrement la base des Romans 
du Marquis au-Court-Nez et de ceux de la nom- 
breuse famille que les Romanciers lui fabri" 
quèrent dans les siècles suivans. Les choses 
passées et déjà anciennes s^embellissent par 
le souvenir et s'agrandissent par le laps du 
tems ; le Marquis au Court-Nez ne fut pas un 

II, - r - - - - - - -^— — 

(i) Hist. d'Ordéric Vital finie en 1 141 7 pi 924* 



DES TROLVi-RES. lOI 

héros capable d'occuper seul la . plume des 
Trouvères français ; il fallut lui donner des 
ascendans et des déscendans qui fussent comme 
lui des hommes à prodiges, et qui fermassent 
ensemble une race dfe héros; aussi ils ont pres- 
que tous leur Roman particulier; maiâ cette 
filiation varie suivant le caprice des Romancier». 
La plus ample est celle qui fut composée par 
Bertrand, clerc de Bar-sur-Aube^ elle remonte 
à Garin de MontglanO| bisaïeul du Marquis ; 
c'est aussi la mieux coordonnée ; elle comprend 
quinze branches,qui sont autant deRomanssur 
cette famille. La filiation imaginée par Herbert- 
le-Duc, originaire de Bammartin, a pour chef 
Aîmery de Narbonne, père du Marquis; mais 
comme elle contient moins de branches, leà 
détails historiques ne sont pas aussi étendus 
que dans l'ouvrage du Trouvère Bertrand. J'en 
ferai seulement remarquer les premiers vers • 

Oiez bons vers qui ne sont pas frarin , 
Ne les trouvèrent Gascon ne Angevin, 
Herbert li Dus les fist a Dammarliii , 
Et fist escrire en un bref Baudouin. 



I02 DES TROUVÈRES. 

Ainsi il paraîtrait que les peuples du midi 
n'avaiept encore au XIII.® siècle rien d'écrit sur 
Aimery de Narbonne et sa lignée. 

Il ne faut donc pas dire que l'histoire du 
Marquis au Court-Nez était un ^ujet qui ne 
pouvait être traité que par les peuples du 
midi , ou bien il faut soutenir que ceux du nord 
ignoraient entièrement l'histoire de leur pays^ 
ce qui serait absurde. On voit au contraire que 
les derniers connaissaient les exploits de Guil- 
laume de Gellonne , et qu'ils célébraient très- 
anciennement ses victoires. A la vérité ils mê^ 
lèrent beaucoup de fables à leurs chants^ mais 
les grands faits d'armes amènent toujours 
l'exagération des peuples et méritent les em- 
bellissemens des poètes. Quant à la noble fier- 
té des ambassadeurs d'Aimery de Narbonne à 
la cour du roi des Lombards qu'on veut 
n'être que dans les mœurs provençales, nous 
disons que c'est un trait , une imitation 
pure et simple de la conduite que le duc de 



D£S TROUYÈRBS. Io3 

Normandie, Robert4e-Magnifiqttê , dut à Rame 
en io34 j et que les Troubadours ont prêtée 
aux ambassadeurs d^Àimery de Narbonne (i). 

(x) Yoir la Chronique de Normandie, et l'Art deT.énficr 
les dates , vol. i3. 



www 



Io4 DBS TROUVÈRES. 



GEFFROY 6AIMAR. 




;E Trouvère nous a laissé plusieurs 
ouvrages en vers, et surtout une 
histoire des rois anglo-saxons, dont Tçxa- 
men nous apprendra qu'il a aussi traduit 
en vers u» Brut d'Angleterre , mais d'après 
les manuscrits gallois , tandis que Robert- 
Wace n'a versifié le sien que sur le texte 
latin de GefFroy de Monmouth , c'est-à-dire 
d'après les manuscrits armoricains. 

Pans ma dissertation sur la vie et les ou^ 
i^rages de Robert-fVace , traduite en anglais 
et imprimée dans le XII*. volume de VJr^ 



DES TROUVÈRES. loS 

cAd^o&g'tti , j'avais avancé que ce poète avait 
eu dans Geffiroy-Gaimar un continuateur de 
son ^ Brut d'Angleterre , et conséquémment 
que ce dernier Trouvère avait écrit posté- 
rieurement au premier ; j'avais suivi sur ce 
point l'opmion du savant Tyrwhit (i);mak, 
en examinant moi -même r histoire des rois 
angkhsaxons , j*ai trouvé que cet ouvrage 
était antérieur de plusieurs années' à l'histoire 
lies rois bretons par Robert-Wace, 

« 

. D'abord y Geffroy-Gaimar assure que pcmr 
composer son histoire des Anglo^Saxohs , il 
avait été obligé d'en ramasser les matériaux 
pendant long-tems , de les rechercher d^ns 
d^ manuscrits latins , français et anglais q^'il 
avait eu beaucoup de peine à' se' procurer ; 
il avoue même qu'il n'eût jamais pu réussipf 
si sa dame Constance fitz Gilbert ne lui eût 
aidé"*à les- trouver. Elle envôva à Hamlak • 
dans irjforkshire, chez un baron alôrâ fameux^ 

[i] The Canterbury Taies, vol. 4 , p. 66: 



I06 DES TllOPThlES. 

nommé Waltei^Espec pour l'engaget a 
mander à Robert de Caen , comte de Glo* 
cester , l'histoire des rois bretons qu'il avaîl 
fait traduire d'après les livres des Gallois» 
Le comte la prêta à Walter-Espec , cehihci 
à Raoul fitz Gilbert , qui la remit à Ccm^ 
tance , son épouse (i). 

Ces détails sont donnés par le poète lui- 
même à la fin de son histoire des vois anglo* 
saxons , et ils sont d'autant plus précieux 
qu'ils nous apprennent qu'encore au XII^. 
siècle il existait des rapports entre la litté- 
rature des Gallois et celle des ArmoricaiBs , 
et qu'en comparant les manuscrits d'tm oi»* 
vrage qui se trouve dans l'une et l'autre » 
on résout une difficulté inutilement agitée 
jusqu'ici parmi les érudits. En effet , si Ge& 
froy de Monmouth dédia au comte de Gk>- 
cester sa traduction latine du Brut d'Adigle* 
terré faite d'après le manuscrit armoricain 

•'*■ I . ■ ■« ■ I -. I ■ . . . „ I II H ■! 

(i] Bibi. Cotton. z3^ A xij. 



DES TROirVÊR£8 IO7 

que lui avait fourni Gautier Cetenius, archi- 
diacre d'Oxfort, comme on n'en peut douter, il 
est également constant d'après Gaimar , que 
ce comte avait aussi fait traduire le même 
ouvrage d'après les manuscrits gallois ^ 
puisque le poète affirme qu'il avait lu et corn?- 
paré les deux versions et qu'il les avait cor- 
rigées l'une par l'autre; comment alors art-on pu. 
accuser Geffroy de Monmouth d'avoir forgé 
son Brut d'Angleterre , comme tant d'auteur$ 
Font fait jusqu'ici? Aussi , c'est pour repousser, 
une pareille accusation et terminer enfin à 
cet égard toute discussion , que nous copions^ 
ici le texte de GefFroy-Gaimar : 

Ci Yoil del Rei finer ; 
Geste estoire fist translater 
Dtime Constance la gentil ; 
Gaimar i mist mars e avril 
£ tuz les duze meis ^ 
Ainz kil oust translaté des Réîs. 
U purchaca maint esamplaire » 
Livres engleis e par giramaire , 
£ en romanz e en latin , 
Ainz k'en pust traire a la fin ^ 



tqS I>ES Tll04/VI;1R¥S 

: Si sa ■dame ne li aidait ^ 
Ja a nul jur ne racheva^t. 
£le enveiad a Helmeslac 
Parle livre WalterEspac; 
Aobert U qn/ens de Gk>ucestr6> 
Fist translater icele geste 
Solum les livres as Waleis 
Kil avoient des Bretons Reb^ 
Walter E^pec le demandât f 
Li quens Robert li enveiat\ 
Puis \eprestat Walter Espec 
A Raul le ^z Gilebert. 
Dame Constance V empruntât , 
De son seignor kele mult amat. 
^ Gefïîin' Qaimar ccl livre escrit,. 
Le translata e fes i mi&t. 
Ke li Waleis ourent leissié , 
Kil avait ainz mult purchacé , 
Ou fust SK dj::çit Qu fust a ^çt*. 
Li bon livere d*Oreford , 
Ri fust Walter Fatchidiaen , 
Si en amendât son livre^ bien ^ 
E de Festoire de Wincestre 
Fust amendé iceste geste ; 
De Wassinburc un livre englçiji 
Ou il tvovad escrit des Reis 
E de tuz les Empereurs y 
Ki de Rome furent seigoours ; 
Ë de Englctcrre ourent Ireu 
Des Rei^ ki d'els ourent tenu,. 



liES TROUTÈRES. 1 09 

De lur vies e de lur pliûs^ 

Des aventures e des faiz , 

Èôment chesconi maintint la terre | 

Quel, ama pes, e li «jael^erre ; 

De tut le plus pout ci trover 

Ki en c'est livre volt esgarder. 

Enfin , pour confirmer la vérité de$ détails- 
qu'il nous donne sur les sources où il puisa 
pour la composition de son ouvrage , et sur 
les moyens qu'il employa pour se les pro- 
curer, le ïrouvère ajoute : 

£ qui ne creit co ke jo di 
beibund a I9i(bol de Trailli; 

Ce Nicolas de Trailly était un des barons de 
de rjÉchiquier d'Angleterre (i), et comme il 
avait épousé Atbrède, fille du baron Walter 
£spec> qui avait négocié l'emprunt des livres 
nécessaires à notre poète ^ ce dernier ne ba- 
lance pas à invoquer le témoignage d'un bomme 
marquant qui^ appartenant à la famille Espec, 
devait être bien informé delà vérité des Êûts. Au 

(i) Madox's f hist. of the Ëchequer ; p. i45. 



Ild DES TROrviUES. 

reste, tous ces personnages vivaient en Fan- 
née I laa 9 époque à laquelle ils signèrent tous 
comme témoins à la charte de fondation de 
fabbaye de Kirkham (i). 

Ce fut donc principalement d'après les ou« 
vrages traduits des manuscrits gallois queGai- 
mar composa son histoire anglo-saxonne, liais 
conmie Walter Ëspec qui les emprunta, moii- 
rut en 1 1 53 (a) ; comme Robert , comte de 
Glecester, qui les prêta, mourut en 11479 ^t 
même selon d'autres en 1 146 (3); comme, en- 
fin , Robert Wace n'écrivit son Brut tCAngle^ 
terre qu'en 1 155, nou3 devons nécessairement 
regarder l'ouvrage de Gaimar conunè antérieur 
de plusieurs années à celui de Wace, et con* 
dure avec raison que le premier de ces auteurs 



•^^•^•^•nimtmmmm^^immmi^m^m^mm^mi^m 



(i) Mooast. angl.yol. i. p. 727. 

(a) Dugda!é*s Baron, vol. i. p. 590. 

(3) Bishop' L16yd*s lett. to Thom. Price on Geft of 
Moninoutli's hist. p. 72. 



DES TROUYiHES. III 

ne peut être regardé comme un continuateur 
du second. 

Enfin 9 ce qui doit achever de démontrer la 
vérité sur ce point , c'est que Gaimar parle de 
la reine Âdelaîkle de Louvain comme encore 
eilistante , et nQU3 savons , par la chronique de 
Thomas Wikea, qu'elle mourut en ii5i (i). 
D'ailleurs 9 le poète assure, à la fin de son his- 
toire anglo-saxonne ^ qu'il avait été plus d'un 
an à composer cet ouvrage , d'après les manus- 
crits qu'il avait empruntés, et par conséquent 
il est plus que probable que son travail a dû 
précéder au moins d'une année la mort du 
comte de Glocester. 

Il est vrai que dans le seul manuscrit que 
nous ayoùs rencontré de l'histoire anglcv^ 
saxonne de Gaimar^ et qui est au Musée bri*- 
tannique, bibliothèque du Roi, i3 , A. XXI^ I0 
Bru! 4« WiMP^ »e trouve ^u oommenceo^nt du 
maiiu$cHt ^ous. le titre : Ci commence le Brut 

(1) MsbiH^ Taonec's» notitia monast p. 557, 



lia DES TROUYIÈRES. 

ie maislre fFtxce translata de latin enfmnceîs 
de tw les Reis ki furent en Birtîngne, etc. L*ou- 
Vragé de Gaimar vient ensuite sous le tilre: 
a commence Vestorie des Enflés solum ' ta 
translation de maistre Gefftei Gairnur^MjBls 
outre que l'histoire des rois bretons doit na-^ 
tureUôment précéder ^ celle des rois angle* 
saxons ) il faut observer que cet ordre peut éti^e 
et est effectivement dans le manuscrit roil- 
Vrage du copiste^ et après les détails donnés 
ci^lessus, on ne peut en inférer que Gaimar a 
écrit poiàtériéurement à Wace. Un copiste iexact, 
^ns s'arrêter à Tâge des auteurs>.dut d^abord 
placer dans son manuscrit l'ouvrage de Wacei 
qui prenait l'histoire d'Angleterre dans^on prin- 
cipe^ et transcrire ensuite celui de Grfiûmar, qui 
en était une suite nécessaire et indispen- 
sable. 

D'un autre 'c6té^ si nous examinons bien y 
dans le manuscrit cité^ la partie travaillée pat 
Gaimar^ nous serons forcés de reconnaître de 
plus en plus que ce Trouvère ne peut être re- 



DES ÏROtryÈRES. Il3 

gard^ comme un continuateur de Wace ; en 
efTet^ il déclare formellement, à la fin de son 
ouvrage , qu*il Pavait commencé à Fépoque de 
la conquête de la Toison d'or; et, comme dans ce 
qui nous en reste , il ne commence qu'au règne 
du premier roi anglo-saxon, il faut en conclure 
qu'il avait, d'après les manuscrits gallois, tra- 
duit l'histoire des rois bretons en vers fran- 
çais, comme celle des rois anglo-saxons; mais 
je n'ai pu jusqu'ici -trouver dans les biblio- 
thèques publiques la première paitie de cet 
ouvrage. 

Si Ton veut examiner le début de l'histoire 
anglo-saxonne de Gaimar^ on verra qu'il sup- 
pose toujours qu'elle doit être précédée de 
son histoire des rois bretons; il y résume les 
derniers récits dé celle-fei pour les lier aVêSp les 
nouveaux détails qu'il va donner dans celle-là; 
il les rappelle au lecteur pour lui montrer 
la connexion qui existe entre l'une et l'au- 
tre. Malheureusement le souvenir qu'il nous 
conserve de cette première partie de son 



1. 



8 



Il4 I>ES TROUVIEKES. 

ouvrage, «si tout ce qui en est parvenu jusqu'à 
nous. 

Cependant AL Pétrie, garde des rôles de la 
Tour de Londres , m'a assuré qu'on avait enfin 
retrouvé un exemplaire de cet ouvrage. Cette 
découverte serait d'autant plus précieuse, qu'eu 
comparant l'histoire des rois bretons par Gai- 
mar avec celle de GefTroy de Monmoudi en 
latin , ou avec sa traduction en vers par Robert 
iWace, on pourrait voir si les sources où ont 
puisé les Armoricains et les Gallois^ sont corn* 
munes , si leurs fables sont indigènes et dif- 
férentes dans les deux pays, quelles corrections 
Gaimar, travaillant son Brut ou son histoire 
des rois btetons, a pu faire dans le même ou- 
vrage de GefFroy de Monmouth, qu*ii dit aw>ir 
amendé j et enfin quels rapports pouvaient avoir 
primitivement existé entre les deux peuples , 
et s'il en subsistait encore au XIP siècle. 

Quant aux autres sources où puisa Gaimar, 
il cite Bède, Gildas et Jean de Beverley; mais 
nous ne connaissons point Xhistoire de fFinr 



DfeS TROUVERES Ïl5 

ckester ni le livre anglais de Wassinburç dont 
il parle y nous ignorons enfin quels sont les 
livres français dont il fait une mention géné- 
rale , et dans lesquels il dit avoir trouvé beau- 
coup de faits historiques. 

Gaimar, à la suite de son histoire anglo- 
saxonne , a traité succinctement celle des deux 
premiers rois anglo - normands ; il annonce 
qu'il devait écrire celle de Henri P', le troi- 
sième de ces princes , mais que la matière étant 
trop ample 9 il a dessein de la traiter séparé- 
ment et d'une manière plus étendue quelesaur 
très historiens ne l'avaient fait jusqu'alors. 
Nous ignorons si ce Trouvère a rempli la tache 
qu'il se proposait d'entreprendre ; mais nous 
ne connaissons pas d'histoire particulière du 
roi Henri I*' en vers français qui soit parvenue 
jusqu'à nous. 

Parmi les choses dignes de remarque que ra- 
conte Gaimar, nous devons rapporter textuel- 
lement, comme relatives aux poètes normands, 
les notions qu'il n(vus donne sur les fonctions 



I 1 G DES TROUVÈRES. 

des Jongleurs dans Tarmée de Guiflaume-le- 
ConquérantàlabataiUedHastings. On voitéans 
l'extrait suivant que le style de Gaimar est 
plus clair que celui des Trouvères précédens , 
et sa diction plus simple et plus coulante ; 

Mult î out genz d'ambes parz , 

De hardement sont léopard; 

Un des Franceis donc se hasta,. 

Devant les altres chevalcha ; 

Taillefer cil est apelez ^ 

Joglere esteit hardiz usez ; 

A.nnes aveit e bon cheval , 

Hardiz est e noble vassal , 

Devant les altres cil se mist , . - 

Devant Ëngleis merveiles fist : 

Sa lance prist par le tuet , 

Com si co fust un bastunct y 

Encontre mont hait la geta ^ 

Ë par le fer receue Ta ; 

Traiz fez issi geta sa lance , 

La quarte feiz mùlt près s* avance^ 

Entre les Engleis la lança y 

Parmi le cors un ennaffra; 

Puis treist s'epée , avère yînt 

Geta s*epée ke il tint 

Encontre :|nont, puis la receit. 

L'un dit «I altre ki co veit 



DES T£OU\£a£S. II7 

Ke coesteit enchantement 
Ke cil feseit devant la gent. 

Quant treîs feiz ont geté Tespée,' 
Le cheval od gule baiée 
Vers les Ën^eis vint «slei^; 
Akpianz qnîdent e$tre inangé» 
Par le cheval kir issi baiout. 
Le jugleor apris li out , 
Etc. 

On trouve dans l'histoire des Anglo-Saxons 
de Gaimar , celle de Haveloc le Danois. Cest 
lin épisode intéressant sur le fils d'un roi 
de Dànemàrck détrôné par le Êteieux Artur 
qui dispose de ce royaume en ÊiyeuF d^un 
de ses chevaliers. On y lit avec plaisir les 
aventures du fils réfugié en Ahgleterre avant 
de monter sur le trône de son père , et plus 
encore les moyens qu'il employa poui* y par- 
venir. Un Trou^vèré anglo-normand's'emparant 
du même sujet j dans le XIIP. siècle^ lui donna 
plus de développement^ en y insérant du mer- 
veilleux. M. Madden , un des consecyateurs 

1 

des manuiscrits du British musétim ^ a|Mit>lié 
pour la société deft ibibliophiles 4é Hozburge- 



1X8 ©ES TROUVÈRES. 

Club , l'épisode de Gaimar et l'ouvrage du 
Trouvère aponyme , avec une savante intro- 
duction dans laquelle il démontre les rapports 
du Roman de Haveloc le Danois avec l'histoire 
des Anglo-Saxons , et avec celle de la fondation 
de la ville de Grimesby. M. Michel vient de 
donner à Paris une seconde édition de l'ou- 
vrage du Trouvère anglo-normand ; nous en 
parlerons ailleurs avec plus de détails. 

On trouve encore dans les ouvrages de 
Gaimar quelques-unes des règles grammati- 
cales observées dans le XI^. siècle et dans les 
premières années du XII®.. ; il met un t ovkd 
à la troisième personne du prétérit de l'in- 
dicatif des verbes en er ^ conune on a pu le 
voir dans les extraits ci-dessus; il place en- 
core l'article // devant les substantifs précédés 
d'un adjectif possessif. 

Ksdez garde li mien amis. ..' 
. Li vostre père o.ut mm Gunter^ etc. 

I^fin , il emploie plusieurs mots qui sont 
latiqs ^ iiax^l f, sumujf, /ioc , etc. 



DES TROUVERES. Jlf) 



I»AVI1K 




^E Trouvère élait contemporain "du 
^'^ précédent ; il vivait comme lui' sous 
le roi Etienne ; mais ses ouvrages ne sont 
pas parvenus jusque nous , ou du moins 
n'ont pas encore été découverts dans les bi- 
bliothèques de là Fi*ance et de l'Angleterre^ 
Nous ne lé connaissons que par la mention 
honorable qu!eH fait Geffiroy. Gaimar> à la fin 
de son histoire des rois anglo-saxons; David y 
d'après le témoignage de cet auteur , composa 
en vers français l'histoire de Henri I***. • ou 
du moins une ou plusieurs pièces de vers 



laO DES TBOLViïRES. 

en ,son honneur. Il parait qu'il les écrivit à 
la sollicitation de la reine Adélaïde de Lou- 
vain femme de ce monarque. Son genre de 
poésie était de nature à pouvoir être chanté , 
et Gaimar dit qu'il avait vu les premiers vers 
de l'ouvrage notés -par chant. 

Quoique David fut un bon Trouvère et que 
Gaimar fasse l'éloge de ses poésies , quoi- 
qu'elles fussent selon lui répandues partout , 
lues avec plaisir par la [reine Adélaïde , et si 
recherchées que Constance fitz Gilbert ^avait 
été obligée de donner un marc (Targenl ars 
et pesé y pour les faire transcrire, cependant 
Gaimar reproche à ce poète d'avoir oublié 
beaucoup dé choses dont le souvenir devait 
honorer infiniment la mémoire du roi , et 
lui déclare qu'il les écrira lui-même : 

Or dit Gaimar , s'il ad garant , 
Dél Kei Henri dirrat avant : 
Ke sil en volt un poi parler 
E de sa yie translater , 
Tels mil choses en poirad dire. 
Ke unkes Davit ne fist escjçire , 



DES TROUVÈRES. lai 



Ke la Raine de Louvain 
Ken tint le livre dans sa main ; 
Ele en fist fere un livre grant 
Le primer vers noter par chant. 
Bien dit Davit, e bien tromt 
£ la chanson bien assemblât; 
Dame Custance en a l'écrit ^ 
£n sa chambre sovent le lit, 
E ad pur Tescrire donné 
Un marc d'argent ars e pesé^ 
En plusur^ lius est épandu 
Del livre co ke feit en fii. 
Mes des festes ke tint li Reis, 
Del boschaier ne del gabeis, 
Del donnaier e del a mur 
Ke démena li Reis meilleur, 
Ki unkes fust , ne j âmes seit, 
E crestien fust e beneit, 
Ne dit gueres Tescrit Davit(s). 

Aussi Gaimar conseille-t-il à David de re- 
toucher son ouvrage , en lui déclarant que, i£B 
ne le fait pas , il prendra lui-même la plume 
et publiera avec plus d'étendue la vie de 
Henri I*'. , dont il veut qu'on relève avec plus 



(i) Bibl. Reg. x3, A. xxj, 



122 DES TROUVÈRES. 

d'eclat les vertus , la noblesse , la magnifi- 
cence , et mille actions qui doivent l'immor- 
taliser: 

Or y dit Gaimar kil tressailli^ 
Mes s'il uncor s'en volt pener> 
Des plus bels fais pot vers troyer : 
Co est d'amur c dosnaier. 
De boscheier e del gaber , 
£ de festes e de noblesces , 
' Des largetez e des richescesy 

£ del bamage Idl mena 
Des larges dons kil dona , 
De co devreit hom bien chanter | 
r^eient leissir ne trépasser. 

Or mand Davit ke, s*il li plebt > 
Avantche se , pas ne le leiist, ^ 
Kar s'il en volt avant trover, 
Son livre en pot mult amender y 
£t sil ne volt a co entendre, 
A lui irum , s'il ferai prendre , 
James n'istrat de ma prison 
Si n'est parfeite la chanson (i). 

Nous ne savons pas si le poète David se 
rendit aux invitations de Gaimar , ou si , sur 



(i) Bibl. Reg. i3 ; A. xxj. 



DES TROUVÈRES 1^3 

son refus , il chanta lui-même d'une manière 
plus ample le mérite et les exploits du roi 
Henri le Beau^Clerc ; du moins , excepte Tou- 
vrage cité par Gaimar ^ nous n'en connaissons 
aucun autre sur ce monarque qui soit sorti 
de la plume de l'un de ces deux Trouvères. 




ia4 



DES TROLVJiRES. 



^»\»»^»»W»V%»%W»»»V»»<W^<V»»%»^»»%W»»iMW^%%W%»%V1IW»V» 



EVRARD, 



Moine de Kirkham*! 




E Trouvère écossais vivait dans la 
première moitié du XIF. siècle ; nous 
avons de lui une traduction des Distiques de 
Caton en vers français , dont les rimes sont 
mêlées , et c'est dans notre langue le plus 
ancien poète connu qui ait imaginé ce mélange. 
Il nous apprend ique , lorsqu'il entreprit cette 
traduction , il était chanoine de l'ordre de St.- 
Augustin dans l'abbaye de Kirkham , qui venait 
d'être fondée, en 1 121, dans ITTorlcshire, par un 
baron normand nommé Walter Espec. Son ou- 
vrage est divisé en quatre livres qui renferment 



DES TROUVÈRES. ia5 

environ douze cents vers en langue romane 
du Nord. Pinkerton dit qu'au XIF. si^cte les 
Romans écossais furent écrits dans cette même 
langue ; et comme il est curieux de connaître 
ce qu'elle était à cette époque dans la bouche 
d'un Écossais ^ nous transcrirons ici quelques- 
uns des distiques qu'il a tous traduits en 
strophes de six vers. D'abord, il débute ainsi : 

Catun estoit paen 
£ n^ sayek r^i 
De creslienne lei ; 
Ke purtant ne. dist 
Ren en sun escrit 
Encuntre nostre fei 

Partut se concorde , 
£ rens'aese descofdie 
A seini: escriptuce ; 
Amender purrat 
Celi ki voudrat 
I vsàfitHeMàcute 

Le poète â raison de soutenir que. l'auteur 
des distiques était payen , mais il a tort d'af- 
firmer qu'il n'a rien écrit de contraire à TÈcri-? 



ia6 DBS tROlTVèRESJ 

ture-Sainte , il suffit de copier le distique 
suivant pour montrer son erreur: 

Càm dubia etJragiUs sit nobis vita tributa. 

In morfem alterius spem tu tibiponerenoU» J 

Quant est si duteuse 

E fredie e périlleuse • 

lïostre vie ici, 

Mult est grant enfance 

De mettre espérance 

En là mort ûe autrui (i). 

Plusieurs poètes s'occupèrent , dans le moyen 
âge , de la traduction des distiques de Caton ; 
mais ces distiques ne sont ni de Caton le Cen- 
seur, ni de Caton d'U tique, quoiqu'ils soient 
assez dans le caractère du premier ; et Aulu- 
Gélle dit qu'il a\ait composé un poème sur les 
mœurs (a). Boxhornius a beaucoup travaillé 
pour prouver que les distiques ne sont pas 
de ce vertueux romain. Quelques écrivains les 
ont , sans raison , attribués à Ausone , et ils ont 



(i) Fabric, Bibliotheca latîna^ vol. 3 , p. aS^i* 
(a) Noct I Attic. xia. 



DES TROUVÈRES. lay 

été mal à propos imprimés sous son nom à 
Rostocken 157a. Leur auteur a dû mii-e après 
k Pliarsale de Luoain qui en recommande la 
lecture ; on nomme .quelquefois ces distique» 
Cato Magnas par opposition au Cato Parvus , 
ouvrage connu aussi sous les titres de Facetus 
et diUrbanus^ et composé en 11 80 par Daniel 
Churche officier de la maison du roi d'Angle- 
terre Henri II (i). 

L'évéque Tanner attribue à Evrard plusieurs 
autres ouvrages , et entre autres plusieurs vies 
de Saints écossais (a) ; mais on ne les trouve 
pas en. langue romane. Cependant le manuscrit 
anglais', qui renferme la traduction des dis- 
diques de Caton y contient aussi une histoire 
versifiée de la Passion deJ. Ç., en ia6 strophes, 
qui sont du même style et ont la même coupe 
que les distiques de Caton; aussi je ne balance 
pas à attribuer au moine Evrard ce second ou- 



(i) Fabrîc. dict. mcd. et inf. latin., vol. i. 
(a) Bibl. Britau. Hibero. 



xqlS des trouvères. 

Trage. Ce religieux dut acquérir quelque ré- 
putation par des écrits qui firent connaître 
son mérite , puisqu'en 1 1 5o David , roi d'Ecosse, 
fondant l'abbaye de Holme Cultram , choisit 
Evrard pour en être le premier abbé (i). 

Cest parmi les manuscrits du duc de Norfolk , 
n®. 29^2 , dans la bibliothèque de la Société 
royale de Londres , qu'on trouve les deux ou- 
vi^ges de l'abbé Evrard. On trouve aussi le 
premier parmi les manuscrits de Notre-Dame 
de Paris , à la bibliothèque du roi (a). 



(i) Ibidem. 

(a) N. 5. Notre-Dame. 



DES TROUYteES. IS9 



LUC MB LA BAKBB. 




:£ Trouvère était fils de Smcm, 
seigneur de la Barre, dans la ^ocMnlé 
d'Évreux. Il eut avec Tabbaye de Lyre qud- 
ques contestations, qui furent pacifiées par la 
médiation du comte de Meulan. Les parties 
transigèrent, parce que Luc céda à ce monas- 
tère le patronage et les dîmes de la Barre. Ce 
seigneur n'eut qu'une fille, qui épousa Richer 
de la Barre , son parent. L'un et l'autre con. 
firmèrent les donations Eûtes par leurs ^an« 
eétres à l'abbaye de Lyre, et notamment celles 



l3o ©ES TROUVÈRES. 

faites par Luc au momeut de sa mort (i). 
Ce seigneur était tin de ces chevaliers nôr- 
• mands qui étaient restés attachés au duc Ro- 
bert et à son fils Guillaume; il avait, par con- 
séquent, toujours combattu contre le roi 
Henri P^, qui avait usurpé sur eux le duché" 
de Normandie. Au milieu de ces débats, qui 
amènent toujours des guerres civiles , Luc de 
la Barre fut fait plusieurs fois prisonnier; 
mais Henri I®*" le renvoya toujours gratuitement 
et sans rançon. Celui qui obligeait avec taût 
de générosité, avait des droits à la reconnais- 
sance, et ces ménagemens de la part d'un sou-^ 
verain devaient être appréciés ; mais l'esprit de 
parti aveugle. Loin de mettre bas les armes^ 
Luc de la Barre, tout en combattant, s'avise de 
composer des chansons satiriques contre le 
monarque; il oublie que la satire est un caus- 
tique violent et souvent dangereux. Aussi, pris 
de nouveau les armes à la main en 112491! 
n'éprouve plus la même indulgence ; le prince, 



i*awaM* 



(i) Cha^'*^' Lyr crise penès auctorem. 



DES TROUVÈRES. l3l 

irrité, du ridicule versé sur lui devant toute la 
province, ordonne de crever les yeux du poète, 
punition terrible qui prouve combien le ridi- 
cule était hideux à ceux du prince , et que Luc 
de la Barre avait perdu le droit d'attaquer 
avec cette arme un bienfaiteur, surtout quand 
c'était un souverain. Les pièces satiriques de 
ce Trouvère ne sont pas parvenues jusqu'à 
nous ; nous ne les connaissons que par }e sou- 
venir qu'en a conservé notre historien Ordéric 
Vital (i). 



(i) Duchesne , Normanor. hîst. script.| p. 88o. 




iSî DFS TROTfVftRKS. 



»»lMW^M/V»Mi»<WM<W»%<»W»^*»WI%»W»WfWWWft<W»*»W»»»»»l»<>»»VV%<^<W»Wl%WV»»l<l»<V»>»% 



SAMSON DE NikNTEUIL. 




jE Trouvère a mis en vers français les 
proverbes de Salomonavec une glose 
beaucoup plus ample que le texte. On voit 
dans son prologue un homme versé dans la 
connaissance des auteurs de la belle latinité; 
il cite les ouvrages de Virgile et d'Horace , ceux 
de Lucain et de Juvénal. Il parait sfurtout faire 
ses délices des traités philosophiques laissés 
par les anciens , et principalement de ceux de 
Cicéron et de Boéce. On comprend facilement 
ce qu'il veut dire, quand il parle de bucoliques 
et d'églogues; mais on ne sait pas trop ce qu'il 



DES TEOUYERES. l33 

entend quand il [emploie le mot comédie sans 
avoir cité Térence. 

Ce poète travailla sa traduction en vers des 
proverbes de Salomon , à la demande d'A- 
délaïde de G)ndé qu'il appelle sa dame y et 
pour laquelle il témoigne autant d'attachement 
que de respect pour ses vertus. 

Ki bcn en volt estre enqueranz 
Entendet dune a cest romanz 
Que al loenge damne dé, 
£ a s'enor at translaté 
Samson de Nantuil ki sovient 
De sa dame qu il aime et creient, 
Ki mainte feiz l'en out pried 
Que li desciairast cet traited. 
Le nun .d(' ceste danie escrit 
Cil ki la translation fist, 
Aeliz de Cundé Fapele, 
Tïoble dame enseigne e bêle ; 
Ne qiiident pas li lozengîer 
Qu'oi eus se voiile accompaigner 
Kar tretut cil de la contrée 
Unt ben oï sa renumée 
Etc. 

Cette dame était femme d'OsbertdeCondc(i), 



(i) Monast. angl., vol* a, p. 645. 



l34 I>Ï5 TROUVÈRES 

et possédait Hornecastle daus le Lincoln- 
shire (i) ; elle vivait sous Henri V^ et sous lé 
roi Etienne^ et en 1 148, elle fît, conjointement 
avec son fils- Roger de Condé , plusieurs do- 
nations au prieuré de Rufford (2). Son château 
fut rasé vers la fin du règne d'Etienne, et la 
première année de celui de Henri II (ii54), 
Horneîcastle était dans les mains du roi, qui 
le donna à Gerbaud de Lescaut, chevalier fla- 
mand (3). Ainsi, c'est sous le règne du roi 
Etienne qu'on doit fixer l'époque où a écrit 
Samson de Nanteuil. 

Ce poète n'emploie que les vers masculins de 
huit syllabes et les vers féminins de neuf, et il 
se sert indifféremment des uns et des autres. 
Gomme il était nourri et pénétré des ouvrages 
moraux des anciens, il a un style presque 
toujours sentenlieux; son poème débute aiùsi : 

A tort se lait mûrir de faim 
Ki assez at e blé e pain. 

(i) Camdcii's Britan» by Goiiph., vol. 2, p. aag. 
(2) Thoroton s Nottingamshire , p. 370. 
(3^ Rot. fin., 6, IL m. 



JOES TROUTÈRES. l35 

Tnmer li pot loin a paresce 
Si ne s'en paist , oa a fdblesoe, 
SU fameiUety e ne se paisse 
£ par dedeing^murir se laisse; 
De cels est donc si cum jeo creî 
' Ri al mnlin muèrent de sei ; 

Pur nent îrreit conquere en France 
Ki suiTraite a en abondance. 
De bons mengers sui pleintis, 
Traiet sei ca ki est mendis 
Etc. 

L'ouvrage de Samson de Nanteuil est au 
Musée britanniquey bibl. Harleien*,n* 4^88. 




y 



l36 DE» TROUVÈRES/ 



GUIGHARD DB BEiklILI£V< 




uiGHARD était moine du prieuré de 
Beaulieu dépendantJdePabbaye'deSt.- 
Âlban , et c'est de la maison religieuse où il ré- 
sidait , qu'il a pris son nom. Le principal ouvra- 
ge que nous ayons de ce Trouvère, est un poème*, 
ou plutôt une espèce de sermon en vers fran- 
çais sur les vices de son siècle. L'auteur avoue 
à ses auditeurs qu'il a joui lui-même de tous 
les plaisirs qu'il va censurer, et que c'est d'après 
l'expérience et d'après sa propre conviction qu'il 
va parler. D'abord , il annonce que la manière 
dont il a quitté le monde, ne doit laisser aucun 



DES TAOUViRES. l37 

doute sur ce qu'il va dire, el, d'àjM'ès cet aveu , 
il parait très-probable que l'auteur était un de 
ces chevaliers qui , après une vie guerrière et 
toute mondaine , allaient prendre l'habit re- 
ligieux , el finir leurs jours dans un couvent 
qu'ils avaient ou fondé , ou enrichi. Nous 
avons des preuves sans nombre d'une pareille 
conduite , dans les Cartulaires de nos abbayes 
de Normandie pendant le XI®. et le ^U®« siècle. 
Au reste , ce poète ne nous donne pas de plus 
amples détails sur sa vie ; mais le genre de son 
travail l'en dispensait, et nous serions fort 
étonnés de les trouver dans un sermon. 

Si nous examinons le style de Guichard, nous 
trouverons que c'est bien celui du XII*. siècle ; 
il a même de la précision et de la clarté pour 
le temps où ce poète écrivait; si nous observons 
ensuite que dans son début ce Trouvère annonce 
à ses auditeurs qu'il ne veut pas leur parler 
en latin , mais en roman , afin que ceux qui n'en- 
tendent pas la première de ces langues , puis- 
sent être instruits des vérités évangéliques dans 



l38 DES tROirVBRES. 

la seconde , nous en conclurons qu'il a écrit 
à répoque où l'on commençait à faire usage de 
la langue romane pour l'enseignement du 
peuple anglais ; peut-être des sermons en 
vers étonneront nos lecteurs , mais il est 
constant qu'à cette époque, du moins chez 

les Normands et les Anglo-Normands , on lisait 
au peuple/ les jours de dimanche et de féte^ 
les vies des Saints en vers français ; nous 
verrons ailleurs plusieurs pièces de ce genre 
composées pour cet usage ; alors , il n'est 
plus étonnant qu'à la même époque on ait 
prêché les véritéâ évangéliques de la même 
manière. 

Le sermon de Guichard de Béaulieu est au 
musée Britannique , bibliothèque Harleïeniie, 
n®. 4388; il se compose de près de aooo vers 
dexandrins. On le trouve aussi à Paris, biblio- 
thèque du roi , n®. a56o , mais il lie contient 
que 664 vers. Ainsi, le manuscrit Harleïen 
est beaucoup plus ample. 

Les vers de ce poète ne riaient pas ordinal- 



DES TROUVÈRES. iBq 

rement aux deux hémistiches , comme ceux de 
Philippe de Thah ; mais , comme les siens 9 
ils ont une syllabe de plus au premier, lorsque 
la rime est féminine , règle suivie par les 
Trouvères des siècles postérieurs , lorsqu^s 
employèrent les vers de douze ou de dix 
syllabes. Mais c'est Guichard de Beaulieu qui 
parait avoir le premier introduit dans la poésie 
romane l'usage de ne changei^ de rime qu'aux 
alinéa y lorsqu'on écrivait en vers alexandrins 
bu en vers de dix syllabes , et comme Turold f 
il ne se permet pas d'y insérer des vers blancs. 
Ce ne fut certainement pas dans la prosodie 
latine du moyen âge qu'il puisa ce goiii : 
Marborde, évéque de Rennes , qui nous a 
laissé un ouvrage sur les différentes formes 
de la versification latine rimée du XI*. et du 

XII®. siècle , ne parle nullement de cette mé- 
. thode de faire des séries de trente , soixante 

et quatre-vingts vers sur la même rime. Il 
faut alors recourir à la poésie celtique ; elle 
seule a pu prescrire cette règle et en fournir 



l4^ DES TROUVÈRES. 

£ ad plein sun celer et quide reposer ; 

Deren /l'^suffraîteke l'un puisse tniver; 

Dune Tolt en plusurs lius de sei faire parler , 

£ quiert art e enging de ses veisins mater , 

Com les puisse enginner , supprendre e surmonter 

Pense en sun corage riche hom surîber , 

Re il ne n'ady&sm kil puisse resembler. 

Quant il ad tut conquis k'en sun queor puet penser^ 

Demustre sa richesse pur sei faire duter. 

Deslier ses vealtres, a ses granz urs becer, 

Od ses chevab hennir e ses mules recaner , 

Harpenty rotent , vicient e chantent li jugler; 

Entre s'en en sa chambre quant ne pot escuter ^ 

Esgarde ses trésors ke at fait amasser, 

Puis se gist en sun lit u il se voit déporter. 

Or ad quanke il volt , ne set plus demander ^ 

Etc. 

Le poète dit de la mort : 

Ja ne porte maneis a Conte ne a Rei^ 
Chevalier e vilain , tut trait la mort a seî ,' 
N'en remeindrat nul , or le sai bien e vei , 
£ quant ele tut preat| ni larra mie mei , 
Etc. 



DES TROUVÈRES. l43 



*%»%»'%»%»i^iM<i»W% mitKt»^n M im/i0>mm0mmm»mwtm»mHimmmMimtmmmtmim0miimmammimiy^-ti^mtmm 



ROBERT WACE, 



Chanoine de Bayeux. 




ATTS leurs guerres contre la France , 
les Anglais s'empressèrent toujours 9 
lorsqu'ils purent descendre dans nos pro- 
vinces , d'enlever les titres et les manuscrits. 
Cest un fait dont une tradition constante 
a conservé le souvenir, surtout en Normandie. 
Aussi , quand les titres manquent au besoin 
dans une commune , point d'habitant qui 
ne dise qu'ils ont été emportés par les An- 
glais ; imbus de ces idées , les curés de cette 
province , déportés comme moi en Angle- 
terre , m'engagèrenl souvent à retrouver 



t44 ^£S trouvères. 

Içs titres de leurs paroisses cUns la Tour de 
Londi*es et dans les autres dépots publics où 
je travaillais ; souvent même ils m'ont pressé 
avec d'autant plus de zèle qu'ils prétendaient 
qu'il existait des trésors cachés dans leurs 
paroisses ^t que je devais trouver leur po- 
sition indiquée dans les archives de l'An- 
glelerre. 

Mais j'avais à chercher des trésors plus 
précieux pour moi; la découverte. des mo- 
numens de l'ancienne littérature des Nor- 
mand» et des Ânglo-Normands m'intéressait 

» _ 

dif^antage ; les ouvrages de maître Wact ^ 
clerc de Caen , poète et historien normande 
furent le premier objet de mes recherches; 
je ne les connaissais que par quelques lignes de 
M. Huet et par les extraits de dom Bouquet (i). 
La dissertation de M. de Brequigny , sur cet 
auteur , n'avait pas encore paru ; elle ne fut 



(i) Origines de Caen , p. 4ii. — Kecueil des histoires 
de France, vol. i3 , p. xxjv. 



DES TROUVÈRES. 1^5 

imprima qu'en 1799 (i) ; enfin, sans res- 
source du côté des biographes , je lus et j'é- 
tudiai tout ce que je pus trouver des ma- 
nuscrits de ce Trouvère , et j'adressai au 
lord Leicester , président de la Société desf 
Antiquaires de Londres, le résultat de mes 
recherches , dans une dissertation sur la vie 
et les ouvrages de Robert fFace*^ traduite en 
anglais j elle fut imprimée en 1795 j dans 
le XII*. volume des Mémoires de cette so- 
ciété (2). Mais cet ouvrage devût être im- 
par&it; il fallait acquérir de nouvelles lu- 
nïières dans les bibliothèques de Paris , et 
c'est d'après les manuscrits anglais et français 
que je vais parler de Robert Waœ. 

, Ce poète est nommé ïVaice , /Face , Gace , 
Gasce y mais plus ordinairement ^ace ; les 
anciens manuscrit^ ne lui donnent pas d'autre 
nom. Les littérateurs , qui Font appelé Huis" 

(i) Notices des mss. , vol. 5. 

(a) Archaeolog. y vol. la. 

2. 10 



l46 DKHi TROlfVÈllES. 

lace y Wistace , et même Exlasse , n'ont con- 
sulté que des manuscrits du XIV®. et du 
XV*^. siècle^; aucua d'eux ^ excepté Warton 
et Tyrwlût , ne s'est aperçu qu'il y avait un 
pied de trop dans les vers où se trouvaient 
ces dénominations vicieuses , et que y par 
conséquent , il y avait altération dans le texte 
de ces manuscrits. De ce défaut de critique 
naquirent beaucoup d'erreurs qu'on rencontre 
même dans les écrivains qui travaillèrent eX" 
professa sur les ouvrages de notre poète. 
■ ' M. Huet est le premier qui ait donné à 
Wace le prénom de Robert ; c'est , je crois , 
un peu arbitrairement , puisque le poète ne 
l'a jamais pris dans ses Romans , et que , dans 
les cartulaires de la cathédrale de Bayeux et 
du prieuré du Plessis-Grimoult , il est tou- 
jours appelé Magisler fjKacius ; lui-même , 
dans ses ouvrages , se nomme simplement 
Maisire Wace , clerc de Caen , clerc lisant. 
Cependant , on trouve dans le carlulaire de 
l'abbaye de St.-Sauveur-le Vicomte une chaile 



DES TROUVÈRES. 1^7 

de Guillaume , évêque de Coutances ^ qui at- 
teste qu'en l'année iiao Richard Wace et 
Richard de St.-Hélier , prêtres de son diocèse > 
avaient reconnu devant lui les rentes qu'ils 
devaient à cette abbaye. Alors Wace aurait 
dû être né au moins en 1096 , puisqu'il était 
prêtre en 1 120 ; comme on le trouve encore 
existant en 1 1 74 9 il aurait eu à cette dernière 
époque 78 ans ; or les rentes qu'il devait , 
étant affectées sur des fonds situés à Jersey » 
lieu de sa naissance ^ il me semble difficile 
de ne pas reconnaître notre poète dans cette 
charte ; mais le prénom de Robert lui a été si 
généralement donné d'après M. Huet^ qu'une 
plus ample discussion à cet égard me parait 
inutile (i). 

« 

Wace , comme nous venons de le dire , 
naquit dans Pile, de Jersey , qui dépendait alors 
de la Normandie y et faisait partie du diocèse 
de Coutances. Son père af^it suivi le duc 

(1) Bibl. du Koy , mss. do de Boie, n*. 9597. 

10 



l48 DES TROUViilRES. 

Guillaume à la conquête de l'Angleterre en 
1 066 ; on trouve son nom parmi ceux des 
seigneurs qui , suivant la liste de Leland j 
accompagnèrent ce prince dans son expédi- 
tion (i). Sous le règne des rois Henri I*'. 
et Etienne, les Wace possédaient la seigneurie 
de Walkeringham dans le Nottinghamshire (a); 
des seigneurs du même nom avaient des fiefs 
relevant du comté de Richemond (3) ; enfin , 
eette famille laissa des branches en Normandie 
après Tinvasion de cette province par Phi- 
lippê-Âuguste : on trouve un second Richard 
tVace , chanoine de Bayeux dans le XIII*. siècle, 
et une Malthilde Wace faisant des donations à 
cette cathédrale à la même époque (4). 
La ville de Caçn ayant dès ce tems des écoles 



(i}Lelandi collectanea, vol. x. , p« ao8. 
(a) Thoroton's, T^ottinghamshire , p. 4^^- 

(3) Registrum honon Richemiindi» , p. 71 ctseq. 

(4) Chart. Ëccles. Bajoc. 



DES TnOL\i:&ES. 1^9 

célèbres , le poète AVace y fit ses premims 
études (f) ; mais il Toului encore aller per- 
fectionner son instruction dans cdDes des 
autres villes de la France ; il ne nous dit rien 
sur celles qu'il fréquenta , ni sur les mattres 
dont il prit des leçons ; il nous apprend seu- 
leinent qu'après un assez long séjour en France, 
il revint à Caen où il se fixa j et que toute 
son occupation fut de <x>mposer des Romans : 

Quant jo de France repairai 
A Chaem longues conversai, - 
De roiuanz faire m'entremis , 
Mult en cscrls et malt en fis. 

Deux seuls de cette foule de Romans sont 
parvenus jusqu'à nous : le premier porte la 
date de 1 1 55 , c'est le Koman du Brut dijànn 
gleterre ; le second est . le Roman du Rou , 
dont une partie, en vers alexandrins , est de 
l'an I i6o y et l'autre, en vers de huit syllabes , 



(i) Essais histor. sur Caen, vol. 2, p* 69, 121 et sul- 
Yaut<?s« 



l5o DKS TROUVÈRES. 

doit avoir été finie après Tan 1174- Quant 
à ceux qui nous sont inconnus , ils doivent 
avoir été écrits sous les règnes des rois Henri 
!«'. et Etienne , puisque le poète dit qu'il fut 
clerc-Usant sous ces princes , c'est-à-dire enr 
seignant ., écrwant. Ainsi , nous ne pouvons 
savoir si ces Romans étaient des Romans pro- 
prement dits y ou des traductions d'ouvrages 
en langue romane auxquels , à cette épo- 
que^ on donnait aussi le nom de Romans. 
Nous sommes donc réduits à ne parler que 
de ceux qui portent le liom de l'auteur et 
qui sont parvenus jusqu'à nous. 

Le premier, qu'on nomme ordinairement 
le Brut d^ Angleterre ^ est ainsi appelé de Bru-^ 
tus^ arrière-petit-fîls d'Enée et premier roi des 
Bretons; il renferme l'histoire des rois qui 
régnèrent sur la Grande-Bretagne presque de" 
puis la ruine de Troye jusqu'à l'an 689 de l'ère 
vulgaire. Gautier Calenius , archi-diacre d'Ox- 
ford, avait apporté de la petite Bretagne l'ori- 
ginal de cel ouvragé écrit en langue armoricaine 



i 



DFs troï:-vi'res. i5i 

ou br^s breton. Geffrov de Moimiouth le Ira- 
duisit en latin et le dédia à Robert de Caen , 
comte de Glocester^ et Robert Wace , après l'a- 
voir traduit en vers français, le présenta à 
la reine Eléonore d'Aquitaine, femme de 
Henri IL La version poétique de Wace servit 
ensuite à Layamon, prêtre d'Emeley sur la 
Saverne, pour le mettre en vers anglo-saxons; 
Robert de Brune, moine gilebertin du mo- 
nastère de Sympringham, en mit la première 
partie en vers anglais dans le XIV^. siècle; 
enfin Rusticien de Pîse mit en prose française 
toute la traduction versifiée de Robert Wace. 
Jusqu'au XII* siècle on n'avait jamais en- 
, tendu parler de cette histoire des rois bretons; 
elle avait été inconnue au vénérable Bède , à 
William de Maîmesburi et à Henri de Hunting- 
don , qui , écrivant l'histoire d'Angleterre , 
avaient inutilement fait les plus exactes re- 
cherches sur des temps aussi reculés. Ce ne 
fut (ju'cn I i3c) que le dernier de ces historiens 
connut en Mormandie le Brut d'Angleterre. 



iSa DES TROUVÈRES. 

Allant cette année à Rome avec Théobald, ar- 
chevêque de Cantorbéry, il séjourna pendant 
quelque tems à l'abbaye du Bec dont ce pré- 
lat avait été abbé. Là, il trouva le fameux Ro-r 
bert de Thorigny , qui fut depuis abbé du 
Mont-Saint-Michel, et que par cette raison on 
appelle Robert du Mont. Ce religieux, qui tra- 
vaillait alors à ses additions aux chroniques 
d'Ëusèbe, de saint Jérôme et de Sigebert, fit 
bientôt connaissance avec Henri de Hunting- 
dpn; dans leurs conférences sur leurs ou- 
vrages respectifs , il lui communiqua Thistoire 
latine des rois bretons ^ traduite par Geffroy 
de Monmouth.. La critique n'était pas encore 
née; aussi, Robert du Mont, en voulant fairc^ 
concorder la chronologie du Brut avec celle 
des Juifs et des Romains, n'ajouta que des fa- 
bles à ses annales, et Henri de Huntingdon, qui 
s'empressait de faire des extraits de cette his- 
toire des rois bretons, ne fit que copier des 
erreurs. 

Le Brut d'Angleterre est en effet presque 



DES TROUVT'BrS. l53 

entièrement fabuleux ; les exploits merveilleux 
du roi Artur sont la seule partie intéressante de 
l'ouvrage, parce qu'ils sont la base des Romans 
des chevaliers de la cour de ce prince , et le 
Brut doit être regardé comme le premier de 
ces Romans. Mais Wace n'a pas suivi littérale- 
ment l'original ; il y a même beaucoup ajouté. 
On y -trouve l'histoire de l'institution de l'ordie 
de la Table-Ronde y de ses fêtes et de ses jeux , 
dont le Brut ne parle pas; piais on ne sait pas 
trop où il avait puisé tous ces détails; il devait 
nécessairement écrire d'après des tradîtion3 ou 
des histoires qui nous sont ipconnues. Aussi 
a-t-il soin de nous dire que tout n'est pas 
Trai, mais que tout n'est pas fauxupn plusdaps 
l'histoire des rois bretons : 

■ 

En cel grant paiz que jo vus di ^ 
"Ne sai si vus Tavez oï , 
Furent les merveilles prouvées ^ 
Et les aventures trovées 
Qui de Artur sont tant contées y 
Et a fables sont aturnécs ; 
Ne tôt mençonge ne tout voîr^ 



l54 1>ES TR0LVBRE5, 

Ne tôt folor, ne tôt savoir; * 

Tant ont ii conteor conté, 
£t li fableor tant fable, 
Por lor contes enibeleter. 
Que tôt ont fait fable sembler. 

Le comte de Caylus et Le-Grand-d'Aussy ont 
prétendu que les fameux exploits du roi Artur, 
détaillés dans le Brut d'Angleterre , n'ont été 
imaginés par les Anglais que par esprit de ri- 
valité, et pour coptrebalancer la gloire que les 
Français pouvaient tirer des conquêtes de 
Charlemagne (i); il y a beaucoup de précipi- 
tation dans le jugement de ces deux érudits ; 
ils n'ont observé ni l'un ni l'autre que Wace n'a 
traduit le Brut en vers que d'après Geffroy de 
Monmouth ; et que celui-ci, comme il Taffirme 
lui-même , n'avait traduit cet ouvrage en latin 
que d'après le texte armoricain apporté delà Pe- 
tite-Bretagne par Gautier Caleniîîs, archidiacre 
d'Oxford. L'ouvrage était donc d'origine fran- 



(f) Do Tancicnne chevuleric et des anciens Romans, 
p. jLi cl suiv» 



DES TROUVÈRES. l55 

çaise ; Tesprit de rivalité n'avait donc pu le dic- 
ter, et le paiallèle établi entre Charlemagne et le 
roi Artur, pour prouver que le deuxième était 
un héros politiquement calqué sur le premier, 
est donc une opinion absolument fausse. 

D'ailleurs, il est constant qu'Artur, au 
YI^. siècle, commandait les armées galloises; 
les Bardes de cette nation en font, à la même 
époque, une mention honorable dans leurs 
chants, sans lui attribuer les exploits gigan- 
tesques célébrés par le Brut; Artur est donc 
antérieur à Charlemagne , et aux yeux de la 
saine critique, il ne peut avoir pris pour 
modèle cet empereur des Francs (i). 

Des littérateurs, d'ailleurs très-estimables, 
sont persuadés que le Brut d'Angleterre était 
un ouvrage fabriqué par Geffroy de Mon- 
mouth (2); mais aux victorieuses réponses de 



(1) Turner^ vindication of the ancieut brltish poensy 
p. x6i et suiv. 

(a) Ibid; p. i4â* 



l56 DES TROLVÈRES. 

M.£llisàune pareille opinion (i) j'en ajouterai 
une qui ne permetpas de réplique: nousavonsvu 
à Tarticle de Geffroy Gaimar que ce Trouvère, 
pour composer son Brut d'Angleterre, et en- 
suite son histoire des rois anglo-saxons, avait 
eu besoin de livres, et comment sa dame, 
Constance-Fitz-Gilbert s'était adressée à Walter 
Espec, baron de Hamakc, pour obtenir de 
Robert de Caen , comte de Glocester, le Brut 
qu'il avait fait traduire d'après les manuscrits 
des Gallois : 

Ele envcîad a Helmeslac 
• Pour le livre Walter Ëspac ; 
Kobert li quen$ de Glocestre 
Fîst translater icele geste 
Solum les livres as Waleis 
Kil aveient des bretons reis. 
V\ralter Espec la demandât, 
lâ quens Robert li emfeiat 

Puis la prettat Walter Espec , 
Etc. 



(i') Spcciinens of early English Mctrical Romances, 
vol. 1. p. 85 et suiv. 



DES TROIVERES 1^7 

Ainsi 9 il est constant que rhistoire des rms 
bretons ou le Brut , existait' dans la littérature 
^galloise au XIP. siècle , et que le comte de Glo- 
cester en avait fait faire une traduction , qu^ 
prêta à Geflroy Gaimar, à la damande du bs- 
ron Walter Espec. 

D'un autre côte j ce même Trouvère atteste 
qu'il avait également, pour Faider dans son 
travail, le Brut apporté de la ft-etagne ar- 
moricaine par Walter Calenius, archidiacre 
d'Oxford , et que ce deuxième exemplaire avait 
subi plusieurs corrections avantageuses d'a- 
près le premier: 

li bon livre de Oreford , 
Ki fu Walter Tareediaen' 
Si en amendai son livre bien (i). 

Ce témoignage suffît pour repousser Faocu* 
sation d'imposture qu'on voudrait fiiire peser 
sur Geflroy de Monmouth. Si nous avons 
insisté particulièrement sur ce point , c'est 

/ 

(i) Voyez ci-dessus p.io8. 



i58 i>ES Tïiouvr.nrs. 

qu'il constate qu'encore au XII®. siècle il existait 
une littérature commune entre les Gallois et 
les Armoricains , et par conséquent que nous 
avons encore aujourd'hui des restes précieux 
de l'ancienne littérature celtique. 

Au témoignage de GefTroy Gaimar ajoutoos 
celui de Girard le Gallois y qui atteste au 
XII®. siècle que ses compatriotes avaient 
des généalogies qui renpiontaient jusqu'à 
Énée. 

On trouve au Musée britannique plusieurs 
exemplaires du Brut de maître Wace. 

Le premier est dans la bibliothèque royale, 
i3. A. XXI. L'auteur du catalogue de cette bi- 
bliothèque s'est trompé en avançant que le 
poète avait continué le Brut jusqu'au règne de 
Guillaume -le -Roux; il suffit de feuilleter le 
manuscrit pour voir qu'à la page i4i Wace 
finit le Brut, comme Geffroy de Monmoutb, 
à la mort du roi Cadwaladre, vers la fin du 
VII«. siècle, et que ce qui suit , est l'histoire des 
rois anglo-saxons .par le Trouvère Geffroy Gai- 



©ES TllOL\KRE. 169 

mar, que nous avons déjà fait connaître (i). 
Le deuxième est dans la bibliothèque Cot- 
tonienne Yitellius, A. X. L'auteur du catalogue 
de cette bibliothèque a commis Ja même er-* 
reur en éciivant que le Brut de Wace allait 
jusqu'au règne d'Edouard I^. Biais celte mé- 
prise était difficile à éviter, parce que le co- 
piste, supprimant les quatre derniers vers du 
Brut de Wace, a immédiatement et sans aucun 

■ ■ • 

titre ni marque dislinctive, incorporé l'pu- 
vrage d'un continuateur anonyme, qui va jus- 
qu'à la a4* année du règne de Henri III ( i24i)> 
et dont nous parlerons ailleurs. 

Ces deux manuscrits sont du XIII*. siècle, et 

le poète se nomme lui-même IFace: 

Le troisième manuscrit est dans la biblio- 
thèque Harleïenne, n**. 65o8; il renferme le 
Brut sans aucun supplément. L'écriture de ce 
manuscrit est du XTV®. siècle , et le poète est 
nommé Gazce^ le G pour le double W, suivant 
l'usage du tems. 

(i) Voycii p. 104. 



l6o DES TUOUVKRES. 

Un quatrième manuscrit est à Cambridge, 
dans la bibUothèque du Goll^;e du Corpus 
Chrisû*y il est du XIU^ siède, et le poète y est 
nommé fFace (i). 

La France possède aussi un grand nombre 
de manuscrits du Brut d*Angleterre; on trouve 
à la bibliothèque du roi les suivants : 

i^. Le manuscrit de Cangé, n^« Y\ ^60^ 
écrit dans le XIII*. siècle , et dans lequel on 
Ut: 

Mestres Waces qui fistcest Krre 
Etc. 

a^. Un second manuscrit de Cangé^n^. 7535, 
du même âge que le précèdent, et que le copiste 
a diyisé en deux parties , pour insérer entre el- 
les quatre Romans de la Table Ronde par Chré- 
tien de Troyes. Cette insertion a lieu à Tendroit 
où Wace dit que tout n'est pas vrai, mais aussi 
que tout n'est pas (aux dans l'histoire du roi 

(i) Nasmith's catalog* p. 3a. 



DÉS TROUVÈUES. l6l 

« 

Artur, et que ce sont les Jongleurs qui, pour 

se faire écouter, Font chargée de fables et 
remplie de faits merveilleux; ensuite le co- 
piste ajoute qu'il va le prouver par les ouvrages 
de Chrétien de Troyes : 

Mais ce que Crestîen témoigne 
Povez ci oïr sans aloigne. 

Viennent immédiatement les quatre Romans 
en vers : 

i^ D'Erec et d'Énide , 

2?. De Perceval le Gallois , 

3^ De Cligès , 

4^^. Du Chevalier au Lion. 

Après la transcription de ces Romans , le 
copiste reprend le Roman du Brut jusqu'à 
la fin f et il donne h l'auteur le nom de 
Ga^se. Mais il faut observer qu'en faisant ce 
morcellement , ce copiste a laissé plusieurs 
passages du Roman du Brut, et entr'autrcs 
tfenui des jeux de la Table Ronde ; 

3". titt manuscrit de Colberi,. n^ 75 1 5 

55, 

a. u 



l6a DES TROUVèUES. 

écrit en 1291. Le copiste a coupé la narration 
du Brut au règne de Cadwalladre , pour y 
placer une histoire très-succincte des rois 
anglo-saxons , excepté sur St.-Edouard , dont 
la vie est remplie de faits merveilleux , mais 
tous fabuleux : après avoir raconté sa mort, 
le copiste revient au Brut d'Angleterre qu'il 
reprend au règne de Cadwalladre et continue 
ce Roman avec Wace. A la suite , on trouve 
une histoire très-rapide des rois anglo-nor- 
mands , depuis Guillaume-le-Conquérant jus- 
qu'à la mort du roi Jean-Sans-Terre. Mais nous 
ne connaissons ni l'auteur de l'abrégé de 
l'histoire des rois anglo - saxons intercalée 
dans le Brut de ce manuscrit , ni l'auteur de 
l'addition sur les rois anglo-normands, qui est 
à la suite. Wace est nommé Gasse dans cet 
exemplaire; 

4®. Le manuscrit de la bibliothèque du 
roi , n^. 7537 , écrit dans le XV®. siècle et 
appartenant à un duc de Berry. Ce n'est pltih 
la langue romane du Brut ; le copiste l'a 



" DES TROUVÈRES. l63 

rapprochée du français de son tems ; or comme 
il n'entend pas toujours la première , il l'a 
souvent mal traduite : il a même défiguré 
le nom de Wace de trois manières j en 
l'appelant d'abord Huistace , puis Extasse , 
et enfin fFisiace^j 

5°. Le manuscrit de Sainte-Palaye , à la bi- 
bliothèque du roi , n**. 169 , écrit dans le 
XV*. siècle : on y trouve aussi les trois noms 
ci-dessus donnés à notre poète ; 

6°. Le manuscrit cité par Fauchet et celui 
de M. Foucault , intendant de Gaen , dont 
Galland a fait usage , et où l'on voit corrompu 
delà même manière le nom de Wace (i); 

7®. Enfin , le manuscrit de Tristan de St.- 
Amand , également cité par Galland , et qui 
donne le nom de Gasse à notre poète (a). 

Ainsi, tous les manuscrits tant anglais que fran- 



f— !■ 



(i) Fauchet, Orig. delà langue et de la pdésie française) 
liv. a , p. 8a — Mémoire de Tacad. des inscript. , vol. a» 

(2) Ibid. 



l64 DES TROUVÈRES. 

caisduXIIF et du XIV*. siècle allribuenlà/wa/ir^ 
fFace la traduction en vers français du Brut 
d'Angleterre d'après la version latine de Gef- 
froy* de Monmouth ; leur témoignage est for- 
tifié par celui de Layamon , de Pierre de 
Langtof et de Robert de Brune , écrivains 
des mêmes siècles , qui déclarent n'avoir ver- 
sifié le Brut que d'après celui de matlre fFace; 
enfin , les chartes du XIP. siècle attestent 
que c'est le nom que portait ce poète. Quelle 
autorité peuvent alors avoir des manuscrits 
français beaucoup plus modernes y transcrits 
par des copistes qui , n'ayant auctme notion 
sur la littérature normande et anglo-normande, 
se sont permis de rajeunir le style d'un au- 
teur , de défigurer son nom et de transcrire 
ses vers d'une manière qui violait souvent 
les règles de la prosodie romane ? 

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter tant 
d'auteurs , d'ailleurs très-estimables , qui , d'a- 
près Fauchet trompé par des manuscrits 
fautifs , se sont copiés les uns les autres sans 



DES TROL>iRJE;S. lG5 

plus ample exauieu , et qui , n avaiil jamais 
consulté les originaux, se sont par là-méme 
égarés au point de faire de maître Wace et 
de leur Huistace , Wistace et Eustache , des 
auteurs difïérens , et de leur attribuer les 
ouvrages d'autrui. 

Le Brut de Wace fut abrégé en prose fran- 
çaise , sous Edouard UI , par Raoul de Bolion , 
à la demande de Henri de Lacy , comte de 
Lincoln ; on trouve cet abrégé dans la bi- 
bliothèque Harleïenne, n*^. 902 : c'est ce qu'on 
appelle le Petit Brut., 

Le second ouvrage de Wace est son his- 
toire versifiée des ducs de Normandie qu'un 
nomme improprement le Roman du Rou. 

On peut la diviser en deux parties : la 

première, celle qui est en vers alexandrins , 

't la seconde, celle qui est en vers de huit 

s . Uabes. 

1/ 

Nous avons vu que ce Trouvère avaîl mis 
( .1 vers l'histoire des rois brolons , alias la 
lidduction du Brut d'Angleterre* Geffroy Gai- 



l66 '^ DES TROL'VÈRES. 

mar avait fait le même travail long«tems avant 
lui ; il y avait même ajouté une histoire des 
rois anglo-saxons. Alors , pour compléter lliis- 
toire d'Angleterre à cette époque , il ne man« 
quait plus qu'une histoire des rois anglo- 
normands qui avaient régné depuis la con- 
quête. Wace s'en occupa ; il reprit la ma- 
tière de plus loin , en nous racontant d'a- 
bord les diverses invasions des Normands 
sur le Nord de l'Europe avant de s'établir dans 
la Neustrîe ^ ensuite en composant une 
histoire des ducs de Normandie ; pour la 
traiter^ il employa d'abord la marche des 
vers alexandrins : l'histoire de Rollon , celle de 
Guillaume-Longue-Épée , son fils , et en partie 
celle de Richard P^. , son petit-fils, sont vérifiées 
de cette manière. Ce qu'on doit y remarquer , 
c'est que le Trouvère ne change de rimes 
qu'aux alinéa , de sorte que , pendant 3o f 
4o , 60 vers , et même quelquefois plus , il 
faut entendre une rime trop long-tems con- 
sonnante et toujours fatiguante. 



Ï)ES TROrvÈRES. 167 

Cette première partie du Roman du Rou 
fut commencée en 1160 ^ mais on ignore 
pourquoi , après avoir raconté les £ûts im- 
portans de l'histoire des deux premiers ducs , 
et en partie celle du troisième , le poète 
s'arrête subitement, et termine un ouvrage im- 
parfait par ces vers qui annoncent au moins 
l'ennui y s'ils ne décèlent pas l'humeur : 

Mais d'aler loBgue voie se peut on bien lascîery 
Et de bdles chansons se peut l'en ennoier ; 
Qui chante boire doit 9 ou prendre autre loier , 
De son mestier se doit qui que peut aTancicr 
Volentiers preist grâce qui de prendre a mestier (i). 

Le poète eut certainement des motifs pour 
agir ainsi } il exista même un intervalle assez 
long entre la composition de cette première 
partie et cdl^ de la seconde ^ j)uisque l'une 
est de 1160 et l'autre postérieure à l'année 
1 1 70 ; ellesdurent même paraître isolément : car 
ks anciens manuscrits soitfrançais soit anglais 

(i) Ms. de Dom BriaL 



l68 DES TKOITVKRES. 

du XIIP. siècle contiennent bieiv la seconde 
partie et nullement la première y dont on ne 
trouve aucune copie du même âge dans les 
bibliothèques publiques de l'Europe. Nos co- 
pies sont toutes modernes y le manuscrit de 
Bigot est transcrit sur celui de Duchesne , et 
celui de Duchesne copié sur l'exemplaire de 
Dumoustier , aujourd'hui inconnu. 

Wace assure qu'il avait reçu beaucoup de 
complimens sur la première partie de son 
ouvrage ; mais lés louanges et même la 
gloire ne semblent pas avoir été le setd but 
de son ambition ; en. effet, son humeur perce 
ouvertement dans le début de la seconde' 
partie de son histoire ; se plaint de ces 
Mécènes qui se bornaient à de stériles com- 
plimens qu'il se plaît à rapporter ironique- 
ment : 

Uult soelent estre onuré 
£ mult preisé e mult amé , 
Cil qui les gestes escriveienti 
£ qui les estoires tretteient ; 
Savent aveient des baruns 
£ des nobles dames beaus duns; 



DES TROUVÈRES. 169 

Pur mettre lur nuns en estoire 

Que tuz tens mais fust d'eus meinoife. 

Mais orc puis jeo langes penser , 

Livres escrire e translater , 

Faire Romans e Serrenteiz, 

Tart truverai tautseit courteis 

Qui tant me duinst e mette en main 

Dunt j'aie on raeis un escrivain , 

riTe qui nul, autre bien me face. 

Fors tant mult dit bien maistre Wace : 

Vus devriez tuz tens escrire. 

Qui tant savez bel e bien dire 1 

A. ceo me tiens e a ce mus , 

Ja de plusors n*en aurai plus* 

Je paroUe a la riche gent , 

Qui ont les rentes et l'argent, 

Kar pur eus sunt li livre faits ^ 

E bon dit faits e bien retraits. 

Mort est qui jadis yîu/ noblesce, 

E perie est od lui largesce ; 

Qui ses leis ait nel puis truver ; 

Tant ne puis luing e près aler , 

'Ne trois guaires qui rien me dunt 

Fors li reis Henris li secunt ; 

n me fist duner , Deus li rende , 

A Baieus une provende , 

E maint autre dun me ad dune , 

De tut lui sace Deus bon gré (i) ! 



(i) J'ai copié ce morceau parce qu*il est incorrect et 



170 DES TROTTviRESJ 

Wace , à la reconinian dation du roi Henri 
II f était donc devenu chanoine de Bayeux , 
lorsqu'il reprit la suite de son Roman du 
Rou. On peut croire que la reconnaissance 
lui en fît un devoir ; mais en terminant son 
ouvrage ^ il nous apprend , dans le manuscrit 
anglais ^ que le roi Henri avait chaîné Benoit 
de St®.-More de mettre en vers Fhistoîre des 
ducs de Normandie (i). Piqué sans doute de 
voir cette tâche honorable confiée plutôt à 
un autre qu'à lui , Wace , qui déjà avait fait 
une partie de cet ouvrage , sort de Tinaction 
à laquelle il s'était condamné ; son amour* 
propre lui prescrit de finir le Roman du Rou 
de manière à le faire paraître avant celui de 
son rival ; il prend la plume , et pour réussir , 
\ il abandonne la marche des vers alexandrins 



auvent inintelligible dans Fédition du Eoman du Rou t 
et j'affirme qu*il n'y a pas de lacune dans le manuscrit 
anglais , comme le dit Téditeur , toI. i , p. a73« 

(I) Bibl, régla 1 n*. 4 ^ cxj. 9. 



toujours plus imposante , plus majestueuse , 

et par là-même plus difficile ; il n'emploie 
plus que les vers de huit syllabes qui lui 

semblent plus propres à la narration ; enfin , 

il continue l'histoire de nos ducs , et en la 

terminant à la seizième année du règne de 

Henri II , il dit à son rival : 

4 

Die en avant qui dire en deit | 
J'ai dît por maistre Beneit 
Qui cest ovre a dire a emprise ^ 
Com li Reis la desor lui mise; . 
Quant li Reis li a roué faire y 
Laisser la dei > si m'en dei taire*' 

Nous ne nous arrêterons pas davantage sur 
ce second ouvrage de Wace ni sur les mar 
nuscrits qui le renferment ; nous Pavons fait 
plus amplement dans notre dissertation an- 
glaise sur ce poète. Comme M. de Roque- 
fort , dans son Essai sur notre jinciertne 
poésie , et M. Pluquet , dans son éditif^ri du 
Roman du Rou , ont traduit en français la 
plupart des notions que nous avons données 



I* 



l']1 DES TROTTVERES. 

sur la vie et les ouvrages de ce Trouvèréf y 

nous renvoyons à ces denx auteurs. 

,. . . , 

Le troisième ouvrage de Wace est Ufi^ 
chronique ascendante des ducs de Normandie 
en vers alexandrins : c*ei5t un abrégé du Ro- 
man du Rou ; le poète part du roi Henri II 
et remonte jusqu'à Rollon ^ en faisant un 
éloge particulier de chaque duc. 'Cette chro- 
nique , composée après l'année 1 174 > est im- 
primée parmi les mémoires de la Société des. 
Antiquaires de Normandie (i). 

Le quatrième ouvrage de Wace est l'his- 
toire de l'établissement de la fête de la Con- 
ception de la St®. Vierge par Guillaume-le- 
Conquérant et de l'événement miraculeux qui 
y donna lieu : aussi appelait-on cette fête 
Ja Fête aux Normands. Pour la rendre plus 
brillante^ ils établirent des jeux-poétiques en 
l'honneur de la Vierge; ainsi tandis que dans 



(1) Vol. I , seconde partie , p. 444* 



DES TROUVÈRES. 1 7^ 

plusieurs des provinces de Ja France on ce- 
lébrait ces jeux littéraires si connus sous le 
:»om de Pujs d^ Amour , où Ton couronnait 
ceux qui chantaient le mieux la beauté de 
leurs Dames , les Normands avaient le Pujr 
de la Conception de la Vierge , où ils dis- 
tribuaient des prix aux meilleures pièces de 
^-ers composées en ITionneur de la Dame des 
deux. Ces fêtes ne ^subsistaient plus avant 
3a révolution qu'aux Carmes de Rouen et à 
l'Université de Caen. Le huit décembre de 
chaque année, on donnait aux auteurs des 
pièces couronnées, des palmes, des anneaux 
d*or, de» plumes et des jettons d'argent. 

Wace est sûrement le premier qui ait écrit 

^n vers français sur cette fête ; comme dans 

'e récit de l'événement qui y donna lieu , 

^ avait à décrire une. tempête , nous trans<» 

vivons ici sa description : . 

A la nef vindrent, si entrèrent. 
En mer sVnpaitrcnt> si siglerent; 
En haute mer ja loing estoient, 



1^4 ^^^ TROUVÈRES. 

Fors mer et câd , rien neTeoient ; 
Dimc commença mers a mdler , 
Ondes a croistre et a troubler , 
Herd le ciel , nerci la nue y 
Tost fil la terre tote esmeoe ; 
li vais a la nef va devant, 
A merveilleas tonnent et grant; 
De totes pars la mer asaut, 
Bompent cordes , le tref lor faut; 
li marinier orent paour , 
Onqoes de mort n'orent greignor ; 
L'un ne sait Fautre omiseillier y 
L'un ne pooit a Fautre aidier p 
Li plus sages pou i savoir 
Et li plus preuz pou i valoit ; 
Tout ont leissié le gouverner 
Egaré vont par celé mer- 
Chascun se gist , et crie et pleure 
Grant paour ont y ne gardent l'eureii 
Quar li tourment les acravant| 
Deprient Dieu omnipotant 
Et madame Sainte Marie 
Que vers son fils for lace aïe ; 
En lor vie petit se fient y 
Battent corpes y pleurent et crient r 
Tuit erent a noier toraéy 
A Dieu s'estoient comandé p 

Quant un ange lor aparut. 
Qui de jouste la nef estut. 



DES TROUVÈRES. 17$ 

Si est d'evesqual vestement 
Appareilliez mult gentement. 
Etc. 

L'ange ordonne à Helsin , abbé de Ramsey ^ 
que le vaisseau portait , en qualité d'ambas- 
sadeur du duc Guillaume pour aller négocier 
la paix avec le roi de Danemarck , de cé- 
lébrer tous les ans, le huit décembre , le 
même office que le jour de la Nativité de la 
Vierge , huit septembre , avec la seule diffé- 
rence dumotCo/icqo/ion placé au lieu de celui 
de Natmté. L'abbé promet et la tempête cesse. 

ËfTectivement, dans tous les anciens bréviai- 
res des divers diocèses de la Normandie , l'of- 
fice est le même pour ces deu^ fêtes , sauf le 
changement du nom de chacune d'elles ; il est 
encore le même aujourd'hui, au moins dans le 
diocèse de Bayeux: ce qui confirmerait assez 
la vérité de l'événement. 

Wace composa de la même manière plu- 
sieurs histoires détachées sur la mort de la 
St^. Vierge, sur son enlerremenl par les douze 



I ^6 DES TROUYBRES. 

apôtres, et sur sa résurrection; dans la suite, 
il réunit ces pièces particulières ; en y joi- 
gnant tout ce qu'on peut savoir sur la nais- 
sance de la Vieiçe , sur son enfance , sur sa 
famille, sur Tannonciation qui lui est faite par 
Fange, et sur son mariage avec St.- Joseph , il 
forma un ouvrage de 1806 vers qu'on peut 
regarder comme la vie de la mère du fiîs Je 
Dieu ; on le trouve à la bibliothèque du roi , 
n®. 2738 , et M. n®. 20 , Mss. de Notre-Daniri 
Le dernier ouvrage de Wace est une v' 
de St.-Nicolas, qui renferme i5oo vers de huit 
syllabes. Le savant Hickes en a publié quel- 
ques extraits dans son thésaurus litteraturœ 
septentrioîialis (i). On trouve un exemplaire 
complet de cette vie dans la bibliothèque du 
collège de la Trinité à Cambridge , un second 
dans la bibliothèque Bodleïenne à Oxford, 
un troisième dans la curieuse bibliothèque 



(i) Thésaurus liu. sept, p. 146 et 149. 



DES TROU \ ÈRES. I77 

de M. Douce à Loadres , et enfin un quatrième 
à Paris dans la bibliothèque du roi (i). 

Cest d'après ce quatrième manuscrit que 
Tabbé Lebeuf a attribué à Robert Wace une 
vie de St.-Georges en vers français (a); elle 
est, en effet , la première dans le manuscrit 
du roi ; mais sautant sans plus ample exa- 
men à la fin du manuscrit ^ il y a lu quel- 
'^[ues vers où Wace se nomme ; de la la méprise 
qu'il a commise, en attribuant cette vie à ce 
poète, tandis qu^en parcourant le volume avec 
plus de soin , il eût vu que la vie de St.-Georges 
est suivie de celle de St.-Ricolas , et que c'est 
à la fin de la dernière , et non à la fin de 
la première , que Wace dit , en se nom- 
mant , que la vie 

Qu'il a de Saint -Nicolas fait 
Del latin en romans estreit 
A Foes Robert le Fitz Tiout 
Qui Saint-Nicolas moult amout 



(x^ Bibl. du roi , n*. 726 15. 

53 

(a) Mém. de l'Acad. des inscrip. , vol. I7> P- 7!*9» 
2. lîl 



I 7^ ^^^ TROUVillES. 

Celte famille Tiout, distinguée à Caen (kns 
le Xir. siècle et dans les siècles suivans , 
portait le surnom de Banoise qu'elle a laissé 
à une des rues de cette ville. 

Galland , dans son mémoire sur quelques 
anciens * poètes ^ a , comme l'abbé Lebeuf, 
parcouru trop rapidement son manuscrit; il 
fait confusion , en attribuant à Wsicele Roman 
du ChevaUer-'CLUrlJon, ^ et en en fixant la date 
à l'année 1 155 (i) : ce Roman est incont^ta- 
blement de Chrétien de Troyes ; mais il y a , à 
la bibliothèque du roi , des manuscrits qui ren- 
ferment le Roman du Brut par Wace , et celui 
du Chevalier-au-Lion inséré dans le Brut, 
comme nous l'avons déjà prouvé (a) , et Gal- 
lant ne lisant pas avec un peu d'attention son 
manuscrit, ne s'est point aperçu de l'insertion; 
il s'est trompé , et il a égaré la Ravallière et de 
la Borde (3) ; et j'ai moi-même eu le tort de le 



(i) Mém.de TAcad. des inscrip. , vol. %• 
(a) Voyez, , p. i6o et 161. 

C^) Essais sur la musique;^ vol. 2. — Poésies du roi de 
Navarre , vol. i« 



I>ES TilOTTVÈRES. I 79 

suivre dans ma dissertation anglaise. 

On a encore attribué à Wace quelques bran- 
ches du Romand! Alexandre (i) ;niais cette opi- 
nion n'est fondée que sur un passage mal en- 
tendu de ce Roman dans lequel le poète dit : 

Mult par fu grant là perte , si corn raconte Estace, 
Des morte et des nafFrés qui gitent en la {>lace...; | 

Et ailleurs , 

* « • « • i • i ., ce nous raconte Estace; 

U nous parait ^évident qu'il n'y a dans ces 
vers qu'une citation du poète Stace dans sa 
Thébaîde , et non pas une désignation du nom 
de l'auteur du Roman. Le Grand d'Âussy a 
fort maltraité Thomas de Kent qu'il accuse 
d'avoir interpolé et altéré le Roman d'Alexan- 
dre ^ et surtout dans les vers que nous ve- 
nons de citer ; mais nous défendrons ail- 
leurs notre poète anglo-normand. 



(i) Catalog. de laVallière, n». 1701* 



l8o DÏS TROUVKHEfi. 

Les Bénédictins j en défigurant aussi le liom 
de notre poète , le font auteur d'un poème 
sur les rois de France ,sur les ducs de Norman- 
die, sur les comtes de Poitiers et sur d'autres 
princes ; mais les Révérends Pères ont sûre» 
ment fait confusion , parce qu'aucun bibliogra- 
phe n'a parlé de ce poème (i). 

Enfin , nous voulons bien croire avec La- 
Rocque que le précis historique sur Porigine 
des seigneurs de la maison de Harcourt , qu'il 
a publié pour démontrer l'antique illustration 
de cette famille , a été écrit par Wace ; mais 
nous disons que la copie dont il a fait usage 
est par fois bien incorrecte (a.) 

Nous regrettons de n'avoir pu trouver aucun 
des Lais ni des Sen^entois que Wace dît avoir 
composés; comme ils auraient été les plus an- 
ciens monumens de ces deux genres de poésie, 



(i) Hist. litt. , vol. 9 , p. 55. — Gallia Christianay 
vol. 1 1 , p. 363. 

(a) Histoire de la maison de Harcourt , vol. B , p. i3. 



©ES TROUVÀHES. l8l 

nous aurions peut-être mieux connu Tesprit 
qui les dicta dans le principe. 

On a jusqu'ici placé assez généralement le 
poète Wace à la tête des Trouvères, parce 
qu'on ne connaissait pas encore les ouvrages 
de ceux qui l'avaient précédé. Malheureuse- 
ment les copistes, comme nous l'avons vu, 
défigurèrent souvent son nom ; de là les er- 
reurs qui firent méconnaître et l'auteur et ses 
ouvrages. On dirait aussi que, par une espèce 
de fatalité attachée à la personne de ce poète, 
il fallait qu'il fut attaqué de nos jours, même 
pour les ouvrages que personne ne luîconteste. 
Les éditeurs de son Roman du Rou qui, dans 
leur préface , l'ont présenté comme une histo- 
rien véridique, ont joint à son texte des notes 
qui souvent le condamnent comme un éct'ivaiû 
inexact. Heureusement la critique de Fanno- 
tateur n'est pas toujours fondée, et sa censure 
est quelquefois démentie par l'histoire ; il ac- 
cuse Wace d'avoir sans discernement suivi des 
guides infidèles , Dudon de St. - Quentin et 



lS% DE> TROUVÈRES^ 

r 

Guillaume de Jumièges; mais., comme on iVé^ 
crivit rien d'historique sous. les trois premiers 
ducs de Normandie , nos deux premiers histo- 
riens ne purent écrire que sur de$ traditions 
orales} alors l'erreur est si facile à commet^ 
tre , qu'elle devient pardonnable, ce La mé- 
€ moire des faits» dit le sage abbë Fleury, ne 
ce peut se conserver long-tems sans écrire; c'est 
a beaucoup si elle s'étend à un siècle. pRoUon 
était descendu en Normandie en 876^ et Du* 
don de St.-Quentin n'écrivit qu'en, looa. Dans 
cet intervalle où un peuple vint à main armée 
se fondre dans un autre peuple^ le& vaincus 
purent oublier des faits dont le souvenir était 
humiliant, et les vainqueurs qui n'écrivaient 
pas , purent facilement les confondre ou les dé- 
placer. On reproche à Wace des erreurs de 
date, mais les anachrooismes n'arrêtent pas 
les poètes j ne peut-on pas, d'ailleurs, en ac- 
cuser avec plus de raison ses copistes PEnfin des 
faits merveîlleuxqu'il raconte,' le font traiter de 
fabuleux; mais n'en trouve-t-on pas dans tous les 



DES TROUVÈRES. i83 

historiens de cette époque^ el même chez les his- 
toriens tant grecs que romains de raniiquité ? 
Loin de blâmer Wace, nous devons plutôt lui sa- 
voir gré de ses anecdotes. fabuleuses, puisqu'il 
nous fait connaître l'esprit crédule et supers- 
titieux qui existait chez nos ancêtres , même 
dans les premiers rangs de la société. 

Au reste, il ne faut pas croire que Wace ait 
servilement suivi nos deux premiers historiens 
normands; on trouve dans son Roman des mor- 
ceaux , où il montre du génie dans l'invention 
de rélocution dans la. pensée et de l'énergie dans 
lestyle.Il est peintre dans ses descriptions; elles 
sont animées, elles font image; mais il serait trop 
long de citer ici quelques extraits de chacun 
de ses différens ouvrages : nous nous borne- 
rons à quelques passages, surtout au discours 
qu'il fait tenir à l'archevêque de Rouen , qui 
va, au nom du roi de France, proposer à Rol- 
lon une trêve de trois mois pour traiter de la 



••--»• »r 



l84 1>ES TROUVÈRES, 

Rou y Dex te veux creistre t'onor et ton bamage » 

En peine et en malice as usé ton aage, 

Et yescu d*autrui termes et d'authii gaainage; 

Maint home as essilié et tome a servage , 

Et mis par povreté mainte famé au putage ^ 

Et tolleît lor chastels et lor droit eritage ; 

Ne prenz convoi de t'ame , plus que bete sauvagey 

Tu iras en enfer en dolereux mesnage^ 

En perdurable painc qui onques n'a soage ; 

De vivre longuement n*as nepleige ne gage» 

Mue ta maie vie, et change ton courage, 

Eecois crestienté, et fais al roi homage, 

Apren a vivre en paiz, et laiz ester ta rage. 

Ke detruiz sa terre^ quar tu fais grant outrage. 

Une fille a ipout gente qui est de haut parage, 

Icel te veut donner o riche mariage , 

Des Oure vers la mer tôt le paiz marage , 

Si vivras de tes rentes , sans proie et sans toilage; 

Maint bon recet auras et maint bon herbergage 

De miex en porra estre a trestot ton lignage 

Done treives troiz moiz sans perte et sans damage 

N'iriis me s par besoing a sigle ne nage; 

De convenanz tenir te donra bon o^tage ; 

De prendre fille a roi , n'auras tu ja hontage. 

Rou oï la parole, moût li atalanta 

Etc. (i). 

Wace dans tous ses ouvrage3 témoigne qu'il 



(i) Rom. du Rou, ms. de Dom Brial^ 



D£S TROUVERES* l85 

ne prend la plume que pour instruire ceux qui 
n'entendent pas le latin : de là son début de la 
vie de St.-Thomas : 

A cel cpii n'ont lettres aprises^ 
"Ni lor ententes n'i out mises, 
Deivent li cler mustrerla loi. 
Parler des sains > dire pourquoi 
Chascune feste est controvée , 
Chascune a son jor gardée.... 
Que lî lai le puissent aprendre 
Qui ne seivent latin entendre,..;: 

Et la raison qu'il en donne est : 

Qui mielx set, miebc deit enseigner^ 
Qui plus est fort, plus deit porter , 
Et qui plus poet, plus deit aider , 
Et qui plus a, plus deit doner, 
Chascun deit mustrer son saver^ 
Et sa bonté et son poer; 
Petit prendra qui sert petite 
Si cuia Fescriture le dit» 
Etc. 

Avant de décrire les fêtes , les tournois et les 
jeux célébrés à la cour du roi Artur, le poète 
fait d'abord connaître Torigine de l'ordre de la 
Table-Ronde : 



l86 DES TROUVÈRES. 

Pur les nobles barbus qu'il oui 

Dont ilmeîndre estre quidont, 
Fist rois Artur la ronde table 
Dont Breton dient mainte fable;; 
Hoc seaîent li vassal^ 
Tuit chevelment et tuit égal» 
A la table également seaient 
£t également servis estoient; 
"Nul d'els ne se pooit vanter 
Qu'il seîst plus haut que son pciu' 
Tuit estoient asb meain , 
JXi aveit nuls â^e\s soverain. 
ITesteit pas tenu pur curteis 
Escot ne Breton ne Franceis » 
Nprmanty Angevin ne Elamenc 
"Ne Borgnignoa ne Loheranc 
De qui qu'il tenist son fieu , 
Del l'occident jusqu'à Mongieu» 
Qui a la cour d' Artur n'alast 
£t qui ad lui ne sejumast; 
De plusurs terres i venoient 
Cel qui pris et honor queroienC, 
Tant pur oïr ses curteisies, 
•Tant pur veer ses manauties. 
Tant pur conebtre ses barons. 
Tant pur aveir ses riches dons. 
De povres homes est amez, 
£t des riches mult honorez. 



DÇS TROUVÈRES. 187 

li rçi estrange l'envioient 
Car mult le cremeient et doutoient 
Que tut le monde conquesist, 
Et loi! dignité lor tolist (i j. 



(1) Roman du Brut. 




l88 JIES TAOUVÈRES. 



•*****«*««**«'*»«»l*M^>Ma«l»>M»»l<>M>WMW«ll»IM>*»><M»|<»>MWl»»lW*»*Mltl>*ilr»t>*»l^ 



BENOIT DE SAINTE-MORE. 




E Trouvère vivait sous le roi Henri II 
qui f suivapt le, témoignage de Robert 
Wace, l'avait chargé de mettre en vers français 
rhîstoire des ducs de Normandie. Une tâche 
aussi flatteuse suppose que déjà Benoit s'était 
fait connaître par d'autres ouvrages où il avait 
développé des talens distingués en poésie. 
Wace , jaloux de lui enlever la gloire de cette 
entreprise , acheva promptement ses divers 
Romans des ducs de Normandie; comme il 
avait déjà conduit son ouvrage jusqu'au duc 
Richard II, il compléta l'histoire des ducs de 



DES TROUVERES. 189 

c?lte province loug-lenis avant que Benoît eût 
fini la sienne. Mais celui-ci, loin de s'arrêter 
dans une carrière où il se voyait devance par 
son rival j redoubla de zèle et remplit les désirs 
du monarque. 

Son ouvrage commence à la première irrup- 
tion des Normands , sous la conduite de Has- 
tings et de Bier surnommé Côte-de'Fer. L'au- 
teur passe ensuite à RoUon, premier duc de 
Normandie, et à son fils, GuillaumeLongue- 
Épée, et il réunit leur histoire. Celle du duc Ri- 
chard P^ est un ouvrage distinct et séparé; 
il en est de même de celle des autres ducs,ju8«- 
qu'à Guillaume-le-Conquérant inclusivement; 
mais le poète traite collectivement lliistoire 
des trois enfans de ce dernier prince. 

La réunion de ces dîfférens ouvrages est de 
t\ 5,846 vers ; Fauteur a souvent des tournures 
et des images vraiment poéfi({aes. On en peut 
juger par sa description du printemps, au com- 
mencement duquel le duc Rollon quitta TAu- 
glettrre pour passer dans la Neustrie : 



190 DES TROUVÈRES « 

Quant li ivers fo trépassez , 

Vint li dulz tens et li estez ^ 
>^ y«nta Taure sueve et quoie. 

Chanta li merles et la treie, 
\, Bois reverdirent et prael y 

£ gent florirent li ramel, 
f " ^' Parut la rose buen olanz, 

^ £ altre fldr de maint semblanz^j 

£tc^ 

Le Trouvère a recours à une comparaison sin* 
guiière, mais expressive , lorsqu'il veut rendre 
Tesprit de jalousie et d'animosité qui existait 
entre les Français et les Normands dès le tems 
. du duc Richard P' , et que les derniers jportè* 
rent dans la suite en Angleterre : 

Plus que la chièvre n« s'apaise 
De chous bruster, sel en a aise ^ 
Plus; ne se povent il tenir 
De nos amèrement haïr. 

Benoit répète souvent dans son ouvrage qu'il 
ne le publie que pour plaire au duc Henri H. 
Il fait l'éloge de son goût pour les lettres et de 
son jugement lorsqu'il prononce sur le mérite 
des écrivains de son tems : du moins c'est ainsi 



DES TROUVÈRES, IQI 

qu'il parle de ce prince en terminant son his- 
toire du duc RoUon: 

Avantage ai en cest labur 

Qu'ai soverain e al meilleur 

Escrit, translat, truis et rimeî 

Qui el round seit de nule lei. 

Qui mieux conaist œvre bien dit^ ] 

E bien séant e bien escrite. 

Deus mi dont foire son plaisir y 

Car c'est la riens que plus désir. 

Et en finissant l'histoire du duc Richard P' : 

Or dunge Deus par sa ducor 
Qu al plaisir seit de mon seignoi: 
Del bon rei Henri fîtz Maheut 
Etc. 

Quant à l'époque où ce Trouvère a écrit, 
nous pouvons facilement la fixer par celle de 
Robert Wace qui parle de lui comme d'un con- 
temporain ; l'un et l'autre rapportent la trans- 
lation du corps du duc Richard 11, que le roi 
Henri U fit Ëdre dans l'abbaye de Fécamp en 
4 i6i; aiiisi ilsont écrit tous les deux après cette 
époque (i). Wace dit qu'il avait vu couronner 



» ■ 



(i)Chron* novum , apud Duchesne^p. 9^8. 



JC)1 DES TROUVÈRES 

roi le jeune prince Henri , fils alnë de Henri IF.; 
or ce couronnement ayant eu lieu en 1170, 
c'est après cette année que le poète Benoît a 
dû composer son histoire des ducs de Nor- 
mandie (i). 

Warton dit que cet ouvrage est plein de 
traits romanesques et fabuleux (a). Cette opi- 
nion émise sans preuve, nous semble au moins 
hasardée. En effet , si Ton compare cet auteur 
avec les historiens normands qui Font précédé, 
on trouve partout la plus exacte conformité 
avec ces écrivains dans le rapport et renchaî- 
nement des faits. Robert Wace lui-même, quoi- 
que son rival, s'accorde avec lui dans les détails 
historiques; il est vrai qu'il lui est supérieur 
par une élocution plus facile et. plus claire; 
mais d'un autre côté, on trouve dans Benoit 
des connaissances aussi curieuses que multi- 
pliées sur les mœurs et les usages des Nor- 



(1) Rog. de Hoveden annal, ad an. 11 70. 

\%) Warton s hist. of English poetry , vol. a. p. a35. 



«ES TROUVÈRES igS 

la, sur la cour de leurs ducs , leur costu- 
me et les ornemens de leurs palais , leur vie 
publique et domestique , et enHo d'autres 
notions intéressantes qu'on chercherait inutile- 
ment ailleurs. Par exemple, il est le seul de nos 
historiens qui nous ait conservé des détails cu- 
rieux sur les premières amours du duc Robert 
et de Harlette , mère du Conquérant ; on lit 
avec intérêt comment le prince en est épris f 
■ la délibération de la famille, lorsqu'il l'appelle 
auprès de lui, l'avis d'un saînthermite, un des 
délibérans , la toilette de Harlette au moment 
de son départ pour la cour , la réception 
qu'on lui fait à la porte du palais , etc. 
Tous les détails du poète sont piquants , parce 
qu'ils peignent les mœurs simples et naïves 
de cet âge. On peut -voir, dans un extrait de 
l'ouvrage de Benoit publié par M. Depping , la 
description des ravages des premiers Normands 
sur noti-e continent ; la narration est rapide ; 
il y a de la force dans les idées , de l'énerçîe 
■•dans l'expression, et le poète qui n'avait qu'uue 



194 1>^ THOUVÈiiES. 

Tlingue encore informe et grossière pour ins- 
trument, crée souvent des mots nouveaux 
pour rendre plus heureusement toute sa pensée. 
Quelques traits merveilleux qu'on lit dans 
nos anciens historiens nonpands • sont sûre- 
ment ce queWarton appelle ^e^fahles\\sm& au 
lieu de les critiquer, il eût bien dû en recher- 
cher Torigine. C'était même un devoir pour lui: 
.^n effet ,. il soutient que le duc RoUon avait 
amené avec lui des Scaldes norwés^iens et da* 
nois ;. il prétend aussi que c'est de ces poètes 
que nous avons reçu le goût des Romans 
et du merveilleux. Or . les fables ont comme 
les hpmmes , un air national ; elles ont une 
patrie , et Warton , surtout d'après son sys- 
tème , devait la chercher. Alors il eût 

, trouvé qucy pendant le règne de nos deux pre- 
miers ducs, on n'écrivit pas ; c'est Richard I*''. , 
le troisième de ces ducs, qui l'atteste ; sous 

. lui epcpre , on ne trouve que quelques chartes, 
et pas une ligne d'histoire ; ce ne fut que 
ious le quatrième de nos ducs, Richar4 Uy 



OKS TROtnrèitES. 195 

qu'on songea a écrire' les gestes de ses pré. 
déeesseursy c'est-à-dire; plus de cent vingt ans 
après la première descente de Rollon. ' Mais 
puisque pendant tant d'années d'ignorance , 
la nation étrangère, transportée sur notre sol, 
n'écrivait pas , il est impossible qu'elle ait eu 
d'autres notions historiques ou littéraires que 
les chants de ces Sèaldes devenus Jongleurs 
normands; eoiimie ils chantaient les exploits 
- militaires de leurs chefs '^ il est hors de doute 
quCj pour orner leur poésie , ils eurent re- 
cours au merveilleux ; dans leurs composi- 
tions , l'imagination se joignit à là mémoire : 
l'une crée et ajoute, l'autre raconte ;les évé- 
nemens passés et déjà anciens s'embellissent 
et s'agrandissent toujours par là tradition; 
enfin , si, scrutant plus avant la matière, War- 
ton eût consulté les Sagas du Nord , il eût 
yn que, lorsquNme colonie vient à quitter le 
60I natal , elle transporte avec elle ses con- 
naissances , ses goûts , et niéïne ses fables ; il 
eût trouvé dans ces anciennes poésies les 



198 ©ES TROUyÈBES. ^^ 

Mult îert huni ki nrat rebuté , 
Si ne 7)eradT}e\x en sa maesté! 

Ja 9 m*ait Deus! trop ayons demuré 
D*a1er a Deu pur la terre seisir , 
Duut li Turc l'unt eissiéllié e geté 
Pur nos péchiez ke trop devons haïr^ 
La deit chascun aveir tut sun désir ^ 
Kar ke pur lui serad la licheté ! 
Pur voir aom^/ parais conquesté. 

Mult îert celui en ceat siècle honuré 
Ki Deus dorât ke il puisse revenir; 
Ki bien çuurad en son païs amé 
Par tut Ten deit membrer e suvenir; 
£ Deus me doinst de la meilleur joïr , 
Que jo la truisse en vie e en santé , 
Quant Deus aurad sun affaire achevé. 

On voit par cette dernière strophe que Benoit 
de Sle.-Morefutun des chevaliers qui allèrent à 
une des croisades du XIP. siècle , puisqu'il for» 
me des vœux pour trouver sa dame en vie et 
en santé' au retour de son voyage. 

Quant aux autres ouvrages de Benoit , nous 
ne pensons pas avec le savant Tyrwhilt , 
qu'il soit possible de compter parmi eux une 



DES THOlIvèBFS. I99 

vie de Thomas Becket^ archevêque de Canlor- 
bery , qu'on trouve dans, la bibliothèque 
Harleïenne n** SyyS , et dont Tauteur est un 
moine anglais nommé Benoit : la forme et le 
style de son ouvrage en vers français nous le 
font rejeter vers le règne d'Edouard III. 

Mais , ccwnmé nous l'avons déjà observé , 
pour que le roi Henri II. confiât au poète 
Benoit de Ste-More la tâche honorable de 
composer l'histoire des ducs de Normandie , 
il ralIaitquQcetairtéur'fiit connu d'avance par 
des talens distingués, et conséquemment par 
des ouvrages qui lui eussent acquis un nom 
parmi les gens de lettres. Une vie de ISt.-Thomas 
de Cantorbeiy n'eût' sûrement pas été un 
titre de recommandation auprès de ce monar- 
que, et la chanson sur la croisade, que nous 
venons de faire connaître , ne suffisait pas 
pour former une réputation lillér«ire: Benoit 
devait donc avoir préludé par des ouvrages 
plus importans , pour que le roi lui confiât la 
fonction d'historiep français des ducs de 
Normandie. 



aOO DES TROlTYiRES. 

C'est dans cette persuasion que nous assu- 
rons qu'avant de travailler à cet ouvrage ^ 
ce Trouvère avait composé ttustmre de la 
guerre de Troye^ en vers français^ dans laquelle 
il se nomme Benoit de Ste.'More : 

Ceste hystoire n'est pas usée , 
Ne en gaires de lieus trovée ^ 
Ja retraite ne fiist encore;. 
Mais Beneoiz de sainte More 
LW oomencié e faite e dite 
£ a ses mains Yod tute escrite; 



L'addition du nom de famille 6te.-More 
ne prouve rien contre notre assertion : il est 
constant que, sous le règne de Henri II. , il y 
avait en Angleterre une famille de ce nom; 
Leland , d'après la chronique de Conventry , 
cite Hugues , Guillaume et Joscelin de Ste.- 
More (i). D'ailleurs dansrle corps de l'ouvrage 
dont nous parlons y le poète se nomme quel* 
quefois simplement Benott , comme dans son 
histoire des ducs de Normandie: 



i^""i^ 



(i) Leiandi coUectanea ^ vol. i. p. «87; 



DES TROUVÈRES. *10I 

Des or porreis oïr hui mes 4 
La tresime bataile après » 
Beneois ki l'estoire a dite , 
Oies cument il Vad descrite. 

Gallanda cité deux passages de cette histoire, 
mais d'une manière très-fautive (i). Warton 
a, copié ses citations , sans les corriger , d'après 
le manuscrit du musée britannique ^ biblio- 
thèque Harleïenne , v?. 448a. (a). 

Le Trouvère dît avoir traduit du latin son 
histoire du siège de Troye , jet pour relever le 
mérite de Fouvrage original , il commence , 
d'après le texte de son manuscrit latin , par 
rabaisser celui d'Homère sur le même sujet ; 
il dit que cet auteur n'est point véridique , 
parce qu'il n'a pas été témoin des événe- 
mens qu'il raconte , et qu'il n'a vécu que plus 
de cent ans après la prise Troye; que, quand 
U vint à Athènes pour lire son ouvrage j on 



(1). Ac^d. des inscrip. vol. a. p. 7191 
(%). Warton, vol. 1. p. i36. 



202 DES TROUYÈttES. 

\oiilul le condamner pour avoir imaginé les 
combats des dieux avec les hommes ;.que son 
j)oème fut regarde comme une folie de Fesprit 
liumain , et qu'enfin on le rejeta. Mais Hoûîère 
avait tant de talens, ajoute Benoît , qu^il fit 
admettre son poème par les Athéniens , et 
cjii'il fit autorité parmi eux. 

Pour subslilnei' à Homère un auteur plus 
\rridique , ' le poète nous df'bite d'autres fa- 
])ies : selon lui un certain Darès, originaire de 
'iVoye , c\\\\ sVlait distingué pendant lé siège 
ilo cette ville, écrivit un journal de la fameuse 
j aerre de dix. ans; cet ouvrage fut long-teitis 
('«.;aré; maïs Cornélius, neveu de Saluste, Tayaut 
I :*lrouv.é à Athènes , l'avait traduit du grec en 
1k in , et c'est d'après celle version latine que 
Ikuioît déclare publier sa traduction en vers; 
i' ajoulo aussi qui! s'est beaucoup servi de 
î ouvrage de Dyclis de Crète , qui, combattant 
(1 uîs l'armée des Grecs, avait écrit riiistoire de 
I(*urs ex[)éditions dans la Troade , comme Darès 
avait écrit les exploits des Troyen3. 



DES TRomnkBBS. ao3 

Quelque ^it l'opinion des critiques sur Vhisr 
toire de la prise de Troyepar ces auteurs apocry- 
phes y comme ils conviennent que cette histoire 
existait au XIP. siècle (i) , et qu'elle fut même 
encore augmentée dans le XIIP. par Guy dé 
G>lonne j jurisconsulte de Messine , nous som- 
mes de plus en plus persuades que la traduction 
du faux Darès et celle du faux Dyctis , en vers 
français y sont l'ouvrage du même Iteuvère qui 
a versifié l'histoire des ducs de Normandie. 
Les fréquentes allusions qu'il emploie ,' lors* 
que y pour rélever le mérite de nos ducs, il les 
compare avec les héros grecs et troyens , ne 
nous permettent pas de douter qu'il n'ait 'cé« 
lébré les exploits des uns et des autres. Ainsi 
lorsque Harlette s'afflige en quittant ses )>arens 
pour passer dans le palais du duc Robert , le 
poète la plaint die ce qu'elle ne '■ peut deviner 
la grandei^r du héros auqiiel elle donnera le 
jour , et qui égalera celle dUector : 



(i) Mabillon atteste avoir tu un faux Darès «(ui avait 
plus de 800 ans. iKfti^. italie» voL x , />. 169. 



â04 DES T&OUVàRES, 

Son père et sa mère salue 
Ainz qu*ele fust del us eissu^ } 
De pitié de eus conforter 
li coTint des oils a plorer » 
liermes li muillent la peitrine : 
Si donc seust estre devine • 

Il . w. 

Mult pareust si quers grant joit 
Kar des Hector leproa de Troie» 
Cil ki fu fiz del rei Priant » 
I^e sui recors ne remembrant 
^ue medres princes fîist puiz nés l 
'Qu'en li fu la nuit engendreatu 

Etc. 

Ainsi pour exalter la gloire de Guillaume- 
le-Conquérant , qui, dans un seul jour, et par 
une seule bataille, obtient la couronne d'An- 
gleterre , le poète rappelle les^ inutiles efforts 
des rois de la Grèce contre une seule ville 
pendant dix ans : 

Âgamenon ne les Grezek 
Ke bien plus de cinquante reis^ 
Ke porent Troie en dix ans prendre { 
Unkes ni sorent tant entendre | 
£ icb dux od ses Normanz 
E od ses altres buens aidanz 
Conquist un reaume pleuier 
£ un grant pople fort e fier f 



DES TROOYÈiUBS. 20$. 

Qui îa merveille estrange et grant 
Sol entre prime e l'anuitant. 
Etc. 

On compte dans le poème de la guerre de 
Troye près de 3o,ooo vers. Uauteur ne suit 
pas servilement son original ; l'action est 
vive et toujours soutenue , les descriptions 
animées ; enfin ' on voit partout du gënie 
poétique; le poète a fait dans cet ouvrage 
une description du printemps , comme il en a 
fait une dans son histoire des ducsdeNorman-> 
die j et nous terminons son article par une cita- 
tion de quelques vers qui annoncent le départ 
de Jason pour la conquête de la toison d'or : 

Quant vint el tens qu'îyers dérive 

Que Ferbe vers point en la rive , 

Lorsque florissent li ramel 

E dulcement chantent oisel , 

Merle , mauvis e loriol , 

E estomel e rossignol , 

La blanche flor pent en Fespine , 

E reverdoie la gaudine , 

Quant li tens est dulz et souez , 

Lot sortirent del port les nez. ; 

Etci 



S06 DES TROUrfeRES. 



t^^M¥tHmM^^^»Mi n nMnn m ^^nM0Mn n M^iy^wt0m *m %utim^nt¥»M*w 9W ^*w»ntV¥yt/w w ¥tMtMyti¥^¥V ^ v^v^^^^M^tmi^ 



ROMANCIERS 



HK LA TABLE RONDE ET DU St«.6RAAt.« 



LUC DCr GAST , 

GAGE LE BLOUIVT, 

WALTERHAP, 

KOBERT ET.ELIE DE BOBAOIf ^ 

RU8TIGIEN DE PISE , 

THOMAS. 




'ous ne plaçons ici ces Romanciers 
que pour entrer dans cette partie 
de la littérature du moyen âge appelée Romans 
de la Table Ronde , et pour en faire connaî- 
tre les auteurs y et par là-niéme les Trouvères 
normands et ^nglo-normands qui les mirent 
en vers. Cette tâche est difficile et même re- 
butante, parce <ju'après une étude particu- 
lière et approfondie sur cette matière ^ on 



DIS TROtJVisRES. HO'J 

finit par n'avoir pas encore des idées très-pos*- 
tives sur les ouvrages qui célèbrent les pa- 
ladins du roi Artur; les sources où puisèrent 
les auteurs de ces Romans , ne sont pas toutes 
. connues, et nous ignorons quel fut le mode des 
compositions primitives qui en furent la 
base. Aussi trouve-t-on beaucoup d'erreurs dans 
les ouvrages écrits sur cette matière , et il 
était difficile qu'il en fût autrement: presqu'au- 
cun de leurs auteurs n'avait étudié à fond 
les anciens Romans de la Table Ronde; quel- 
ques uns se contentèrent de les parcourir, 
ou dans des copies souvent altérées , lors- 
qu'on les rajeupit au XV^ siècle, oi| danf les 
éditions gothiques qui en. furent faites da^is 
le siècle suivant; d'autres, tentèrent de les 
étudier dans les anciens manuscrits ; mais 
peu familiarisés avec la langue romane, ils 
ne saisirent pas toujours le vrai sens des 
phrases; et très souvent rebutés par la lon- 
gueur de ces ouvrages, ils ne les parcouru- 

> 

rent jamais complètement. 

De ces études superficielles o^ mal diri^ 



âo8 DIS TROUVÈRES. 

gées il arriva que des auteurs mal infor- 
més trompèrent d'autres écrivains qui les cru- 
rent sui* parole : ainsi l'erreur se propagea. Mais 
sans nous arrêter à prouver combien se sont 
mépris plusieurs de ceux qui ont écrit sur 
cette partie de notre ancienne littérature , 
posons comme des vérités les observations 
suivantes ; elles pourront guider ceux qui 
voudraient se livrer à l'étude de ce genre 
d'ouvrages. 

Les Romans de la Table Ronde furent cer- 
tainement écrits sur un autre plan que ceux 
des Romans du St.-Graal. 

Les premiers contiennent seulement les 
faits romanesques des chevaliers attachés à la 
cour du roi Artur. 

Lies seconds racontent les travaux et les fati- 
gues de ces chevaliers qui se dévouèrent à 
la recherche du St.-Graal. 

Ce sont bien en effet quelques chevaliers 
de la cour d' Artur qui se livrent à cette re- 
cherche; mais tous n'y participent pas; la 
majeure partie y est étrangère. 



SES TBOUVÈ&ES 309 

La quête de cette relique est donc une ac- 
tion particulière , ne présentant que des évé- 
Bemeos qui ne concernent pas la Table Ronde^ 

Enfin les Romans de cet ordre de cheva- 
lerie présentent des Paladins qui n'ont pour, 
but que de signaler leur valeur et leur cour, 
toisie , et les Romans du St.-Graal, tout en racon. 
tant des actions chevaleresqnes , montrent que 
la piété conduit ceux qui les opèrent, et qu'elles 
tendent toujours à un dénouement religieux. 

A ces notions qui doivent faire distinguer 
des ouvrages si différents et jusqu'ici trop 
confondus, ajoutons quelques remarques non 
moins nécessaires pour faire avec exactitude 
cette distinction. 

Parmi les Romanciers du St.-Graal, les 

is ne célèbrent que les exploits d'un seul 
des chevaliers ayant pris part à la quête de 
cette relique; d'autres, au contraire,font entrer 
dans leurs Romans les prouesses de plusieurs 
d'entre eus, et c'est la réunion de ces ou- 
vrages qui forme et complète l'histoire ro- 



> 






ÛIO DES TROU VÈRES. 

manesque de la découverte du St.-Gw«il. 

ù?. Mais pour faire cette réunion avec suc- 
cès, il Ênit observer que les copistes ont 
jsouvent donné à ces Romans^ des titres qui 
ne leur convenaient pas, ou qui ne lés faî- 
saieîit pas assez connaîtrerainsi, à un Roman 
qui concernait le St.-Graal, ils donnèrent sim- 
plement pour titre le nom d'un chevalier qtd 
avait figuré dans cette entreprise ; quelque, 
fois à un Roman qui racontait les exploits de 
plusieurs de ces chevaliers pour le même ob- 
jet, ils donnèrent pour titre le nom d'un seul 
d'entre eux. 

Cest donc s'exposer à une infinité de mé- 
prises que d'écrire , sans ces notions préala- 
bles , sur la Table Ronde et le St.-Graal : aussi 
trouve-t-on dans les ouvrages sur cette matière, 
beaucoup d'erreurs et de confusion. Citons 
pour exemple le Roman du St.-Graal en vers 
français : Fâuchet l'attribue à Chrétien de 
Troyes (i); Ginguené prétend qu'en confron- 

(i) Fauchet, p. 558. 



DES TROU VKRES. 211 

tant les citations de Fauchet avec les ma- 
nuscrits, ou voit qu'il s'es^ trompé , et qu'il 
a pris le^ Roman de Perceval pour celui du 
St.«Graal (i). Cette opposition entre deux hom- 
mes tsès versés dans.notre littérature du moven 
âge, vient uniquement de ce que Ginguené, 
sans plus ample examen j s'en était tenu au 
iitredu Romaù , tatidis que s'il en eut lu seu- 
lement les premières pages j il aurait vu j dans 
les vers suivans, que Fauchet avait raison : 

CSirestîen qui entent. et peine 
A rimoyer le meilor conte 
Par le commandement le Conte (a) 
Qui soit conté en cort real 9 
Ce est le conte dcl Graal. 
Doiitli Cuens li baille le livre ; 
. Saurez coment il s'en délivre (3). 

Par suite d'une lecture trop rapide , on 
trouve dans M. Roquefort le même défaut d'ob- 
servation : il attribue à Luc du Gast le Ro- 



(i) Hist. litter, vol X.V. p. iqS. 

(a) Philippe d'Alsace, comte de Flandres. 

(3) Bibl. du roiy mss. de Cangé Y* 600. 



212 DES TROU\'i:RES. 



man de Tristan et le commenoemeni de cehu 
du St.'Graaly tandis que c'est un seul et même 
ouvrage, qui est eflfectivement le premier qui. 
traite de la quêtedc cette relique. Selon cet éorP 
vain y c'est du Brut d^ Angleterre , embelli par 
son tmducteur Wace , que sort ce Roman de ' 
Tristan y tandis que Geffroy de Monmouth et 
Wace ne disent pas un mot de «ce paladin; enfin 
il prétend que plusieurs auteurs ont tra- 
vaillé au Roman de Tristan, quwd ils n'y ont 
eu aucune part , et qu'ils ne composèrent que 
des Romans où sont racontés les exploits des 
autres chevaliers qui figurèrent dans l'entre- 
prise de la découverte du St.-Graal; la 
cause de toutes ces méprises est uniquement 
la confusion généralement faite des Romans 
du Graal avec ceux de la Table Ronde (i). 
Une autre faute commise par quelques écri*' 
vains , fut de confondre le flomau des amours ' 
d'un des chevaliers de la Table Ronde avec le 



(i) Etat delà poésie française^ p. i45 et 147, 



DES TROtJVilRES. ai3 

Romao de ses exploits chevaleresques , comme 
celui de Lancelot du Lac avec celui de Lan- 
celot de la Charette, etc. Enfia sans avoir étudié 
spécialement la partie littéraire des Romans 
de la Table Ronde , on voulut décider quel 
était le premier et le plus ancien de ces Ro. 
mansf or comme on n'avait pas approfondi ce 
sujet, on ne manqua pas d*émeltre des opinions 
contradictoires sur ce point i Tes uns accorde* 
renl la priorité au Roman deTristan, les autres 
à celui de Merlin , enfin, une troisième opinion 
se prononça pour le St.-GraaJ. Tous se trom- 
pèrent : ofi eût du voir que Tristan étant Un 
des chevaliers de la Table Ronde instituée par 

le roi Artur , Merlin , ua soi disant prophète , 

« • . ■ 

figurant à la cour de ce prince ,.et le St-Graal , 
l'objet d'une des principales^ expéditions en- 
treprises par des -chevaliers attachés à ce 
monarque ,. il fallait nécessairement donner la 
priorité à l'histoire romanesque d'Artur écrite 
en latin par GefTroy de Monmouth^vers l'année 
iii5 ou 1126, du à son abrévialeur AlÇied 



Ul4 1>£S TROUVÈRES. 

de Beverley en 1129 , ou plutôt à son traduc- ^ 
leur Robert Wace qui mît cette histoire fabuleuse 
d'Artur en vers français , sous le titre de Roman 
du Brut dC Angleterre ; ne fallait-il pas en effet 
que l'instituteur et le héros de la Table Ronde 
fût préalablement connu par ses exploits , 
avant que tant de chevaliers vinssent signaler 
leur bravoure à sa cour, et mériter les hon- 
neurs de la Table Ronde ? 

Ce serait trop nous écarter de notre sujet 
que de nous arrêter davantage à prouver que 
l'histoire de cette partie de la littérature du 
moyen âge n'a pas encore été aprofondie, 
et qu'elle reste comme un labyrinthe où plu- 
sieurs de ceux qui ont voulu y pénétrer, se sont 
souvent égarés. 

Les opinions ne varient pas moins sur les 
sources dans lesquelles puisèrent les Roman- 
ciers delà Tî^ble Ronde: suivant plusieurs de 
ces auteurs , le roi Artuf* avait fait écrire en 
latin l'histoire des chevaliers qui avaient en- 
trepris de découvrir le St-Graal , et îl en 



DES TROUriKES 21 5 

avait placé les manuscrits dans les armoires 
de la cathédrale de Salisbuiy. Luc du Gast 
assure qu'il avait lu et relu cet ouvrage , et que 
c'est d'après lui qu'il a traduit son Roman d^ 
Tristan, première partie du Roman duSLGraal. 
Gautier Map dit que c'est d'après ce texte latin 
quil a continué d'autres parties de ce Roman; 
Guy le Provençal travaillant sur le même sujet» 
affirme qu'il a écrit son Roman du Graal d'après 
un ouvi-age sur l'astronomie trouvé à Tolède, 
et d'après la chronique de l'Anjou. Chrétien 
de Troyes mettant en vers français les Romans 
du Graal traduits en prose par Luc du Gast et 
par Gautier Map y ajoute que les merveilles de 
la découverte de ce saint vase/ étaient aussi am- 
plement décrites dans un livre conservé à 
l'abbaye de Fécamp (i). Gautier Aupeis et son 
collaborateur qui mettent en vers , au XIII®,- 
siècle , l'histoire du Graal , disent qu'ils suivent 
le récit de Robert de Borron qui lui-même 



(i) Bibl. du roi n°, 'j^i^ , 

. 55 



ai6 DES TROtyrfellK. \jv, 

dit aToir tout traduit du latin (i). Quelquiés 
'érudîts prétendent que par le mot latin on 
doit entendre V italien j explication trop ridicule 
pour que Ton s'y arrête. Enfin sir Walter-Scott 
et Rîtson regardent les Romanciers^ Luc du 
Gajst et Robert de Borron y comme des êtres 
' chimériques, et les sources dans lesquelles ils 
puisèrent , comme absolument imaginaires. 

Nous ne tenterons pas de concilier des opi* 
nions aussi divergentes ; cependant celle de 
sir 'Walter-Scott et de Ritson nous parait trop 
l;i*smchanté^ quoique très-mal fondée. On ne peut 
pas rejeter, comme le font ces,éçrivains,Pautorité 
des manuscrits, lorsqu'ils contiennent des ou- 
vrages dont les auteuis se nomment eux-mêmes 
ou bien il faut démontrer la supposition de 
ces ouvrages : car sans cette preuve toute af- 
firmation tombe d'elle-même. On peut d'ailleurs 
contredire l'opinion de ces deux écrivains par 
des faits, et les faits sont des preuves : Chrétien 

(i) Bibl. du roi , mss. de St-Gerrn. u** 2740. 



DES TBOTTVfeRES. ^17 

*de Troyes a mis en vers français le Roman 

- de Tristan et celui du St.-Graal quelquefois 
inlitulé Roman de Perceml. Il dit de ce dernier 

' ouvrage que Philippe d'Alsace , comte de 

tBIandres , lui en avait donn^ le livre , et c'est 

;4ktMlt ràmiëe 1Ï91 qu'il nous apprend que 

c'était pour le mettre en vers français. Gautier 

AupeSà de Montbelliard et son collaborateur 

anonyme mettent aussi en vers français y mais 

- dans le XIIP. siècle , le Roman du St-Graal ♦ et 
Us déclarent suivre Robert de Borron. LesRo" 
mans de Tristan et ceux dits duGraal existaient 

-donc en prose dès la seconde moitié du XII*. 
siècle^ et on les devait à Luc du Gast^à Gautier 
de Map , à Robert de Borron y etc.; ou bien il 
faut prouver qu'il existait, à la même époque, 
d'autres versions en prose de ces Romans : 
or c'est certainement ce que ne prouvent ni 
Ritson, ni Walter-Scott Repoussons donc 
leur opinion avec d'autant plus d'avantage , 
que ces auteurs qu'ils regardent comme des 
êtres èhimériqnes , se nomment eux-mêmes 



â 1 8 DES TKOUVÈIIES. 

'dans lems Romans , et que les auteurs <^oiiteili- 
porain$ les mentionnent dans leurs oui/sages. 
La critique ne permet pas de rejeter ainsi Je 
témoignage dés anciens manuscrits ni celui 
des auteuns du mèote âge qui les corrobore» 
à moins qu^on ne prouve en même «tems que 
leur autorité est plus que suspecte^ 

Quant à nous y convaincus qu'il est difficile 
de bien connaître les sources où puisèrent les 
Romanciers de la Table Ronde et du St.-^raaly 
nous disons que, pour les découvrirai! fisiudrait 
pouvoir lever le voile de l'antiquité j mais il 
est chai'gé du poids de tant d'années , qu'il 
est impossible de le lever entièrement : nous 
serons même fort heureux de pouvoir le sou- 
lever en partie , et d'apercé voir au moins quel- 
ques faits principaux qui nous dirigent dans 
nos recherches. 

Déjà nous avons prouvé que les Àgiographes 
du moyen âge parlent du roi Arturi, de son 
épouse ^ de plusieurs individus qui leur étaient 
attachés , et dont on retrouve les nonte dans 



DES o'Ronvi^REs. aig 

les Romans de la Table Ronde , tels que le 
roi Marc , père de la bloade Isolt ; Carado^ , 
Kay , Bedver , etc. La mention qu'ils en font 
dans leurs légendes , ne peut que paraître 
impartiale , puisqu'ils n'en parlent que pour 
y consigner leurs vertus comme leurs vices 
et leurs excès : ainsi^ en faisant l'éloge de la 
conversion du roi Marc^ils nous montrent en 
même tems le roi Artur comme un guerrier 
qui porte partout le carnage et la désolation | 
ils le qualifient même de tyran (i). 

Les Bardes gallois, dans leurs Triades comnxe 
dans leurs autres poésies duVF. etdi^VÎl®. siè* 
de, parlent de la cour d'Artur, de sonépousse 
et des personnages qui y figuraient : mécon- 
tents sans doute . de sa conduite , ces poètes 
se permettent de la censurer : les Bardes , 
comme les Légendaires , blâment son ardeur 
pour la guerre : ils lui donnent indirectement 
des leçons ; ils lui reprochent adroitement une 



(i) Vol. I. p. 86 et suiv. 



aaO DES TROUVEHES. 

ambition démesurée : as-lu entendu , dit une 
des Triades galloises , as-tu entendu ce que le 
Barde Talhmam dit à Artur toujours armé de 
sa lance? 

U ny a que Dieu qaî soit totO^piussant* 

Il y a donc eu des faits militaires de la 
part d'Artur ; les traditions anciennes qui les 
attestent , étant conservées par une suite de 
générations , méritent donc qu'on en fasse cas ; 
en écartant les additions d^une imagination 
mensongère qui les entourent et les altèrent , 
le resté doit être pour nous la vérité» 

Eiïvaîn on dira que les Bardes qui célè- 
brent Artur ne lui reconnaissent que dès faits 
militaires qui ne procurent qu'une gloire or- 
dinaire et non pas transcendante. Mais avons- 
nous toutes les poésies des Bardes sur ce 
monarque ? Celles qui existent sont relatives 
à quelqueâ circonstances de sa vie ; or qui 
peut dire que celles qui nous manquent, ne 
nous montreraient pas des faits plus nom- 
breux et plus marquants ? 



DES TROt/vÈRES. aai 

On peut regarder la chronique de Geflroy 
de Monmouth comme fabuleuse ; Torigine 
troyenne des Bretons qui y est rapportée, est 
le fondement de son Brut (T Angleterre \ mais 
elle est consignée dans les poésies galloises 
du VP. siède : le Barde Taliesien la chante 
et se glorifie d'une telle descendance. 

Les prophéties de Merlin sont également 
attestées par les poésies galloises : on y trouve 
ce Barde, qui, dans sa pièce intitulée A\^allenau ^ 
prophétise le retour d'Artur sur la terre ; or 
n'avons-nous pas vu comment , d'après une 
tradition constante pendant tout le moyen âge, 
les Bretons annoricains croyaient encore à la 
fin du XJP. siècle, au retour de ce prince (i)! 
Robert Wace est le premier Trouvère connu 
qui , dans notre langue , ait parlé de l'institu- 
tion de la Table Ronde par Artur , et c'est 
en II 55 qu'il dit très-succinctement: 

¥1st rois Âitnr la Ronde Table , 
Dont Bretons dient mainte fable* 



^212 DES TROUVERES. 

Or, à moins de vouloir écrire pour n*ê- 
tre pas entendu y le poète aurait-il parlé 
en si peu de mots de cet ordre, si cette insti- 
tution n'eût pas été très-anciennement attribuée 
à Artur y et depuis long-tems répandue dans 
le public ? Se serait-il permis , à moins d*étre 
fou y de critiquer un établissement inconnu, et 
de dire que, si dans lliistoire de la Table Ronde 

tout n'est paà vrai, tout non plus n'est pas faux : 

> 

Ne tout mensonge i ne tout voir | 
Ne tout folor, ne tout savoir \ 
Tant ont li conteor conté y 
Et li fablcor tant fable y 
Pour leurs contes embeletcr 
Qu'il ont tout fût fable sembler. 

Il y avait doncy au XIP. siècle, ou des chants 
populaires , ou des ouvrages d'après lesquels 
Wace écrivait: c'est le sentiment du comte de 
Caylus et du savant d'Aunou. 

A ces antiques témoignages ajoutons en- 
core ceux de Guillaume de Malmesbury , de 
Henri de Huntingdon et de Guillaume de 
riembridge : ces historiens anglais j écrivains 



DES TROUvèKS. iîlS 

du XII*. siècle , et par-là même plus à portée 
que nous de connaître la venté , et de pro-' 
noncer sur les faits historiques d'Ârtur etde ses 
chevaliers , convienncïnt tous que les Bretons 
les ont altérés par des fables;ils regrettent que 
la mémoire d'un prince qui avait si vaîllam* 
ment combattu pour la défense de son pays 
contre les Saxons^ ne soit honorée que par des 
fictions romanesques; Malmesbury regrette sur- 
tout la perte des anciennes traditions contenues 
dans les chants populaires : Cantilenœ per 
successionem temporum deiritœ , etc. 

Comment alors ose-t-on soutenir qu'il n*y a 
rien de vrai dans les Romans de la Table Ronde 
et qu'il n'exista jamais de chants populaires 
chez les Bretons insulaires et armoricains ? Je 
ne dis pas qu'aucun fait ne puisse être contes- 
té ; mais dans la masse des faits il y a un 
fond de vérité : si dans les poésies histori- 
ques la vérité est ornée, elle n'est pas détruite; 
le génie y a semé des fleurs ^ c'est à la critique 
de les distinguer* 



aa4 DES Tsourijuu. 

Quant aux sources où pu 
ciers du St-Graal , on croit a 
n'ont pu les trouver que dans i 
gende &briquée par quelque raoîa 
âge. Ce fut en effet un hermitd 
vers Tan 710 écrivit en latin sJ 
suivant les biographes anglais , 
prend d'autre nom que celui < 
tanniis. Son ouvrage est divisé en d 
dans la première, il traite du St-Gn 
Artur et de ses exploits : dans 
il fait l'histoire de la Table Rendent ' 
chevaliers (i). Quand donc Luc Bf 
Walter Map , Robert de Borron , etc 
qu'ils ont traduit en prose leursRoman 
un manuscrit latin conservé dans li 
thèque de l'église cathédrale de Sa 
n'est-il pas évident que ce manuscrit 
naait l'ouvrage de l'hermite breton ? 

(i]PitU.p> laa.BaleX. >i. -~ Usser.prin 



jnss TBOuvÈKss. aa5 

ducteurs ajoutent j il est vrai , qu'il aVait été 
écrit par les ordres du roi Artur ; mais dans 
ce cas y ce sont des Romanciers qui inventent ^ 
pour donner plus de croyance et de prix à 
leurs traductions. On conçoit alors comment 
le comte 4e Flandre donne à Chrétien de 
Troyes le Roman du Sl-Graal pour le mettre 
en vers , et comment la comtesse de Champa« 
gne lui donne dans le même but la matière 
du Roman de Lancelot ; ils ne pouvaient Tun 
et Tautre offrir au Trouvère que des Romans 
en prose , quand ils lui demandent de les 
mettre en vers ; il en faut dire autant de 
Gautier Aupeis , chevalier de Montbelliard, qui 
reconnaît ne versifier le Roman de l'origine 
du St-Graal que d'après Robert de Borron. 
Il n'est donc pas exact de dire que nos pjpe- 
miers Romans ont tous été écrits en vers. 

Ce fut aussi d'après l'hermite breton qu'un pré« 
tendu Kîot ou Guyot le Provençal travailla son 
Roman de Perceval ou du St-Graal , Roman que 
toutefois il travestit à sa manière. D'abord ce Tut 

2. i5 



aa6 DES TROUVÈRES. ' ' , 

à Tolède qu'il en acquit les premières notions 

dans le manuscrit d'un astronome mahomëtan 

dont la mère descendait en ligne directe de 

Salomon. Ce livre était écrit en caractères 

* 
inconnus ; embarrassé d'un ouvrage qui ne pou" 

vaitluiservir^leTroubadour se fit alors baptiser; 
aussitôt il lui fut donné de le lire et de lecom* 
prendre ^ sans avoir recours à la nécromancie'^ 
Il y trouva d'abord toutes les observations 
astronomiques de Fauteur ^ les mystérieuses 
découvertes qu'il avait faites dans les cieux , 
et enfin le nom du St-Graal richement en- 
luminé 9 mais avec l'important avertissement 
que te vase miraculeux avait été laissé sur 
la terre par des anges qui retournaient au ciel. 
Jaloux d'acquérir de plus amples connais- 
sances sur un objet aussi vénérable , Kiot 
se mit à lire les livres latins qui pouvaient 

lui indiquer le peuple que le ciel avait ju- 

♦ ■ ■ 

gé digne de posséder cette précieuse relique: il 
parcourut , en conséquence , toutes Jes chro- 
niques de France , d'Âxigleterre et d'Irlande , 



DES TROUVÈRES, say 

tnaîs sans y rîendécouYrîr. Ce ne fut, selon lui 
que dans les chroniques de TAnjou qu^l trou* 
-va toute l'histoire du St-Graal. Alors îl la 
raconte , mais en la défigurant ; et pour cela 
îl transporte la scène tantôt en Asie et tantôt 
en Afrique ; il change les noms des acteurs^ 
excepté ceux d*Artur et de Perceval : ce qui ^ 
du reste , prouve qu^il avait sous le yeux 
l'ouvrage de l'hermîte breton , c'est que le 
manuscrit de ce dernier est également dît avoir 
iété primitivement écrit dans une langue in- 
connue ; ce moine est aussi très-habile en as- 
tronomie ;les merveilles opérées par le St-Graal 
sont les mêmes : il faut, pour le posséder, avoir 
les mêmes vertus : on parcourt beaucoup de 
pays pour le trouver ; enfin le roi Artur fi- 
gure dans cette quête , ainsi que le Perceval 
de noà Romans bretons. 

Nous n'avons pas l'ouvrage de Kiot ; nous 
ne connaissons les détails que nous venons 
de donner , que par Wolfram on Eschenbach, 
qui doit l'avoir traduit en allemand dans le 



aa8 DES TROUVÈRES. 

XIIF. siècle. Mais il est très-vraiserablable qu'il 
aura ourdi lui-même la fabuleuse narration du 
prétendu Kiot , pour donner plus de crédit à 
son Homan , et pour se faciliter les moyens de 
critiquer les Romanciers bretons , en donnant 
à son travail une ancienneté qu'il n'avait pas. 
Aussi les ^historiens des Troubadours ne font 
aucune mention de Kiot ni de son Roman ; 
et ce silence est de quelque poids j surtout 
quand il s'agit d'un homme qui devait être mar« 
quant dans leur histoire , tandis qu'ils nous 
parlent de tant d'autres Troubadours qui nemé- 
ritaient pas d'être nommés. On trouve bien parmi 
eux un Guy ouGuigo , mais on ne lui attribué 
que quelques poésies légères et non pas un 
Roman du St-Graal (i). D'ailleurs , il est re- 
connu généralement que , quand les poètes 
du moyen âge entreprenaient de travailler sur 
un sujet déjà traité par un autre , ils cher- 
chaient toujours à le présenter avec des cir* 



(i) Hist. des Troubad., vol. i. p 435. 



DES TROUVKRES. 2^9 

constances absolument différentes tant pour 
le fond j (}ue pour les accessoires. 

L'opinion que nous émettons sur Wolfram 
on Eschenbach ne nous est point particulière. 
Sir Walter lui attribue le caractère de tous les 
Romanciers , c'est-à-dire de changer et de défi-r 
gurer les faits suivant leur capricieuse imagi- 
nation ; il est clair j dit-ïl j que dans son Lii^re 
des héros ( allemands) cet auteur s'est donné 
toutes les libertés d'un Romancier ^ et qu'il a 
mêlé à rhistoire de Dideric et de ses chevaliers 
vin certain nombre de légendes détachées ^ 
qui certainement furent écrites à part , telle 
que celle de Sigurde le Cornu qui est prisse 

dans un Saga du nord (i). 

.y 
Au reste , que Kiot ait existé' ou non , que 

Wolfram on Eschenbach soit auteur ou tra- 

ducteur , comme il est constant que le fond 

du Roman de Perceval en langue allemande 

est pris dans l'hermite breton , on ne j>çut 



« — 



(i) Essais sur les Romans | p. xio« 



a3o DES TROUVERES. 

soutenir avec raison que les Normands et les 
Angio- Normands ont reçu des Troubadours 
des modèles dans le genre de nos Romans de 
la Table Ronde et du St.-GraaL 

Venons maintenant à chacun de ces Roman- 
ciers et aux Trouvères qui mirent en vers leurs 
ouvrages. Presque tous écrivirent sous le r^ne 
de] Henri IL qui fut le protecteur des lettres , 
comme on peut le voir aux articles de Robert 
Wace,de Benoit de Ste-More,etc. Ceprincei sui- 
vant Malmesbury y et Girard le Gallois^ s'amusait 
à entendre chanter les gestes des anciens Bre- 
tons 9 et leurs Bardes fréquentaient souvent sa 
cour pourluî procurer ceplaisir(i); c'est donc 
plus qu'ime méprise , lorsqu'on transporte les 
faits de son règne à celui de son petit fils 
Henri IH. 

(i) Rex Ajiglias Henrîcus II» sicut al> historico can* 
tore britone audîverat antîquo* GireiUL Camhr. in 
Lelandi assert* Artîoi» p^ Sa, • 

Rex autem hoc ex gcstis Britoniun et eorum cantoribus 
hîstoricîs fréquenter audiverat. ifîem ibidem, p. 5o. Jlfo/- 
mesb. hàt. ap. QaU. p, agî. 



DES TROUVERES. 



LUC DU GAST. 



'2*3 1 



Cet auteur nous apprend qu'il est né en! 
Angleterre, et par ce motif il prie ses lecteurs 
de l'excuser , si son français n'est pas toujours^ 
correct. Il prend la qualité de chcmlicr et 
celle de sire du chasiel du Gast j en même 
temps il ajoute qu'il était voisin procliain de 
Salisbury , ce qui dans son français veut dire 
qu'il demeurait près de cette ville , et non pas 
que son château du Gast fût situé dans son voi^ 
sinage. La Normandie et l'Angleterre apparte* 
uant à cette époque au même souverain , les 
sujets de ce prince , duc et roî tout à la fois j 
possédaient souvent des biens dans l'une de 
ces contrées et habitaient dans l'autre ; ^ plus 
souvent encore ils avaient des habitations et 
des propriétés dans l'une et dans Tautre; Ainsi 
Luc du Gast habitait l'Angleterre où il était 
né , et comme descendant de race normande ^ 
il possédait la seigneurie de la terre du Gast jj 
dans le canton de St-Sc\er , département du 



a34 DES TROUVERES. 

l'autre de 570 vers est à la bibliothèque 
de Berne ; on en trouve aussi une copie à 
la biliothèque du roi parmi les manuscrits 
de ML jttoiichet (i)ç mais on ne peut dire 
s'ils ap{)artiennent à la Chèvre de Reims ou 
à Chrétien de Troyes. 

Deiix: autres poètes anglo-normands ont 
aussi tnis eil vers français le Roman de Tristan ; 
mais il n'en reste que deux fragments parmi 
les manuscrits de M. Douce , et un de ces 
Trouvères prend le nom de Thomas (2). En gé- 
néral poiût d'ouvrage plus répandu dans le 
jnôyen âge que le Roman de Tristan: il en flit 
fait dés versions dans presque toutes les lan- 
.gues de l'Europe. Sir Walter-Scott a en publié 
une traduction anglaise d'après une version 
en vers écossais qu!il attribue à Thomas de 
Ercidoun surnommé le Rimeur. Mais il est 



(i) N*. 354. 

(2) Un de cds fragmcns est d« 181 1 vers et Vautre 
de 990. 



DES TBOirvÊRES. ^35 . 

bien difficile de distinguer tous ces poètes du 
nom de Thomas ; Thomas le Rimeur , Thomas 
de Bretagne mentionné par Godefroy de 
Strasbourg , et Thomas qui a mis en vers fran- 
çais le Roman de Horn y sont-ils des individus 
différens j ou un seul et même personnage ? 
c'est une discussion que je n'entreprendrai pas; 
elle doit être renvoyée aux littérateurs anglais. 
U ne faut pas toutefois dire avec M.Raynouard 
que le Troubadour Rambaud d'Orange ayant 
parlé avec détail du Roman de Tristan avant l'an 
1 1 73 , il était permis de croire que ce Roman était 
provençal , et l'original du Roman français 
écrit à la fin du XII®. siècle (i). Tristan est 
chanté dans les poésies des Bardes gallois du 
X*. et du XI", siècle (2) , et un Troubadour ne 
sera sans doute pas allé chercher des détails 
sur ce paladin j dans les manuscrits de ces 
poètes dont les ouvrages n'ont été publiés que 



(1) Choix de poésies, vol. 2. p. 3 16. 
(2") Welsli, arch. vol. i. p. 178. - 



a36 I>ES TROOviRES. 

de nos jours ; il faut dire plutôt que les Trou- 
badours étaient très-instruits dans la littérature 
des Trouvères et surtout dans la partie des 
Romans français j comme on le voit amplement 
dans les extraits publiés par M. Raynduard (i). 

GAGE LE BLOUNT. 

Comme nous ne trouvons dans aucun ma- 
manuscrit la partie de l'histoire du St-Graal 
qui lui est attribuée par Rusticien de Pise y 
nous n'avons rien à dire sur cet auteur , si- 
non que les Romanciers nous apprennent qall 
était parent du roi d'Angleterre , Henri U. 

GAUTIER MAP- 

Ce poète vivait dans la seconde moitié 
du XIP. siècle : après avoir fait ses études à 
Paris, il fut archidiacre d'Oxfbrt, grand chan- 
tre de Lincoln • chanoine de Londres et 
chapelain du roi Henri II. Il est qualifié che- 

(i) Choix etC| vol. 2. Passim, 



DES TROUVÈRES. 2 37 

valier dans quelques ouvrages qu'on lui attri- 
bue ; on a eu tort de regarder ce titre comme 
incompatible avec les dignités eccliésiastiques 
que possédait cet auteur , et par suite de faire 
deux individus de Gautier Map chevalier 
et de Gautier Ms^ archidiacre et chanoine 
(i). Dans le XII^. siècle , souvent les évéques 
et les abbés conféraient Tordre de la cheva^ 
lerie : St-Lanfranc , archevêque de C$intorbery 
le conféra au plus jeune des fils de Guillaume- 
le-Conquérant , et nous avons une lettre d'Ar- 
noul y évéque de Lisieux , à Henri de Sully ^ 
abbé de Fécamp , pour le prier de venir 
Félever à cette dignité : ainsi Gautier Map a 
pu être et a très-certainement été tout-à-la 
fois et prêtre et chevalier. Qn le trouve aussi ^ 
en 1 1 73 , un des juges aqibulans de TEchiquier 
d'Angleterre (a), et présidant l'assise de Glo- 
cestershîre. . / 



(1; État de la poésie, cVc. p. i49- — ï^**** *^"* ^ 
la France,, vol. XV. p. 49^» 

(;i) Madox s bist. of the Exche^. p. 483. 



■.■»■ 



a 38 DES TROUVÈKT-S* 

Les poésies latines de cet auteur ^ satiii* 

ques ou bachiques, et surtout son apocalypse 

de Vévêque Golias adressée au sept évéques 

de Normandie , sont mieux connues que ses 

ouvrages sur les exploits des chevaliers de 

la Table Ronde ; les preiniers lui ont mérité 

le titre d^Anacréon du moyen âge , et Warton 

* est mal fondé en raison , en voulant &ire 

.deux individus de Févéque Golias et de Gau* 

der Map : le premier est un être imaginaire ^ 

' inconnu a tous les biographes , et Ton recon* 

naît facilement l'esprit facétieux et la plume 

souvent acerbe, avec lesquels le second a écrit 

en latin son apocalypse sous le nom de Tévé* 

que Golias. 

Nous avons de Gautier plusieurs Romans; 
•de la Table Ronde, Luc du Gast ayant déjà 
publié ^ dans le Roman de Tristan , une partie 
de l'histoire du St-Graal , Gautier Map It 
continua par un autre ouvrage beaucoup plus 
ample et intitulé : Roman des dà^erses quêtes 
du St'Graal ; d'ftbord il y détaille les aventu 



I>F.S TROUVilBCS. ^39 

rcs et les exploits des chevaliers qui se 
mêlèrent de cette entreprise ; ensuite il fait 
lliistoire de la découverte de la précieuse 
relique ^ et c'est dans cet ouvrage que bril- 
lent Perceval*, Lancelot , Yvains , Gauvaîn f 
Cerados y Galaad , Bort , et beaucoup d'autres 
clievalîers de la Table Ronde. 

Ce Roman^ écrit en prose , fut dédié au roi 
Henri II ^ duc de Normandie ; il fut presque 
aussitôt mis en vers français par Chrétien de 
Troyes , à la demande de Philippe d'Alsace , 
comte de Flandres; c'est ce poème qui est intitulé 
tantôt Roman de Percei^al^ et tantôt Roman du 
Si'Graaldan s les manuscrits. Mais lepoète abeau» 
coupamplîfié sonmodele:on compt e jusqu'à dix* 
sept branches dans son ouvrage. Chrétien parait 
aussi avoir puisé dans des ouvrages inconnus à 
nos Romanciers ; ainsi lorsqu'il décrit les mer^ 
iVeilles que Perceval vit lôrs de la découverte 
du St-Graal , il dit : 

Je ne cuit qu'onqiies honi humains , 
jVeist mais oevre aussi riche > 



a4o i>Es thoutèbes. 

Si com li contes nos afiche 
Qui a Fécamp est toi escris 9 
Perceval est tôt esbaïz 
Etc. 

Il fellait donc qu'on eût à Fabbaye de Fë- 
camp, dans le moyen âge , des maixaserits 
sur la quête du St-Graal , «t peut-être les 
moines avaient-ils les légendes de llienmte 
breton sur cette relique. D'aiUeurs ils avaient 
aussi une espèce de St-Graal ; ils conservaient^ 
dans une fiole de cristal^ du sang deJ.-C> 
non pas recueilli par Joseph d'Arioaathie f 
comme le Graal anglais , mais par Micodéme 
qui fit embaumer le corps du Sauveur (i). 
On trouve à la bibliothèque du roi deux petits 
poèmes , l'un sur la découverte du Graal de 
l'abbaye de Fécamp , et l'autre sur les mira* 
clés qu'on lui attribue (a). 

Le roi Henri fut satisfsdt du travail de 



(0 \oiislria Pia, p. 256. 
(2jlN^ 759^0. 



DES TROUVERES. a4l 

Gautier Map sur le St-Graal ; cependant il 
trouva que Tpuvrage était imparfait , parce qu'il 
ne suffisait pas d'avoir, dans la première partie^ 
raconté les exploits des chevaliers pour la dé- 
couverte du St-Graal, et d'avoir donné, dans la 
seconde , les détails de cette découverte ; il 
voulait qu'une troisième offirît l'histoire du 
reste de la vie de ces chevaliers et de leur 
chef, le roi Artur , jusqu'à leur mort. Pour sa- 
tisfaire le prince , Gautier Map continua donc 
son Roman ; il intitula cette troisième partie 
la mort â^ Artur ^ parce qu'à cet événement 
doit finir l'histoire de la Table Ronde; mais 
cette dernière partie écrite en prose , comme 
les deux premières, n'a pas été mise en vers 
par Chrétien de .Troyes : on en a fait un Ro- 
man séparé, sous le titre que lui avait donné 
son auteur. 

Enfin on attribue à Gautier Map un Ro- 
man de Lancelot : il y a deux Romans de ce 
nom , savoir celui de Lancelot du Lac et 

iealui de Lancelot de la Charette ; plusieurs 
a. i6 



%^% DES TBOUVàRES. 

auteurs ont confondu ces deux ouvrages , et 
d'autres n'ont pas connu le dernier. Le pre- 
mier , en prose , est de Gautier Map y qui ra« 
conte l'histoire de la naissance de Lancelot 
du Lac , de son enlèvement et de son édu- 
cation par la fëe Viviane , et enfin de ses 
amours avec la reine Genièvre , femme du 
roi Artur ; le second , en vers français , est de 
Chrétien de Troyes ; le sujet est pris d'ua 
incident qu'on lit dans le premier ; et il fut 
choisi par la comtesse de Champagne , qui 
en donna la matière à ce poète ; mais Chré- 
tien n'acheva pas ce Roman. La partie dont 
il s'occupa , est dédiée à la même princesse , 
femme de Beaudouin IX , comte de Flandre ; 
ce fut Godefroy de Ligny qui termina l'ou- 
vrage. 

On fait une objection puérile , lorsque, pour 
enlever aux Anglo-Normands le mérite .d'a- 
voir écrit les premiers sur la Table Ronde 
et le St-Graal, on prétend que le nom de 
Lancelot n'est pas gallois. C'est prouver alor^ 



©ES TROUVÈRES 0.[\Z - 

qu'on n'a même pas lu le Roman de ce paladin, 
parce que Walter Map ne manque pas de 
dire non seulement le vrai nom de son héros 
dans la langue de son pays , mais il ajoute 
encore que Lancelot est un surnom , et qu'on 
verra dans le cours de son ouvrage pourcjuoi 
il lui fut donné. 

Une autre assertion aussi mal fondée est 
celle qui attribue à Walter Map une traduc- 
tion du Brut d'Angleterre en langue galloise , 
tandis que les Gallois avaient , cet ouvrage 
dans leur langue long-temps avant cet écri- 
vain. Nous avons vu que Robert de Caen, 
comte de Glocester Favait fait même traduire 
dans la première moitié du XIP. siècle, et 
que Geffroy Gaimar raconte comment il avait 
pu obtenir que cette version lui fût com- 
muniquée ; d'ailleurs n'avait-on pas le texte 
du Brut en langue armoricaine , et par con- 
séquent en langue galloise , puisque Geffroi 
de Monmouth l'avait traduit en latin dès 
Tannée i laS ou 1 126 ? L'assertion du critique 



a44 I>KS TROUVÈRES. 

provient sans doute de la confusion qu'il a 
faite de Walter Map avec Walter Calenius^ 
tous deux archidiacres d'Oxfort ; aussi aucun 
bibliographe instruit n'a attribué au premier 
lune version galloise du Brut d'Angleterre. 

ROBERT ET EUE DE BORRON , 
ET RUSTIQEN DE PISE. 

Cest avec beaucoup de raison que Tyrwhitt 
a observe qd'il y avait une grande confusion 
dans l'ordre des Romans de la Table Ronde. 
Nous venons, en effet, de voir la quête et la dé- 
couverte du St-Graal , la mort des chevaliers 
qui y travaillèrent , et celle du roi Artur leur 
chef ; on a cru , par là même , voir la fin 
de la Table Ronde. Mais en lisant les exploits 
de tant de chevaliers pour retrouver le St-Graal^ 
on a dû aussi se demander d'où provenait 
celte relique , qui l'avait apportée en Europe , 
et comment elle avait été perdue y puisqu'il 
avait fallu tant de valeur et de prouesses 



DES TIIOUVÈKES. 1^4^ 

pour la posséder de nouveau : or c'est ce 
qu'aucun des Romanciers et des Trouvères dont 
nous venons de parler, ne nous avait révélé. Mais 
après qu'ils nous ont tous détaillé l'histoire de 
sa découverte , vient Robert de Borron qui 
nous fait l'histoire de son origine , et qui 
donne aussi à son ouvrage le titre de Ro- 
man du St-Graab^ il met de plus en plus de 
la confusion dans cette partie littéraire , et 
jette les écrivains dans l'erreur. En effet ce 
prétendu . Roman du Graal n'est autre chose 
que la vie de Joseph d'Arimathie , qui, ap- 
portant cette relique de la Syrie en Angleterre, 
convertit à la foi ce dernier pays. De là, sans 
plus ample examen , beaucoup d'auteurs don- 
nent à Robert de Borron et un Roman du 
Graal et un Roman de Joseph d'Arimathie, 
ce qui pourtant ne fait qu'un seul et même 
ouvrage sous deux titres difTerens ; il fut écrit 
primitivement en prose; dans le XIII® siècle, 
Gautier Aupeis , chevalier de Montbelliard» 
ri un collaborateur anonyme le mirent en 



iÊm 



a46 ©ES TROUVÈRES. 

vers français , en déclarant deux fois que 
c'est d'après l'ouvrage de Messire Robert de 
Borron qu'ils versifient le leur (i). Ainsi ce 
Romancier n'est pas un homme de paille , 
comme le prétendent Ritson et Walter-Scott. 
Le second Roman attribué à Robert de 
Borron , est celui de Merlin ; il fut aussi écrit 
en prose française ; un Trouvère anglo-nor- 
mand anonyme le mît en vers français , sous 
le titre de Merlja Ambroise , en laissant ce- 
pendant en prose lesprophétiesde cet enchan- 
teur , parce que, les trouvant trop obscures, 
il craignait de n^en pas saisir le sens. Le 
poète qiiî parait avoir écrit vers la fin du 
XIIP. siècle , dit qu'à cette époque Merlin et 
ses prédictions occupaient beaucoup les 
Anglais : 

Seignours vus ki alez devisamt , 
Et une chose et autre disant, 
Def cbose que Merlin prophétisa. 



*V 



(x) Bibl. du roi ^ n*. 9740. St>Germaia. 



DES TROlïVÈRES. 24? 

Li lins dist ca et li autres ca 

» » 

Tele chose ke il luikes ne pensa. 
Ne unkes en querue li entra ; 
Cechun dist ore en soun cudrcit 
Tut co ke il estre vondreit, 
Si il dist ^eir ou si il ment , 
Merlin en tret a garant. 
Etc. (i). 

Quant à la source où Robert de Bonron a 
pris son premier Roman , il suffit de consul- 
ter Vhistoria Britonum de Geffroy de Mon- 
mouth pour être convaincu que c'est dans 
cet auteur qu'il a trouvé Je fond de son ouvrage, 
iinsi que dans le poème latin intitulé vita 
Merlini par le même GefTroy. 

« 

Elie de Borron , parent du précédent , com- 
posa le Roman dePalamédeSj qui appartient 
aussi à la Table Ronde ; il s'associa ensuite 
avec Robert de Borron et avec Rusticien de 
Kse ; il résulta de leur travail une traduction 
en prose de Vhislorîa Britonum de Geffi'oy 

(i) Bibl. Norfolk dans la bibU d« la soe, royale de 

Londres y n». lao* 

:•!■ 



a 48 BES TEomriBKS; 

de Monmouth , puis le Roman de Meliadiis 
de Leonois^ père de Tristan, et celui de Giron 
le Courtois y qui font partie de la collecdoD 
de ceux de la Table Ronde. 

En terminant cet article déjà trop-long , 
quoique je n'aie fait qu'efiSeurer la matière , 
je dois ùàre remarquer que ces Romanciers 
étaient tous nés en Angleterre , et que pres- 
que tous les Trouvères qui versifièrent leurs 
Romans étaient français. 

ce Cependant les Anglais y dit le comte de 
» Caylus f jaloux de n'avoir pas produit un 
» aussi grand prince que Charlemagne, et 
n fâchés de voir leur histoire dénuée d'un 
» si bel ornement , ont voulu se donner un 
» roi qui pût être comparé à ce prince; et 
» pour le former à leur gré , ils ont choisi 
]> dans les tems ignorés un prince qui pût 
» avoir eu quelques bonnes qualités, et auquel 
» ils étaient maîtres d'en accorder autant qu'il 
» leur plairait. Voilà , continue le savant an- 
» tiquaire , ce qui nous a procuré les histoires 



DES TEOUTEEES. ^49 

» du roi Aitur (i) » ^Yiennenl ensuite beau- 
coup de raisonnemeDs pour prouver que le 
héros anglais a été créé par l'esprit de 
rivalité. 

Mais une simple observation suflGl pour 
démontrer combien cette opinion est mal fon- 
dée. D'abord Artur était renommé^ dès le 
VF^ siècle, par sa valeur et par ses combats cxm- 
tre les Saxons, comme on peut s'en convaincre 
par les éloges que lui donnent les poètes 
gallois de cette époque , Llywardi-Hen , 
Taliiesîn , Âneurin et Merdhin (a). 

Si dans la suite Geffroy de Monmouth a 
renchéri sur ces éloges, en Caiisant d'Artur un 
héros qui fait trembler et les rois et les peu- 
ples , il Ëiut dire que Gefboj n'est pas l'auteur 
de Vhistoria Briionum , autrement le Brui , 



(i) De randenne Qieralerie et des andens Romaiif» 
p. III. 

(2) Voyrz arcbeolog. of Walcs, et A yindicadon of tbe 
genuine Mbs of the andent poem. 



ttSo DES TllOtTVEllES. 

mais qu'il a seulement traduit du bas 
breton en latin , cet ouvrage apporté de la Bre- 
tagne en Angleterre par Gautier Calenîus, 
archidiacre d'Oxfort , et conséquemment que 
l'histoire fabuleuse d'Artur parait avoir été 
Idibriqnée dans la Bretagne annoricaîne ; il 
faut dire ensuite que Robert Wace , en met- 
tant en vers français l'ouvrage de Geffroy , 
ajouta considérablement aux fables d'Artur, 
et que ce poète. étant nornttud /il n!est pas 
exact de dire que la gloire gigantesque d'Artur 
a été imaginée par les Anglais pour balancer 
et même surpasser celle de Charlemagne, 
controuvée par le faux Turpin comme par 
beaucoup d'autres Romanciers. De plus , des 
critiques reportent au IX*. siècle la fabri- 
cation primitive du Brut d^Angleterre , et les 
Anglo-Saxons de cette époque n'avaient pas 



■ «^o ■*%*»■»#• rl/i ««iTro lifo 



DES TROirvèRES- aS'l 



THOMAS 






Cest un artjple assez difficile à traiter 
que celui de ce poète : les littérateurs 
anglais ne sont nullement d'accord sur 
sa personne ;, il eçt simplement nomoié Thomas 
dans les deux pommes dont nous allons rendre 
compte. Mais est-ce Thomas ^e Kent , un des 
Romanciers d'Ale^^an^re ? est-ce Thomas de 
Leirmouth , Thomas (TErceldoun , ou Thomas 
la Rimeur^ dont Robert de Briine fait l'éloge 
dans sa chronique du Brut versifiée en anglais? 
ou enfin est-ce Thomas de Bretagne , dont 
Godefi*oy de Strasbourg traduisit^ en allemand 
le Roman de Tristan dans le XIIP. siècle ? Cette 
dernière opinion parait la plus probable : 
laissons aux antiquaires anglais à examiner 
ces questions , déjà savamment agitées entre 
sir Walter-Scott et M. Price, et d'ailleurs peu 
importantes pour nous. 

Écartant donc toute discussion à cet égard ^ 



a Sa DES TROUVERES. 

nous disons que, vers la fin du XIF. siècle, 
un poète, nommé Thomas , mit en vers fran- 
çais le Roman du roi Horn : c'est ainsi toutefois 
qu'on a intitulé deux fragments de cet 
ouvrage qui n'est pas parvenu entier jusqu'à 
nous , du moins dans notre langue. Le pre- 
mier fragment est dans la bibliothèque 
Harleïenne (i) ; l'autre dans celle de M. Douce ; 
tous deux réunis donnent 4880 vers. Mais 
après les avoip lus , je pense que le titre don- 
né à ce Roman ne lui convient pas , et qu'il 
faudrait l'intituler Roman de Aaluf roi de 
Sutdene et des amours de son fils Horn avec 
Rimel , fille de Hunlaf roi de Bretagne. En 
effet le poète dit fonnellement : 

Seignurs oï avez les vers del parchemin , 
Cum le Bers Aaluf est venu à la fin , 
Mestre Thomas ne volt qu*il soit mis à déclin ^ 
Kil ne die de Horn le vaillant orphelin. . 
Etc. 



(i) N^ 5»7. 



DES raocn-^RES. a.Ç'^ 

Ainsi après avoir terminé l'histoire du n»t 
Àaluf y le poète déclare qu'il ne veut pas finûr 
fion ouvrage à la mort de ce prince , mais 
qu'il veut encore parler de son fils Hom , 
qu'il a laissé orphelin ; les circonstances de 
la vie de ce dernier ne sont donc qa'mie 
espèce d'addition faite à l'ouvrage , et le père 
doit être nécessairement le principal acteur 
du Roman. Le poète en a pris le fond dans 
les traditions OHiservées dans les diants des 
peuples du nord de l'Angleterre. Transporta 
sur le sol de cette île , les Normands re* 
cueillirent ces traditions dans le pays de 
Galles y dans le Cumberland y et dans le Nor* 
thumberland ^ etc. Déjà nous avons vu qaHs 
s'enrichirent des fables d'Artur , de Merlin , 
de Gauvain y etc. y au moyen du Brut d'Angle- 
terre pris chez les Armoricains. Mais cet ou- 
vrage ne dit rien de Joseph d'Arimatfaie , da 
St-Graal y de la Table Ronde y de Tristan y de 
Lancelot du Lac y d'Yvains et de tant d'autres 
chevaliers dont les aventures remplissent de 



aS6 DES TROUviUES. 

Meis des LaIs faites tant cum estes eflcolée i 
La harpe pernez vers vus y ben serez escotée ; 
Yolenters, dbt Lemburc, n'est pas chose vée ; 
Horn ot ore sun plaisir et la rien ki li* agrée ; 
Mais ele ert en son quer , et si la ben celée* 
La pucele a i dune sa harpe ben temprée f 
Puis a munté en haut trestout une montée , 
Emprcs le temprer , la note a comencée y 
Et fist tant cum en sot et cum fu enseignée ^ 
£t de tant cum en sot, mut fu et ben prisée; 
De cens ki Tunt oï , Vad un tute notée j 
Ki sot ben on en dreit la note est finissée » 
Co est Horn en son quer ki l'avait remembrée/ 
A Gufer en après fu la harpe baillée 
Et delLai qu'il fist fii la note escotée, 
Loé l'unt , quant il vint jeske a la finée. 
Tut en rang en après fu la harpe livrée y 
A chescun pur harper la harpe est comandéer 
Et chescun i harpa : vileins soit qu'il devée* 

Ainsi le poète nous apprend qu'à cette 
époque tel était Pusage dans les fêtes de feîrc 
passer la harpe de main en main , et com- 
ment chacun était obligé de chanter , et de 
s'accompagner en chantant ; 

En cel ten3 surent tuit la harpe bien manier , 
Cum plus est curteis horn , tant plus sot del mesdern 
Yenuz est a Godmod le déduit de harper 
Ore li dient tretuz ne se face prier | 



-DES TROUVÈRES. ^57 

Rar il voient trez ben qu il se vot escoter > 
Mais k'en veut mes Voir | ne entendront laisner. 
Lors prent la harpe a sei , si comence a tremper y 
Dieu l ki dune Vesgardast , cum il la sot manier , 
Cum ses cordes tuchot , cum les feseit trembler , 
Del harmonie del ciel li pureit remembrer ; 
Sur tuz cens ki i sunt fait cist amerveiller y 
Kant ses notes ot fait , si prent son amunter , 
£t par tut autres tuns fait les cordes soner ; 
Mut s*esinerveillent tuit qu'il la sot si manier y 
£t quant il ot ce fait coraenca a notter 
Le Lai dont Orains dit de fiatolf haut et cler » 
Cum sunt icil Bretons de tel fait custumer. 
Apres enTestrument fait les cordes chanter. 
Tut issint cum en vers Favoit dit en premier y 
Tut le Lai lur a dit , n'en vot ren retailler , 
£h ! Dieu , cum li oiant le purrunt lors amer! 
Dameisele Lemburc ne s'en pot plus celer 
Etc. 

Ce ne sont pas ici de ces fictions roma- 
nesques que le génie du poète enfante : dans 
les cours du nord de TAngleterre , l'usage 
de chanter des Lais sur la harpe , et de pas* 
ser cet instrument à chacun des courtisans 
pour briller à son tour, est fondé sur l'his- 
toire ; le vénérable Bède qui vivait dans ces 
contrées , atteste que cet usage avait lieu même 

2. 17 



af>8 DES TROUirÈRES. 

dans les sociétés particulières : « jamais ^ dit-îl, 
p le poète Cœdmon ( mort en 680 ) , n'avait 
X» composé que des poésies sacrées ; jamais il 
y> n'avait écrit ni appris des pièces profanes ; 
X» aussi dans les repas où chacun des convives 
» devait chanter à son tour , lorèqu'il voyait la 
» harpe approcher de la place où il était, il se 
» levait de table , même à moitié du repas et 
y> retournait à sa maison. » (i). Aussi dans ces 
contrées la harpe d'un particuUer ne pou- 
vait être ni saisie , ni vendue , lorsque ses 
biens étaient mis à l'encan (2). Déjà nous 
avons vu que le poète Fortunat atteste qu'au 
yp siècle on célébrait dans des Lais les ac- 
tions mémorables arrivées de son temps y et 
qu'en les chantant on s'accompagnait avec la 
harpe. Ainsi , en France comme dans le nord 
de l'Angleterre , il y avait une parité de lit- 
térature et de goût , qui provenait d'une 



(i) Hist. eccles. Anglor. lib. 4* cap. 24, 
(a) Leges Wallic» by Wottou« 



DES TROUViRES. aSg 

origine commune , primitivement celtiqne^ et 
que les invasions des deux pays par les Ro- 
mains et ensuite par des nations barbares , 
n'avaient encore pu £adre disparaître. 

Nous devons ici relever quelques erreurs 
échappées à M. Roquefort dans le compte 
qu'il à rendu du Roman de Hom. 

i^. Rit son n'a point publié 2760 v^ fran- 
çais du Roman de Hom , d'après le manuscrk 
Harleïen ; il n'en a fait imprimer que queues 
passages; d'ailleurs le fragment ne oontienl 
lui-même que !à386 vers. 

2^. Il n'existe point de manuscrits angk^ 
saxons de ce Roman ^ du YIU^ ni m^ned« 
IX^. siècle j et Eckard nNsn a jamab poh 
blinde fragments. 

3^. Ritson ne s'est pas trompé en assurant 
que le manuscrit français de Horn avait servi 
à deux versions anglaises existantes aujour- 
d'hui ; et, en consultant le manuscrit Harleïen 
n°. aa53 , il ne pouvait découvrir son erreur 
puisque c'est précisément dans ce manuscrit 



îi6o DES TROTJYÈRFS. 

du XrV*. siècle qu'il a pris une des versions 
anglaises du Roman de Horn qu'il a publiées. 
4^. M. Ellis n'a point trouvé dans la bi- 
bliothèque d'Edimbourg^ le Roman complet 
de Horn en vers français , mais seulement la 
seconde version anglaise de ce Roman publiée 
par Rit son» 

Le second ouvrage du poète Thomas est 
un Roman de Tristan en vers français. On 
trouve à Londres dans la bibliothèque de 
M. Douce deux fragments d'un Roman de 
Tristan en vers français ; l'un est de 1 8 1 1 
vers , et l'autre de 996. Mais ils appartiennent 
évidemment à deux auteurs differens ; l'un se 
nomme lui-même Thomas^ et l'autre paraît 
anonyme. Nous ne parlerons ici que du premier. 

Plusieurs auteurs s'étaient, avant lui, occupés de 
ce Roman : Luc du Gast l'avait d'abord mis en 
prose , et Raimbaut d'Orange , mort en 1 1 73, 
fait meiîtion de cet ouvrage dans ses poésies. 
Chrétien de Troyes , ou la Chèvre de Reims 



DES TROUVÈRES. sGl 

l'avait mis eifmi te en vers , à ]a fin du XII*. siècle, 
et le poète Thomas , qui entreprit le même tra- 
vail dans le siècle suivant, se plaint de ce 
que d'autres avaient dans plusieurs points 
traité le même sujet d'une manière qui n'é- 
tait conforme ni à l'histoire ni aux traditions } 
il invoque à cet égard le témoignage de Breri 
qu'il dit savoir très-bien les gestes des rois 
et des comtes d'Angleterre : 

Seignui^ » cest cuntc est mult divers.... 
Entre cels qui soient cunter 
Et del ciinte de Tristan parler ; 

Ils en cuntent diversement ; 
Oï en ai de plusurs geut ; 
Assez sai que chescun en dit 
Et co qu'il out mis eu escrit. 
Mes selun ce que j'ai oï 
!Nel dient pas sulun Breri 
Qui sot les gestes et les cuiites 
De tuz les reis , de tuz les cuntes 
Ki orent esté en Bretaigne , 
Et sur que tut de cest ovraigne , 
Phisurs de nus granter ne volent 
Ce que del naim dire se soient 

Ki femme Kaherdin dut aimer^;.. 
Pur cest plaie et pur cest mal 
Enveiad Tnstan Gurernal 



a6a DES TKOUVËKES. 

En Angleterre por Tsolt. 
ïhomas ico granter ne volt f 
Et si Tolt par raisun mustrer 
Qu'ico ne put pas estîer. 
Cist fust par tut la part coneus 
Et par tut le règne sîus 
Etc. 

Le poète continue de relever les fautes 
de ceux qui ont écrit avant lui sur Tristan ; 
alfors il resuite évidemment de son témoignage 
que y dans son opinion j les plus anciennes et 
les plus authentiques narrations sur Tristan , 
devaient être prises dans Breri y et que quel- 
ques auteurs s'en étaient écartés ^ mais que 
pour lui , il suivra toujours un homme aussi 
instruit des traditions du pays. 

Maintenant quel était ce Breri qui possé- 
dait si bien l'histoire des rois de Bretagae 
et de leurs barons ? Il faut d'abord remarquer 
que le poète dit non pas que Breri eût écrit 
cette histoire , mais seulement qu'il savait les 
gestes et les contes de ces princes. Walter* 
Scott pense que ce Breri était un Jongleur 
armoricain ; je pourrais soutenir que c'était un 



DES TROUVKKES. a Si 

Barde gallois : nos deux opinions paraîtraient 
également vraisemblables j mais nous n'au- 
rions l'un et Vautre aucun moyen d'appuyer 
nos conjectures. J'avais cm d'abord qu'il fallait 
lire i?n/tf au lieu de i?rm, et quelepoèteThomas 
s'appuyant sur le Brut de Geffroy de Mon- 
mouth , avait eu besoin d'une rime conson- 
nante en i , et avait écrit Brutiy qu'ensuite un 
copiste ignorant avait altéré le mot en Breri. 
Mais comme Geffroy ne parte nullement de 
Tristan , alors il faut dire que Breri nous est 
inconnu. Mais il ne faut pas être étonné que 
Thomas critique d'autres auteurs dont il re- 
jette l'opinion, c'est une conduite très-ordinaire 
parmi les poètes de cette époque , surtout 
lorsqu'ils traitent le même sujet : nous en 
avons de nombreux exemples. Ceux qui écri- 
vent les derniers , non seulement censurent 
et dépriment ceux qui ont écrit avant eiix , 
mais encore ils changent , altèrent et surtout 
augmentent considérablement les détails : de 
là souvent autant d'opposition dans les faits 



a64 DES TROUVÈRES 

que de variété dans le style ; aussi nous 
voyons que les deux versions anglaises du 
Roman de Hom publiées par Ritson , pré- 
sentent des diflférences marquantes ; et Walter 
Scott ne manque pas , dans son édition du 
Roman de Tristan par Thomas d'Erceldoun » 
d'indiquer quand son texte concbrde avec le 
texte français ou en diffère. 

Le baron de Hagen a publié en allemand 
le Roman de Tristan avec les deux fragmens 
français de ce Roman que M. Douce lui a 
communiqués ; mais jlgnore s'il a fait im-* 
primer le texte original , ou simplement une 
traduction. 

On trouve dans la bibliothèque Harleïenne 
(i) un poème sur la mort de la Ste.-Vierge 
et sur sa sépulture dans la vallée de Josaphat 
par les douze apôtres. Le poète se nomme 
simplement T/iomas comme dans les ouvrages 
dont nous venons de rendre compte , et il 



(i) N^ 5a34. 



DES TROUV^HES. a65 

commence celui-ci par les deux \ers suivants : 

Seignurs ore escutez» que Dens tous beneie 
Par la mort dolereiise qui nous donna la vie 
Etc. 

On peut , j e pense , regarder cette pièce comme 
la dernière de notre poète. Fidèle à l'usage éta- 
bli par les Trouvères et par les Jongleurs , il 
aura composé cette pièce sainte , comme une 
réparation de ses pièces profanes. 

Si nous ne plaçons pas parmi les Romanciers 
de la Table Ronde et du St-Graal un Raoul 
de Beauvais , auquel Galland veut* attribuer 
le Roman de Perceval , c'est que , dans son 
mémoire sur nos anciens poètes , cet acadé- 
micien y parcourant leurs manuscrits sans ins- 
truction préalable sur cette matière , a raisonné 
presque toujours par conjecture, et commis 
beaucoup d'erreurs , surtout en attribuant à 
Raoul de Beauvais un ouvrage qui est in- 
contestablement de Chrétien de Troyes (i). 



(i) Mém. de Facad. des inscript , toL a p. 468, 



^66 PES TROuvènÉs. . 

Nous avons aussi écarté toute discussion sur 
une opinion nouvellement émise , et dans 
laquelle oçi- soutient que les Romans de la 
' Table Ropfde , ainsi que ceux de Charlemagne 
et de ses paladins , sont de véritables épopées* 
Cest à la première moitié du IX*. siècle qu'on 
fait remonter cette ère prétendue homérique; 
nous ne nous arrêterons pas à contester cette 
chimérique époque ; elle est amplement com- 

« f 

battue par son auteur même , lorsqu'il ose 
afiîrmer que , cent ans avant les Troubadours , 
la muse provençale avait produit des Romans 
dans lesquels les principaux încldens de 
VOdjssée d*Homère sont entrelacés et coor- 
donnes a\fcc des fictions romanesques originales' 
PTest-il donc pas prouvé par les nombreux 
monumens que nous ont laissés les historiens 
de la Provence et du Languedoc , qu'une la- 
tinité infime et barbare était le langage de 
ces contrées ? et c'est dans ces siècles de 
ténèbres qu'un poète provençal aura pu lire 
et imiter Homère ! risum teneatisy amici. 



Bcs Trouvbres. àG'j 

L'opinion qui fait de nos Romans de che- 
valerie de-^ véritables poèmes épiques , avait 
été émise dans le dernier siècle par l'Evéque 
de Dromore,, et défendue par Rîtson ; mais 
l'un et l'autre supposaient que dans ce cas 
lé Roman devait être un récit fait par im 
poète ce pour exciter l'admiration et inspirer 
» la vertu y. en représentant un héros favorisé 
» des Dieux ,. et terminant une grande entre- 
» prise f. malgré les obstacles qui viennent s'y 
» opposer.. » (i) 

« Il est évident y dit Walter^Scott' trouvant 
» cette opinion trop générale, qu'en y regap» • 
9 dant de près , et en suivant ce système trop 
» étendu , l'Iliade ou même l'Odyssée d'Ho- 
» mère pourraient être renvoyées au genre des 
» Romans , comme il pourrait se faire aussi 
» que le Bel inconnu (2) s'élevât au rang du 
» poème épique ; cependant il est clair que 

(1) Reliques oî aitcieat poetrj. Tol. 3, p. 97» 
(a) &oinan anglais. 



a68 DES Trodvtiies. 

» dans le langage ordinaire , et suivant les 
7> règles du bon sens , il y a autant de dif- 
» férence entre ces deux genres de composi- 
» lions f qn*il en existe entre les moralités du 
» moyen âge , ses mystères grossiers , et les 
» productions dramatiques pleines de goût 
i> dont elles furent suivies. Dans un ouvrage 
» où Tart et les grâces du poète se déploient 
» à notre vue ^ où chaque partie de la corn* 
» position est en rapport exact avec les autre 
» parties , de sorte que l'ensemble s'avance 
» avec ordre vers un dënoûment raisonnable, 
» où les caractères sont tracés avec force et 
» développés avec vérité , lorsque le récit est 
» euibdli et orné d'un assez grand luxe de 
» poésie pour rendre sa marché gracieuse 
» sans Tentraver , lorsque tout cet art et ce 
» goût exquis se trouvent réunis dans l'esprit 
» du poète à un génie vaste et à un jugement 
» sûr , alors le fruit de sa lyre a droit au titre 
» de poème épique , et l'auteur peut réclamer 
» une place sur ce siège élevé où se sont 



TxOUVERiS. 369 

» assis Homère j Virgile et MillOD. Sons eeb 
» continue Walter-Scott , Fouvrage sera œhi^ 
» d'un humble Romancier... Nous le répétons 
» encore , notre goût et nos habitudes nous for- 
» cen t rie reconnaître entre le Roman et Fépopée 
» une difTérence aussi complette et aussi abso- 
]» lue qu'il en peut exister entre deux espèces 
^ distinctes dans un même genre. 9 (i) 

Laissons donc la muse proTençale vanter 
son épopée et prétendre qu'eUe a appris aux 
Français et aux Anglo-Normands à ccm^oser 
leurs Romans d'Artur et de Charlemagne ; 
elle se conforme dans ce casau goût do pays ^ 
elle gasconne , ou, suivant l'expression de nos 
Romaiiciers , elle gobe* 



(i) Essais littér. t(ur les Roiiiaiis. p. 14. 



270 



GUILLiLUMB HERKAN. 



Tktrarère ai^^o-iMNnpunid. 




E poêle n'a travaillé que sur des 
sujets de morale et de religion ; ses 
talens lui méritèrent la protection de Timpéra- 
triée Mathilde ^ fille du roi Henri 1^'. , et 
Festime des hauts dignitaires de Teglisé d'An- 
gleterre : du moins il a traité plusieurs sujets 
à leur sollicitation. Mais nous ne pouvons 
rien dire de sa famille , parce que dans 
presque tous ses ouvrages ^ il ne fait connaître 
que son prénom. Tout ce que nous pouvons 
dire , c'est qu'en nous nommant les personna- 
ges marquants pour lesquels il écrivait , il 



JDES TROm-ilES' a-*f 

nous apprend par là même qu'il rirait dans 
le XII^. siècle. iNe sachant donc rien sur œqm 
concerne sa personne j nous passons au détail 
de ses ouvrages. 

Le premier est une vie de Tobie <piH mit 
en vers à la demande de Guillaume , prieor 
de Kenilwortb dans le comté de WarwidL: 

Car jeo vus Toil uA cfaoze dire 
Qui mult est de boue matire : 
Le prior Gaillame me prie 
Del iglise Sainte-Marie 
De Keneîlleworth en Ardenne 
Qui porte le plus hante penne 
De charité que nulle iglise 
De tut le Realme a derise , 
Que jeo mis en Romans la yrîe 
De celui qui ot nom Tobie 
£tc. 

Mathieu de Vendôme avait déjà tait ce tra* 
vail en vers latins , mais je ne crois pas qu^l 
ait servi de modèle à ce Trouvère ; le poème 
fiançais est de i4o8 vers. L'auteur , en débu* 
tant j parle rapidement des anciens patriarche^ 
mais il s'étend d'une manière intéressante 



a 7^ ^^ TROUTÈ&ES. 

sur la chute d'Adam ; il fait intervenir devant 
Dieu la vérité et la justice j la miséricorde et 
la paix : les deux premières plaident contre 
rhooune coupable , les deux autres prennent 
sa défense , sollicitent sa grâce et Tobtiennent 
par la promesse d'un libérateur. Cest le seul 
endroit où le poète fasse preuve de génie : 
dans tout le reste il n'est que traducteur. 

Le second ouvrage a pour titre les joies de 
Notre-Dame. L'auteur rapporte beaucoup de 
faits arrivés à la naissance de J.-C. et qui sont 
pris dans des ouvrages apocripbes. Mais il y a 
quelque érudition dans les détails qu'il nous 
donne sur l'ancienne Rome, sur ses temples, 
sur ses théâtres , sur ses palais et sur les nom- 
breuses statues qui en faisaient l'ornement. Il 
bénit Dieu de ce que dans la grande Bretagne 
encore payenne , on célébrait la nuit du ^4 
au a 5 décembre , comme la première des nuits, 
appellée Modremest , et qu'ainsi on se pré- 
parait à célébrer, le même jour et d'une manière 
plus digne , la naissance de J.-C. On trouve 



DBS TROirVÈREJj* ^73 

de la poésie et- souvent de Mévation dans 
cet ouvrage ; ainsi quand l'auteur veut prou- 
ver la possibilité et ensuite la vérité de l'in- 
carnation du Verbe ^ il dit: 

Cil qui fist home de limon , 
Cil qui fist ce que nous veon 
Et ce que nus ne poum veir ^ 
Cl qui fait toner et pluveir > 
Cil qui fait la terre tembler , 
Qui fait les granz venz assembler 
£t combatre la suz en l'air , 
Cil qui fait la foudre et l'éclair | 
Quidez vus quil li fust grief 
Quant il n*a ni fin ni chief 
Que sa parole chair prist ?. 
Tûtes les choses que il fist ^ 
Ke fist il dune tut par parole 
Bestes y peissum, oisel qui vole ? 
Tûtes les choses que il fist , 
Furent faites quant il le dist. 
Quant il dist : seit jor , il fîi jor , 
Une clarté sans tenebror« 
Et a ceo ne demeura gaires ; 
Seient , dit il , dous luminaires, 
li plus granz seit al jor doné 
Et li autres a l'obscurité. 
Dune fu li soleas que vus veez 
Dont TUS este»' enluminez , 

a l8 



^'j^ DES TROtJViBES. 

Et la lune qui fait son curs 
£t son cressant et son decurs ; 
n fis dune tut et tut delTra » 
A tel hore com li plaira- 

Le poète se nomme à la fin de cet ouvrage, 
et il invite ceux qui le liront , à prier pour 
celui qui leur a fait connaître les foies de 
Notre-Dame. Son poème est dç ii 5a vers. 

Le troisième ouvrage de Guillaume peut 
être intitulé : les trois mots de Vé\féque de 
Lincoln. Ce prélat est Alexandre , évêque en 
I ia3 et mort en 1 147- Il donna à notre poète 
les trois mots suivans : fumée y phiye et 
femme , prétendant que ces trois choses chas- 
saient un homme de sa maison ; il engagea le 
poète à traiter en vers un sujet aussi bizarre : 

Treiz moz qui me sont enchaînez 
. Dont jeo me soi trop atargiez , 
Vus dirai, se vus plest entendre^ 
Et Tessamble est bon a aprendre 
Mustré m*a Féveque Alisandre 
Qui autant com la salamandre 
Aime le feu et la chalor. 
Aime curtei^ie et valor • 



DES TROUVÈRES. 275 

Que treiz choses el siècle sont 
Qui a home mult grant mal font « 
£t le chacent de sa meson 
Qu'il ne puet en nule seson 
Maindre a ele ne demorer 4 
A force l'en covient aler 
Etc. 

Le poète tire avec esprit un sens moral 
d'un sujet aussi embarrassant : la maison, c'est 
le ciel ; la fumée, c'est l'orgueil ; la pluie, c'est 
la convoitise; la femme méchante, c'est la luxure, 
trois vices qui expulsent l'homme du ciel. U 
termine son ouvrage , qui est de 844 ^^^ y 
par des reflexions vraiment philosophiques 
sur le caractère de l'homme : 

La plus digne chose qui seit 
Que par feiz j'esgarde et vdt l 
Ceo est rhome sans nule dote « 
Car Taltre créature tote 
li obeist oltreement. 
Et est a son commandement ; 
Et si bien garde vus prenez f 
Et en YQstre quer en pensez , 
L'home est le plus vil rien del monde i' 
Quant il deost estre le plus munde i 
Car tote l'autre créature 



276 DES tROUvi:RE«. 

Obeist selon âa nature 

Plus a Dieu que home ne fait ; 

Ceo'me semble mult grant forfait » 

Quant l'home set que il deit faire 

Et que il fait tut a contraire 1 

Et la beste qui n*en set rien , 

Sert et obeist et fait bien. 

Donc deit l'home perdre par dreîk 

Sa noblesse et sa digneté 1 

Et estre tut déshérité 

Sans revenir à l'héritage , 

Qu'Adam perdît par son oltrage. 
Omnia si penses , homo dignior invenietur , 
Cujus ad qfficium cuticia parata vides: 
Omnia si tnuines , homo vUior invenietur 
Parent cuncta Deo , solus oherrat Aomo» 

Le quatrième ouvrage est l'histoire de la 
Madeleine à Marseille , ses prédications et ses 
miracles. Cest un sujet certainement tiré des 
fausses légendes et que l'auteur a traité en 712 

vers. 
Le cinquième est un poème sur la mort 

de la Ste.-Vierge et un sur sa sépulture dans 
la vallée de Josaphat par les douze apôtres ; 
dans cet ouvragé l'auteur ajoute à son pré- 
nom sa qualité de prêtre y et probablement du 



DES TROrviRES. 71'] 

diocèse de Liucolu.^ il le termine en s'adres- 
sant à la Vierge: 

Jeo ai a nom GuUIame , nlobliez pas mon nom , 
Prestre siii ordené , tis sers sui et tis hom f 
Ore ai fait ton cornant , rimé ai ma chanson 

Etei 

On trouve les cinq ouvages que nous 
venons d'indiquer ci-dessus^ à la bibliothèque 
du roi f n^. a56o ; mais je crois que le dernier 
sur la mort de la Sainte Vierge est extrait 
d'un poème plus ample intitulé' ^ la ge- 
nesîs et la mort d& Njotre^Dame Suinte Marie j 
qui est dans la* bibliothèque Harleîennè 
n^. ^22 y parce que la partie sur la mort de 
la Vierge et la conclusion de Touvrage sont 
absolument les mêmes dans les deux manus* 
crits ; la seule différence est que j dans le 
manuscrit Harleïen , le poète se nomme 

« 

Herman :. 

Or voil a tel parler ^ ki ait fait la chanson 
Jeo ai. a nom Hermans , n'en oubliez moa nom. 
Prestre «ui ordiné , tis sers sui et tis hom , 
Ore ai' fait ton con^and^jt fine ai là chausoq 
Etc. 



3^8 DES TROUVÈBES* 

Il faut alors dire que Guillaume a mis son 
nom de famille dans cet ouvrage , et seule- 
ment son prénom dans les autres , usage assez 
ordinaire chez les poètes du moyen âge. 

En traitant l'histoire de la Vierge , Herman 
remonte nécessairement à Adam , parce que 
Dieu avait promis au premier homme que 
d'une autre femme, naîtrait un Sauveur qui 
réparerait les malheurs du genre humain ; alors 
Tauteiur commence son poème par l'histoire 
de la chute d'Adam ; elle est curieuse par 
la naïveté du dialogue entre Dieii , nos pre- 
miers parens , et le serpent. Dieu plaçant 
d^abord Adam et Eve dans le paradis terrestre, 
leur parle ainsi : 

Adam od ta compaîgne paradis garderas^ 
Del fruit de tuz ces arbres , si te plaist , mangeras i 
Mes fors de ccst pumer , de cest ne gusteras. 
Si tu bien me le gardes , grant preui avérai , 
£tsi tu en mangues, la mort receveras» 

Et s'adressant particulièrement à Eve , 

Eva nel entens tu ?... sire nel tiens en gas.Â. 
Ensi te le comans sur la joie que tu as 
Etc.: 



DES TROUVÈRES. 279 

Il peint la tentation de la première femme : 

Li diables s'en issit del enfem purulent , 

Muçat sel en paradis sus l'erbe cum serpent | 

Al pulmer est venu qui est mis en defent» 

Tut ; entur s'avircme , aguaitant en tôt sens 

Que Adam ne le sont , qui est de grant purpens p 

Aperçut sei que £va n*est mie de si grant sens 

Etc. 

ê 

On trouve encore dans la bibliothèque Cot- 
tonienne le même poème sur la mort de la 
Sainte-Vierge ; Fauteur le termine ainsi : 

Madame en ton honur fet ay ceste diansoD , 
Jeo ai a noùn Heraians etc. 

Le sixième ouvrage du poète Guillaume est 
une espèce de pièce dramatique qu'il travailla 
à la demande de Guillaume , prieur de Renil- 
-worth. Le sujet est pris d'un passage du Psal- 
miste : la justice et la paix se sorti embrassées; 
la miséricorde et la vérité se sont réurues. Ces 
quatre vertus sont quatre sœurs suivant le 
poète; après la chute du premier homme , elles 
se réunissent devant le trône de Dieu ; la 
vérité et la justice plaident contre le coupable, 
la miséricorde et là, paix prennent sa défense. 



«8o JIFS TROUX-iRES. 

La promesse d'tia Saaveur , qui satisfera pour 
lliomme à la justice divine y met d'accord les 
quatre soeurs et termine la grande question 
du salut du genre humam. Mais je crois que 
e'est un épisode qu'on trouve déjà dans le 
premier ouvrage , et que le poète aura retou- 
ché particulièrement. 

Plusieurs poètes anglo-normands traitèrent 
dans la suite le même sujet, comme nous 
le verrons dans le cours de cet ouvrage , mais 
Guillaume Herman a le mérite de Tinvention* 

On doit ajouter aux ouvrages de ce poète 
une histoire des Sibj-lles j composée en v^*s 
Irançais , à la demande de l'impératrice Mathilde, 
fille du duc de Normandie Hemi l®"*. Mais je 
ne sais si l'on doit croire l'auteur^ cpiand il dit 
qu'il a traduit cet ouvrage du latin , et si^comme 
les autres écrivains de son temps , il â'a pas 
voulu donner par là plus de prix à son ou* 
vrage ; du moins je ne connais pas d'auteur 
qui, à l'époque du XII*. siècle, eût déjà ex 
prpfessQ traité un pareil sujet. Alors il faut 



DES TROtrvèHES. a8l 

dire que le poète aura lui-même travaille cet 
ouvrage d'après ce que les auteurs payens 
et les pères de Péglîse ont pu dire sur les 
Sibylles ; or y comme toutes ses notions étaient 
prises dans des ouvrages latins y il aura peut- 
être regardé lé sien comme une traduction. 
Pour le composer il fallait des recherches et 
de l'érudition ; le poète prouve qu'il avait un 
peu étudié la matière , mais il n^avait ni 
l'érudition , ni la critique nécessaire pour un 
pareil travail. D'abord comme Lactance , il 
compté , d'après Varron , dix Sibylles ; encore 
îl ne se rencontre pas toujours avec les an- 
ciens sur leur origine et sur leurs noms. Voici 
d'abord son début : 

n furent dis sibiles f 

Gentils dames nobiIe$| 

Ki orent en lur vie * 

Esprit de prophççie 9 , 

£1 nancioient a la gent 

De leur avènement; 

Disoient aventures 

De diverses mesures y 

Si com dient auctur 



aSâ DES TBOU\£E£S. 

Et li mesure plusur. 
Sibile erent nomées 
Et sages apelées » 
Tiites femmes savantes 
Ki erent devinantes* 
Etc. 

Le poète passe ensuite à rénumeration des 
dix Sybilles :Ia première néeen Perse ;laseconde 
en Lybie; la troisième à Delphes (^De^Aica)i 
elle prédit la guerre de Troye ; la quatrième 
est Chimera née en Lombardie^ suivant le 
poète y tandis que les anciens ^ sans la nom- 
mer , la font naitre à Babylone et venii^ en»iite 
à Cumes , d'où elle prit son nom. D'ailleurs 
la Chimère en mythologie est un monstre tue 
par Bellérophon et non pas mie Sibylle. La 
cinquième est Erythrée , née aussi à Babylone. 
La sudème est Cassandra que les autres his- 
toriens ne désignent que sous le nom de 
Sibylle de 5>smK)s. Apollon avait bien fait con- 
naître à Cassandre le sort futur de Troye; 
mais aucun auteur , excepté notre poète , n'a 
placé la fille de Priam parmi les Sibylles. La 



i)BS TROtJVERES, ^83 

Septième y selon lui/ a deux noms Chîmera et 
Elmateia ( Âmathée ) ; les anciens ne la nom«- 
mënt que Cumana\\ai huitième est EUsospontia^ 
ou Sibylle de lUellespont ; on ne sait rien 
de la neuvième y sinon qu'elle était née en 
Phrygie; de là son nom de Phrygienne :1e poète 
la nomme Marmutîa. Enfin la dixième et 
dernière Sibylle est appellée Tiburtina et 
Bulœa. Le poète la fait voyager à Babylone , à 
Sidon et à Jérusalem^ où elle s'entretient avec 
Salomon.La grande réputation dont elle jouis- 
sait 9 la fit appeler à Rome par l'empereur 
Tracianus. Une députation de cent sénateurs 
ya la consulter sur des prodiges qui effraient 
le peuple ; elle leur annonce une série de 
rois , et des détails sur leurs règnes ; mais on 
ne lit que les lettres initiales de leurs noms ; 
elle leur prédit la venue du Messie , celle de 
l'Anté-Christ , le jugement dernier et les 
signes qui le précéderont. 

Nous ne nous arrêterons pas à chercher 
où le poète avait pris quelques noms qull 



a84 DES TAOUmtES»^ 

donne aux Sibylles et qui ont été ineomitts 
aux anciens. La dixième nous montre une 
Sibylle qut , après avoir conversé avec Salo- 
mon, vient à Rome dont la fondation est posté- 
tieure de plusieurs siècles à ce prince ;. elle 
prêche lafoi ^à la même époque, à l'empereur 
et au sénat de cette ville ; ensuite elle est élue 
reinedeSidon^etfînit par devenir Ste4[3odovine; 
lout^ comme on le voit ^ nous dispense de nous 
occuper d'un ouvrage qui est plutôt un Roman 
qu'une histoire ^ et qu'on peut placer à k 
suite des livres Sibyllins, fabriqués dans les 
deux premiers siècles de l'Eglise. 

L'impératrice Mathilde mourut en 1 167 , et 
sa mort arriva pendant la composition de 
l'ouvrage qu'elle avait commandé à l'auteur : 
car ij le finit en priant Dieu , pour que l'âme 
de cette princesse soit en paradis^ 

Ce Roman des Sibylles est de 2496 vers. 



DES TROinràRES ^85 



HUGUES DE ROTELâNDE. 




s Trouvère étaitdeCrédenhiUeD G)r- 
nouailles, du moins il nous apprend 
qu'il y faisait sa demeure ordinaire. H vivait 
dans la seconde moitié du Xll*. siècle, parce 
qu'il parle de Gautier Map comme d'un auteur 
contemporain, et l'on sait que ce dernier vi- 
vait sous le roi Henri II. 

Sous le règne de ce prince parut une grande 
partie des Romans de la Table Ronde : le goût 
du siècle était décidé pour ce genre d'ouvra- 
ges ; il était une suite nécessaire de cet esprit 
de chevalerie qui dominait à la cour de ce nuv 



a86 ^ 



DES TnOfTVËilCS* 

narque^ et à celle de son (ils RichardrCœur-de 
Lion. La lecture de ces Romans échauffa sans 
doute l'imagination de Hugues de Rotelande^et il 
prit la plume pour travaiUer dans ce genre. Hais 
soit que les Romans du roi Artur et de ses pa- 
ladins lui parussent déjà bien nombreux , soit 
qu'il dédaignât les fables armoricaines et gal- 
loises dont il avait dû être bercé dès son en- 
fance , il rejeta des sujets devenus trop com« 
muns. Ce fut dans la grande Grèce qu'il plaça 
ses héros ; elle était depuis un siècle illustrée; 
par les exploits et la conquête des Normands, 

et ce théâtre lui offrit plus d'attraits que le sol 
des fables bretonnes. 

Son premier ouvrage est le Roman (TYpch 
médouj fils d'Hermogènes qui régnait sur la. 
Fouille. Le poète chante les amours de smi 
héros pour la fille du duc de Calabre, nonunée 
Fière; il raconte ses voyages en France et sur- 
tout en Normandie pour chercher des aventures 
et pour signaler son courage ; enfin il célèbre 
ses exploits chevaleresques qui , en le couvrant 



DES TROnrèBES. ûSy 

de gloire, le rendent digne de celle qu^il aime. 
Mais tenant toujours un peu aux héros de son 
pays y il ne manque pas de lui faire rencontrer 
le roi Artur qui règne sur la France. Ypomédon 
se distingue à sa cour et y mérite les éloges 
des chevaliers de la Table Ronde; mais ce qui 
intéresse le plus dans ce Roman^ c'est la des- 
cription d'un tournoi auquel se trouvent les 
rois et les princes de l'Europe combattant pour 
disputer la main de la princesse de Calabre , 
et dans lequel, comme on se Fimagine bien, 
c'est Ypomédon qui triomphe et qui l'obtient. 
Nous ne nous arrêterons pas à parler des rôles 
que jouent, dans ce Roman, Nestor duc de Nor- 
mandie, Movesteus fils du roi d'Irlande, 
Adraste sire d'Athènes, Drias et Amphyon ba- 
rons de la Sicile : nous citerons seulement 
lliommage qu'U rend à la lyre du dernier : 

Riches hom fii, mes vieulz esteit| 
Mut estmt saine et mut saveit, 
Et mut esteit pruz et curteis 
Et mut saveit des andens LaiS| 
Le plus sage hom est del p»s 
Etc. 



a88 D£S TROUYERES. 

Hugues de Rotelande, suiyant Tusage et la 
manie des Romanciers de son temps , dit que 
son ouvrage avait été originairement écrit en 
latin et qu'il n'a fait que le mettre en vers fràn- 
çaîs;il est même surpris que d'autres n'aient 
pas déjà fsdt ce travail : 

Mut me menreil de ces clers sages 
Kl entendent plusurs langages 
K'il ont lessé ceste historié 
Ke nuls ne out en mémorie; 
Jeo ne dis pas k'il bien ne dit 
Cil qui en latin la descrit ; 
Mes plus i ad lais que lettrez | 
Si le latin n'est translatez 
Gaire^ n'i erent entendanz, 
Por ceo Toil dire en rooiana 
Etc. 

Cependant, comme dans le corps de son 
ouvrage, il demande quelquefois pardon à ses 
lecteurs des mensonges qu'il débite , du moins 
c'est ainsi qu'il qualifie ses fictions , il con- 
vient par là même qu'il est auteur et non tra« 
ducteur. Mais , comme nous l'avons déjà renuu^ 
que y il semble qu'on ignorât alors que Fin- 



DES TaonràftEs. 289 

vention, en montrant le génie du poète , met 
par là même à portée de mieux juger de 
son mérite- Hugues de Rotelande semble 
même la regarder comme une iaute; il s'en 
excuse, en disant qu'il est bien difficile que 
l'homme le plus honnête ne mente pas quel- 
quefois, et, afin qu'on ne l'accuse pas d'exceller 
dans l'art de mentir , il dit que Gautier Map^ 
qui écrit dans le même genre, est aussi habile 

que lui: 

I^e mettes mie tout sur mel, 
Seul ne sai pès de mentir Tart^ 
Walter Map reset bien sa part. 
En'm^idre afaûre mut suvent 
Un bien rainable bom mesprent; 
Ne purquant, a la meie entoite, 
Ve quis pas ke nul de yus mente 
Etc. 

On trouve dans ce poète un talent particu- 
lier : il fait ordinairement sortir des faits qu'il 
raconte, une vérité morale, toujours instruc- 
tive, et qu'il exprime d'une manière senlen- 
cieuse; son ouvrage en est rempli; on en peut 
juger par les suivantes : 

a 19 



a^O D£S TROUVERES. 

Ki bien attend, ne mes attei]id«\^j 
Ki se hâte plus kil ne deit, 
Suvent li vient mauvais expleit.I 
On dit ke ki munte trop haut, 
Tostpot descendre a mauveis saut*.« 
Cil ki bien aime, tart oublie... 
Test est Foil ovecque Tamur, 
Le dêi la ou l'en sent dolur... 

Ce poète a dit long-temps avant le bon La- 
Fontaine : 

Or sai bien , n'est mie gabas 9 
Mieux vaut un tiens , ke deux auras. 

Après le mariage dTpomëdon et de la prin» 
cessai de Calabre , Fauteur termine son Roman 
en renvoyant ses lecteurs à l'histoire de Thèbes 
pour y apprendre la suite de la vie de son 
béros; il est probable qu'il entend par là la my- 
thologie , pareeque nous n'avons pas l'histoire 
de cette ville traitée ex professa par les anciens; 
peut-être aussi renvoie-t-il au Roman de Thèbes 
qui existait alors en vers français et que nous 
avons encore aujourd'hui. 

Le Roman dTpomédon est au musée Bri« 



urs TRoiTviiRiRS. agi 

tannique, et contient lOjSoover^ (')? ^^ ^ 
été très-anciennement traduit en vers anglais ; 
M. Ellis en a donné une analyse (a) , et War- 
ton en a publié quelques morceaux choisis (3). 
L'évèque Tanner dans sa Bibliothèque cambro^ 
britannique a mal-à-propos attribué à Hugues de 
Rotelande le Roman de Capaneus , au lieu du 
Roman (TYpomédon; Capaneus n'est qu'un ac- 
teur secondaire 9 et nullement le héros du Ro- 
man , il est frère utérin dTpomédon. Enfin par- 
mi les notes savantes dont on a enrichi la se- 
conde édition de l'histoire de la poésie anglaise 
de Warton , l'annotateur s'est trompé en faisant 
du Roman d'Ypomédon et du Roman de Capa- 
neus, deux ouvrages différens, puisque le der- 
nier est un titre donné par erreur au premier (4V 

Le second ouvrage de Hugues de Rotelande 



(i) Bibl.. Cottoii.yespasianus. AYII. 

(a) Spécimens of metrical romances, vol. 3. p. 2o8, 

(3) Hist of english poetry, vol. a. p. 3i. 

(() Ibid. vol. I. p. 89. 



lC)2 l)F5 TIIOIJYÈRES 

est le Roman de Prothesilaùs ^ qui (ait suite 
à celui d'Ypomédon. Ce dernier a deux fils 

de laduchessedeCalabre^DanaûsetProthesUaûs; 
celui-là a la Fouille en partage , et celui-<â la 
Calabre. Mais Danaûs, par les conseils et 
les intrigues de son ministre Pentalis le Guis- 
chus, s'empare des états de son frère, et ce 
sont les travaux de Prothesilaûs pour recou- 
vrer la Calabre, qui font le sujet de ce Roman* 
Hugues de Rotelande le commença presque 
aussitôt qu'il eut fini le premier, et il en dpnne 
les raisons en débutant : 

Hue de Rotelande dit 
Qui traiter revoit cest escrit : 
Cil qui raisun et bien entent 
Tfe doit reposer longuement, 
Ainsjois et noix, et tuz tems 
Ses ovres montrer et son sens; 
Kar por repos ne por paresce 
Ne vendra j a hom àhaltesee 
Etc. 

Ce Roman présente les prodigieux exploits 
de la chevalerie : long-temps errant dans plu- 
sieurs pays et toujours inconnu, Prothesilaûs 



BES TROUVERES. ^93 

signale partout sa valeur : eUe lui Eût surtout 
remporter le prix dans les jeux que son père a 
rétablis dans l'ancienne Grèce. Médée, reine de 
File de Crète, Taime et le fait chercher partout ; 

il la voit, sans qu'elle le connaisse; connu, il la 
fuit malgré son amour ponr elle; tout atta- 
chement lui répugne, s'il n'a, avant tout, repris 
possession de ses états usurpés par son frère. 
Enfin il e^ assez heureux pour remonter sur 
son trône après une victoire remportée sur 
Danaùs, et en tuant lui même le ministre 
Pentalis. Alors le mariage de la reine de Crète 
avec Prothésilaûs est le dénouemeni du Ro- 
man. 

On se forme en travaillant : il y a plus de 
poésie dans ce second Roman que dans le pre- 
mier ; on y trouve des descriptions assez bien 
faites , il y a du mouvement et de la verve , 
partout du naturel et du génie, malgré le lan- 
gage dur et incorrect de l'auteur,, défaut très, 
excusable dans un Gallois écrivant en français 
au XIP «èclej au reste il est toujours senten- 



a 94 »ES TROUVÈRES. 

cieux et plein de bon sens. INous pouvons don- 
ner une idée de son style et de sa poésie dans 
la description qu'il fait d'une tempête : 



La nef s'en rait a grant espleit; 
Fol est qui en ore se creit; 
Après bel tems suef et cler 
yeit Ten bientost le tems trubler; 
Après chalt soleil, tems pluTius; 
Après cler^ tems tenebms; 
Après suef tems y grant torment. 
Et après tems seri, grimt vent; 
Cil urent cler tems tout le jor y 
Bel etsuef sanstenebror. 
Et unt siglé a grant déduit. 
Le jor s'en vait y vient la nuit 
Et il sunt alkes loin de. terre. 
Un vent lor crest qui mult les serre ; 
Li vent commence a traverser , 
A poi n'a fait la nef verser ; 
Tuz unt desgardé lor atil; 
Rumpent lor cordes , cruist lanef. 
Cil dedenz abaissent le tref , 
Et vont waucrant par celé mer 
La u Deus les vodra mener. 
Li venz et ça et la les bute 
lonas crent et Gaudes se dote 
Les wages enflent durement^ 



DES TROUVÈRES. ugS 

IVa cil dedenz ne se espoeatenU 
lÀ airs est tenebruz et neir, 
Nuls d'els ne pot altre veer , 
Gaudes et li altre s'esmaient, 
Kar ne seventquel part il traient » 
Ne quel part porrunt trover terre , 
ITen qnel païs seur port quere. 
Lime ne luit, ne altre luor, 
Tote nuit desque vers le jor 
Unt il esté si tormentez. 
li venz lor est un poi tomez p 
H est alkes assuagez . 
Et li tems un poi esclairsies. 
Gaudes commença a parler : 
Neptunus^ sire, Deu de mer 
Et vus £ol, reis des venz. 
Or nus gardez en ces tormenf » 
Et vus dame de mer, Tetis^ 
Défendez nus de Pentalis, 
De Calabre et de cel rivage > 
Qui trop nus a fait grant damage 
Etc. 



liC Roman de Prothesilaûs est a la bibIîo« 

5 

thèque du roi n^ 7989;' on y compte 
IO9800 vers, et encore il est incomplet, parce 
qu'il y manque plusieurs pages. 
Langlet Dufresnoy n'a pas connu les deux 



aQfi DES TROUVÈRES. 

Romans de Hugues de Rotelande y parce qu'il 
n'en fait aucune mention dans sa bibliothèque 
des Romans. 

On attribue encore à ce poète un dialogue 
en vers intitulé : La plainte par entre Henri 
de Lacf Cowite de Nichole (Lincoln) etsirfTaur 
ier de Bihlesworih pur la croiserîe en la terre 
sainte (i). Je n'ai jamais vu cet ouvrage, mais je 
doute qu'il soit de notre poète; Henri de Lacy 
mourut en i3iay et Hugues de Rotelande écri- 
vait certainement dans la seconde moitié du 
XIP. siècle. * 

(i) Warton, vol* i« p. 89. 




w 



DES TIlOU\£R£S. ÎI97 



n II w »w v m»m tMfH w mm^i nn i i K» hwhodw h » owwwMmwnnMXfwmftMtotMWWHnO wwiWMwanturM 



BOSON. 




^L y a plusieurs familles de ce nom 

en Angleterre. 

Thoroton, dans son histoire du Nothingham- 

shire , donne la généalogie des Boson de ce 
comté (i). Mais comme le poète ne nous a 

pas marqué son prénom dans ses ouvrages f 
nous ne pouvons dire s'il appartenait à cette 
famille. L'évéque Tanner ^ dans sa bibliothèque 
Britarmica-Irlandoise , parle d'un Boson d'o- 
rigine anglaise y neveu et secrétaire du pape 

(x) p. ia8. 



^9^ DES TROUVERES* 

Adrien IV ; il fut créé par son onde cardinal 
du titre de St-Cosme et de Sr-Damien ^ en 1 1 53^ 
et mourut en 1 1 8 1 . Comme tous les bic^ra- 
phes s'accordent à le regarder comme un 
homme religieux , ârudit^ et un des théologiens 
les plus profonds de son siècle (1)7 je crois 
que c'est à lui qu'il faut attribuer neuf vies 
de Saintes en vers français ; le poète se nom- 
me plusieurs fois dans cet ouvrage qui consiste 
dans les vies de Ste.-Lucie ^ de Ste.-Marie-Mag- 
deleine , de Ste..S&irguerite , de JSte.-Marthe y 
de Ste.-Elizabeth , de Ste-Christiné ^ de Ste- 
Julienne , de Ste-Agnès et de Ste-Agathe. 

Les poésies de cet agiographe sont au mu- 
séum britannique (a) , elles comprennent d^ux 
mille huit cents vers. Le manuscrit qui les 
renferme, contient aussi un autre ouvrage in- 
titulé, VÉvangile translate de latin en françois; 
ce titre n'est pas exact, ce n'est pas TÉvan- 



M*i 



(i). Pits append. p. 8?.7. Baie XIII. 72. 
(9.) Bibl. Cotton, Doinitianns A. XI. 



DES T&OUYERES. 2^99 

gile f mais seulement un sonmiaire des vérités 
dogmatiques et morales qu'il renferme , et 
j'attribue au même poète cet ouvrage qui 
est de 600 vers. Chi peut avoir une idée de 
sa poésie dans les vers suivants sur la charité: 

L'amonr de Dieu est sans dotance 
De chaque vertu la naissance ; 
Li Seint nus dit : ki ne aime mie 
Il maint en mort , si est sans "vie^ 
Ki aime hui , et het demain 
Est amour faux et feble et vain 
Mais l'amour est leal et fort 
Ki veit croissant jeske la mort 
Etc. 

Il y a de la poésie dans les vers suivants : 

O mort com dar« et amere 
Est a tuz homes ta memoyre I 
Tu prens ceus soudeynement 
Ki quident vivre longement ; 
Tu prens les dormanz en leur Ht j 
Tu toudz as riches leur délit ; 
Tu abaz en un seul jour 
JÀ povre et li emperour; 
Ne est al secle rcys qui vive 
Ki contre tei seit poestîve ; 
Tu fes flestrer la rose fi esche ^ 
Tu fes Icsser jus ef tresche j 



3oO DES TROUVÈRE». 

TvL (es valeir le sac et hair 
Tu mets devant ceo k*est derrière » 
Tu prens le fils avant le père ; 
Autant eom piirpre et robe neir. 
K.e vaut bonur 9 l^e vaut richesce ! 
Re vaut haute , ke -vaut haultesce $ 
Kant ceste joie ke ci ad 
En un poi d^houre tresirad ! 
Etc. 

La même pièce se trouve encore bibl. re- 
g. ao. B. XIV. 



MHIi 



DBS TliOUVilllES. 3of 



i)t%w%%»w%wM>|f»iiM<»i%i%»MwM(»it<iwt>MMfi(iwiiW[^^ mwtmtim^^MmitM m m w 



GUILLAIIBIB DE SAINT-PAIB. 




:E Trouvère , moine de Tabbaye du 
Mont-St-Michel, vivait au XO^. siècle, 
sous Robert deTborigny ^abbë de ce monastère. 
Nous avons delui, en vers français^ l'histoire de 
la fondation de cette abbaye , de ses abbës et 
des miracles qui y furent anciennement opérés 
par l'intercession du St-Ârcbange. Mais , suivant 
le poète y son ouvrage n'est qu'une traduction 
d'une histoirç latine , composée probable- 
ment par quelque religieux de ce monastère; 
ou bieu; comme tant d'autres Trou vères, croyant 
donner du poids à son ouvrage , lui attribue-t^ii 



3oa PFS TROUVKUÏlâ. 

une telle origine ; quoiqu'il en soit , il faut re- 
connaître que son poème offre de Fintérêt 
sous plusieurs rapports. 

D'abord la description qu'il nous fait "de 
Fantique position du Mout-St-Michel, présente 
des détails géographiques et géologiques : il 
dit que cette montagne , aujourd'hui entourée 
par la mer , Fêtait jadis par une forêt très-re- 
nommée y qu'il appelle Quokelunde , et qu'on 
pouvait facilement aller d'Avranches au Poelet 
et à la cité; de Ridolet. J'ignore la position de 
ces anciens lieux , probablement engloutis pat 
la mer; mais je crois assez aux détails histo« 
riques que donne le poète ; il écrivait sous 
les yeux de son abbé Robert de Thorigny , 
alias , Robert -du -Mont , annaliste instruit 
et peu crédule. 

Desous Avranches vers Bretaigne 
Qui tous tems fut terre grifalae , 
£st la forent de Quokelunde 
Dunt grant parole est par le mnnde ; 
Ceu qui or est mer et areîne , 
En icel tems ert forest pleine 



DES TROirVKBES. 3o3 

De mainte riche Teneisoii » 
Mes ore il noet li poisson , 
Dunr peost Fen très -bien aler, 
?«i estuest ja ci>endre la mer , 
d'Avrenchcs dreit a Podet 
A la cité de Ridolet. 
En la forest avmt mi mont 
Etc. 

Ces révolutions dans le territoire du MoDt- 
St-Micbel durent avoir lieu , suivant le poète, 
sous répiscopat de St-Aubert , et sous le règ/Èe 
de ChildeberL 

Le Trouvère se Êdt connaître dans les vert 
;suivants : 

Uns juvencels , moine est del mont f 
Deus en son règne part lî dimt , 
Guillelme a non de Saint^-Paier 

Escrit en cest rjuaier , 
El tems Robeirt de Tliorîgnîé f 
Fut cest Romans fait et troré 

Etc. 

« 

L'église du Mont-St-Micbel était autrefois 
très-renommée par les pèlerinages des fidèles , 
et surtout par ceux des ducs de Normandie , 
des rois d'Angleterre et d'Ecosse , et des rois 



3o4 DES TROUTEXES 

de Fnnc^Louis YU^Sl-LouisyFliii^pel&HaTdî, 
Chailes Yl^Umb XI et Fiancois F'. Airant 
la réyolatîon , on voyait enocMie les bourgeois 
des TÎUes de notre basse pioTÎnoe , former 
des associations pour aller en pâérinage au 
Mont-St-Michd ; cm partait avec le drapeau , 
tambour battant et le bourdon en main ; celui 
qui le premier apercerait le Mcmt , était dé- 
daré roi de l'association. On revenait de même 
en corps j le manteau orné de coquilles ; le, 
roi portait la couronne , et on finissait par 
former des confréries de St-Hichel dans la 
paroisse d'où Ton était parti. 

Le poète décrit ces fêtes conune célébrées 
dès les plus anciens temps : 

Les meschines et les valiez 
Chescuns d*els dit vers ou sonnez p 
Neis li viellart , revunt chantant 
De léece fiunt tuit semblant... 
Cil jugleor la on il vont 
Tuit lor vieles traites unt , 
Lais et sonnez vunt vielant , 
Le tens est beals y la joie est giranl , 
Cors et boisines et fresteak 



D£S<TE01TVi[B£S. 3o5 

Et flenstes et dialaDi>ab 
Sonnoient , si qae les BMUitaignes 
En retintoent et Les pleîgnes. 
Rues ont fait par les chemins , 
Plenté i ont de divers vins , 
Pain et pastés , finit et poissons i 
Oisels , oubleies , veneisons. 
De totes pais aveit a vendre 
Etc. 

« 

Nous ne connaissons pas d'autre omrage 
de Guillaume de St-Pair , qui dit l'avoir com- 
posé pour l'instruction des pèlerins. Le ma- .. 
nuscrit qui le renfermait, a passé en Ang^etene 
pendant la révolution^ 




lO 



3o6 DES Taomrè&Es. 



^wMMHMMaHNiMMfnnnMii«a»Mw«ipi 



ANDRÉ DE GOUTAKGES* 




'b Trouvère prend le titre de Maître 
qualité qu'on ne adonnait qu'aux 
hommes de lettres dans le XII®. siècle et les 
suivants. Il se nomme lui-même Maître André 
de Coutances , et quelquefois simplement 
Maître Andréa Sa &mille fut jadis illustre en 
Angleterre comme en Normandie : Gautier de 
Coutances fut chancelier d'Angleterre, évêque 
de Lincoln en 1 183 , et archevêque de Roueo 
en ii85 , et Jean de Coutances, son neveu , 
grand doyen de cette métropole. Maître André 
leur parent, n'est connu que par ses ouvrages. 



DES TROUVSEES. 307 

Le premier est le Roman de la resutrection 
de J.^C. , traduit du latin de Nicodemus. On 
attribue à ce dernier auteur un évangile apo- 
cryphe y dont le style annonce la basse latinité. 
Cest un récit de faux miracles opérés à la 
résurrection du Sauveur , et c'est la source « 
dans laquelle André de Coutances déclare 
avoir pi^isé la matière de son Roman. U dédia 
cet ouvragé à la dame de Tripehou, qu'il ap- 
pelle sa dameet sa cousine. La terre de Tripehou 
( canton de Carentan ) faisait jadis partie de 
la baronnie du Hommet en G)tentin ; les Du- 
Hommet étaient alors connétables héréditaires 
de Normandie , et cette parenté confirme l'o- 
rigine de Maitre André. Voici le début de son 
Roman : 

Seignor , mestre André de Costanecs 
Qui moult ama sonnez et dances ^ 
Vos mande qu'il n'en a mes cure 
Quar son aage qui est mure 
Le semont d'aucun bien traitier 
Qui doic plere et profitier 
Etc. 



3ô8 BtEfl TROtYÈRSS. 

Il dit ensuite qu'il Pécrit pour sa cousine : 

Cest la dame de Tribdiou f 
A qui je me rends et me vou 

Et faire le dai sans falndse 
Quar mont m'a montré grant franchise l 
Les biens qi^elle m'a fait por Dieu 
. M'ont tenu et tiennent grant lieu j 
Ele est ma dame et ma cosine 
Etc. 

Le second ouvrage d'André de Coutanceg 
est intitulé le Roman des Français. Cest une 
satire contre cette nation ^ ce qui prouve que 
l'auteur écrivait avant que Pliilippe-Au§;uste| 
profitant de la lâcheté du duc Jean-Sans-Terre^ 

« 

se fût emparé de notre province. Mais comme 
le manuscrit de cet ouvrage a passé en Angle* 
terre , je n'ai pas eu le tems de l'étudier et 
je ne suis pas en état d'en rendre compte. 



DIS TBOfTTilieS. 



Î09 



l 



GERVMSDE PONT Sn^VASE^CC. 



&E Trouvère «tût on dcfc « 

" de Pont SteAIâxenoe 
Soi] ouvrage est une vie de_ Tar 
Thomas de Canlorbery , en «en %3maàt : 9 
parait qu'iU'avail comoienoé eo fnmetf€t 9 
convient avec candeur quïi TaTatl rm^ ée 
laits faux ou altérés; mais jaloux de minEscao' 
naître la vérité, pour ne consigner qn'elleduM 
son ouvrage, il alla à Canlorbery en ifji- Là,ïl 
rechercha tous ceux qui avaient connu Sl. 
Thomas dans son enfance, ceux qui Tavatan 
set-\i dans sa vieprivée^ceiu eafin qui j 



3fO WM TtLOWfhtiU. 

été témoins de sa vie publique , soit dans h 
place de chancelier d'Angleterre, soit dans 
les fonctions d'archevêque et de primat de ce 
royaume. D'après ces témoi^s^es , il prit la 
plume , et son ouvrage était fort avancé ^ lors* 
que son secrétaire le lui vola et disparut. 
le poète fut moins sensible à cette perte , 
^'à la publication d'un ouvrage auquel il 
n'avait pas encore mis la dernière main , et 
qui d'ailleurs, comme il le dit lui-même y n'é- 
tait pas encore rigoureusement exact quant 
aux faits • Aussi gémit-il beaucoup de ce que 
le m^isonge pourrait paraître sous ^n nom , 
et de ce que de$ hommes riches achèteraient 
fort cher un ouvrage imparfait. Cependant 
IcAn d'être rebuté par cette facheusç spoliation j 
le poète se reniit au travail , et redoublant de 
zèle pour acquérir de plus en plus la certi- 
tude des faits historiques , il finit $on ouvrage 
en II 77. 

Cèst Gervais lui-même qui noua donne 
tous ces détails dans son poème ; il nous ap- 



BES l^tOUVÈRES. 3ll 

prend encore que plusieurs fois il l'avait lu 
publiquement auprès dU tombeau du saint ar" 
chevêque , ce qui prouve qu'à celte époque 
h langue (hinçai^ était vulgaire chez les 
Anglais^ Le goût pour lès ouvrages dans cette 
langue était si généraT, que , suivant notre 
poète^les làiques comme les dercs, les femmes 
comme le&; moines composaient en langue 
romane , des vies du même archevêque ; mais 
il nous assure en même temps- quelaplupart^de 
ces histoires n'étaien4;|>as conformas à la^éritéi 

Tut cil autre romanz k'unt fait del martyr , 
Clerc ou lai > muine od dame mult les oï mentir | 
Ife. le veir., ne le plain ne les i oï furnir ; 
Mais ci purrez le veir e tut le plain oïr , 
Ifisterai de vérité pur perdre nç pur rourif. 

Quant à son propre ouvrage , le poète dît 
que , quoiqu'il fut travaillé en Angleterre, le 
style en était pur et la diction correcte , parce 
que Fauteur était né en France ; ati restCj en 
homme cje goût , il conseille à ceux qui. veu- 
lent écrire , de bien prendre garde à la cor- 
rection du style : 



3fS 9BS TBOtfVlÈBXS. 

5î onb ¥iootco nini fcr, ou traiticr,ooescrire. 
De bien dire se peint qpt mils n'en poisse nie 
Etc. 

L'ouvrage de Gervais est divisé par strophes 
de cinq vers alexandrins sur la même rime ; 
cette forme de versification lui est particu- 
lière , et il la qualifie lui-même en disant : 

Le livre est d'une de rime en cinc clauses dite, 
Et bon est mon language, en France fu jeo né. 

Cest au musée Britannique , bibliothèque 
Harleienne ^ n^« 270 , qu'on trouve l'ouvrage 
de ce Trouvère ; on y compte jusqu'à 6000 
vers^et le manuscrit est d'autant] plus prédieux 
qu'il est très-probablement unique, et pré- 
cisément le second travail de l'auteur qui n'a 
sûrement écrit son ouvrage en strophes , que 
pour être chanté. Nous ne donnerons ici que 
la première: 

Tuit li phisiciens ne sont ades bon mire ^ 
Tuit clerc ne sevent pas bien chanter ne bien lire ^ 
Asquanz des Troveurs faillent tost a bien dire , 
Tel choisist le nualz qui ihielx quidc eslire y » 
£ loi quide estre mieldre des altres est 11 pire. 



DES TROUViEES. 3l3 

Quant au mànusorît volé à notre poète , 
nous avons trouvé , dans la bibliothèque Cot- 
tonienne , Domitianus A. XL , plusieurs mor- 
ceaux qui en ont été copiés dans le XIIP. 
siècle , et dans ces restes informes et mutilés 
on voit les premiers essais du TJrouvère ; 
plusieurs stances sont semblables à celles du 
manuscrit de la bibliothèque Harleïenne , mais 
beaucoup d'autres sont différemment rendues. 
D'ailleurs en comparant les deux manuscrits , 
on est bientôt convaincu que le plan du pre- 
mier ouvrage , a une distribution qui n^est pas 
la même que celle du second. 




>» >-. 






3l4 ^^ TBOUVÈRES 



BIGHAIU» OOGIJI14>E^I(IN> 



Kpi d'Angleterre. 




iGHARB était fils du roi Henri H. l3Be 
unagination , une âme cBevaleresque) 
un courage audacteux: lui méritèrent là qua- 
lification qui le distingue des rois du même 
Doui^ Avec un tel caractère , quel homme 
était plus propre que ce- monarque pour une 
nouvelle croisade ? Etavaîn les triomphes de 
Saladin avaient consterné l'Europe en 1187, 
le pape appela de nouveau les fidèles à la 
défense de la Terre Sainte , sa voix entraîna 
la multitude , et Richard prit la croix. 

Cependant roi d'Angleterre, duc de Norman- 



DES TROUYKJIES. 3l5 

die et de rAquîtaine j comte de FAnjoo et 
du Poitou j il avait des devoirs sacrés à rem- 
plir pour le bonheur de ses differens états ; 
mais Richard ne le^crut pas ; :^rès en avoir 
laissé la régence dans les mains de Guillamne 
de Longchamp y évéque d'Ely j c'est-àrdire dans 
les mains de la discorde, il passa dans TOrieni 
où il se signala par la prise de File de Rhodes 
et par d'autres exploits brillants, mais où il ne 
rétablit ni la religion ni la pair. 

Tombé y à son retour de l'Asie , an pouvmr 
de Farchiduc d'Autriche , un de ses ennemis 
déclarés , et trahi par Philippe-Auguste le plus 
perfide de tous , Richard est dans les fers , el 
ce sont des princes chrétiens qui l'y retioment 
sans motif et ^ans cause ; mais il était le 
champion de la chrétienté , et la jalousie 
voulait l'humilier , la cupidité épuiser ses tré- 
sors par une rançon énorme , et la perfidie 
porter le désordre dans sa fornUle et dans ses 
états pendant une prison de plus d'une année • 
l'humanité rougit des souverains de cette épo- 



3l6 DES TEOUYÈBSS. 

que ; lâisfions donc des détails qui Tafiligeiit , 
et considérons plutôt Richard deyenu leur 
Tictimey 

Son âme noble et fière est auk prises ayec 
Tadversité , le lieu de sa détention long*temps 
ignoré ^ la lenteur des négociations lorsqu'il 
est découvert ^ la rançon qu'il £aiut leyer sur 
des sujets déjà épuisés par la guerre , tout 
concourt à prolonger sa captivité et à lui faire 
sentir tout le malheur d'un roi dans les fers. 
Mais Richard aimait les lettres ^ il aimait sur- 
tout la poésie, et c'est en s'abandcmnant aux. 
inspirations de la douleur , qu'il compose son 
îàmewL Serventois adressé à ses barons Anglais, 
Normands, Poitevins et Gascons pour leur repro- 
cher leur peu de zèle pour sa délivrance , et 
leur parcimonie pour en fournir les frais. 

Malheureusement il est difficile de dire dans 
quelle langue Richard écrivit cette pièce. Nous 
l'avons dans la langue romane du midi et dans 
celle du nord ; ce prince parlait la première , 
puisqu'elle était sa langue maternelle; mais 



BEfr TROUVÈRES. 3xj 

comte de Poitiers avant d'être roi d'Angleterre, 
il ne pouvait ignorer la seconde. D'ailleurs il 
avait séjourné à la cour de Beimond , comte 
de Provence ; nous le voyons souvent à la 
sienne entouré des principaux Troubadours. 
Mais il existe tant de variantes dans les deux 
textes de cette pièce imprimée ou manuscrite , 
le nombi^e des strophes varie lui-même telle- 
ment , qu'il est très-dificile de décider si les 
deux textes sont son ouvrage , ou seulement 
un des deux 

Walpole (i),Bumey(a),M". Tumer(3) et 
Sismondi(4),etM'»*. l'Héritier (5) ont fait im- 
primer ce premier Serventois. 

r 

Le second Serventois de ce prince est 
adressé au Dauphin d'Auvergne et au Comte 
Guy ^ son cousin 9 qui avaient abandonné son 



(i) Wal^le's catalog. pf h>yal and noble authors. p. 6, 
(a) A gênerai history of muslc » vol.. a. p. 2i38. 
(3J Histor. of Ëngiand. 

(4) Littérature du midi de FEuropeToL i,p. 144 ete; 

(5) La tour ténébreuse. Préface»; 



3i8 jiES TRomrÈnES. 

parti pcmr celui de Philippe-Auguste ; ce sont 
des reproches sur leur conduite militaire. 
Cette pièce est certainement plus française que 
provençale ; mais des mots de cette dernière 
langue qu'on y rencontre , prouvent que le 
prince a quelquefois confondu les deux lan- 
gues y et peut-être en pourrait-on dire autant 
du premier Serventois. On trouve le second 
à la bibliothèque du roi , Mss y 7222. et 7608. 
Un troisième Serventois du roi Richard est 
une réponse à celui que lui écrivit le duc de 
Boui^ogne. Ce roi , en arrivant en Syrie ^ 
s'était arrêté en Bethanie ^ au lieu d'avancer 
sur Jérusalem qui n'était éloignée que de 
quatre milles , et le duc lui fait des reproches 
sur la^ lenteur de sa marche militaire. Mais 
Richard les repousse en apprenant au duc 

de Boureôgne que lès ennemis avaient coupe 
•'rpTi rjo iiToi/î'Y^ .^ ^ 

les aqueducs , et qu en avançant il n'aurait 

pas trouve d'eau pour son armée , la fontaine 

de Siloé ne pouvant lui en fournir suffîsam- 

ment à Jerusaleiti pour ses troupes. • 



DES TROtnriMS. 3 19 

Nous n'ayons pas ces deux Serventois , du 
moins je ne les ai rencontrés dans aucun 
manuscrit. On ne les connaît qM^ par la 
mention que Geffroy Yinesauf en a fiûte dans 
un ouvrage qu'il a dédié au pape bmo* 
cent III (i). 

On doit remarquer que les poésies dont 
nous parlons , sont toutes relatives à la guerre , 
qu'elles sont adressées ^ à des militaires , et 
qu'elles sont par là même ce que dans l'ori- 
gine on appela des SetverUoîs. Ce fut donc inu. 
proprement qu'on donna dans la suite ce 
nomades pièces d'un autre genre^et que, contre 
le sens du mot ^ on l'attribua à des satires et à 
des chansons tantôt gaies et tfuat^t pieuses. On 
doit aussi recoimaître ^ dan» les^* Sttventois de 

Richard , comme dans ceux fn^9(|pl écrits sur 

« • • ' 

le service militaire y\t f/Ujfà .à^^f^fix^ Bar- 

■ •. « 

des gaulois qui céléhiai^ît /M| . poft^ 

les actions guerrières dcpil Qa. avaient été les 

(i) De nova poetria, p. 409. 



SaO 1>ES TROUVÈRES. 

témoins ; l'histoire remarque que , lorsque 
Richard arriva en Syrie , il fut reçu par de 
ùombreuHi troupes de Jongleurs qui chan- 
taient le courage et la valeur des anciens. 

On ne connaît pas de pièces erotiques com- 
posées par le roi Richard , quoiqu'il eût vécu 
long-temps parmi les poètes méridionaux qui 
ne savaient presque que soupirer des couplets 
sur Famour. Cependant Savari de Mauléonrend 
hommage à ses talens dans ce genre , en nous 
assurant qu'il pouvait faire des stances agréa- 
bles sur les charmes de la beauté. M*"*. L'hé- 
ritier a publié la chanson qu'on prétend qu'il 
avait composée avec Blondel y et qui servit à 
ce Jongleur pour découvrir la prison où était 

renfermé }$^f0 son maître ; nous en parlerons 
à l'articly i i fl i ii ii it , 

Wartoi ||Mi»4Mhl de Nesle , Gaucelme 
Faydit , M |hii|É# ^ Marseille parmi les 
Jongleurs attadhi» au roi Richard (i) ; mais 

M — — >»■ I I —i— —^»fc»»— —————— ^—^■—^■^^» 

(i) Vol. I. ç. 129. 



DES TROUVERES 3a ï 

Warton se trompe , Blondel de Nesle était 
Trouvère , et non pas Jongleur , et c'est mal- 
à-propos qu'on Ta confondu avec le Jongleur 
Blondel , Gomme oh le prouvera à l'article 
de ce dernier. Fouquet de Marseille était Trou- 
badour et non pas Ménestrel ; il fut archevê- 
que de Toulouse , et jamais on eût élevé à 
un rang aussi éminent , un homme qui eût 
fait le métier de Jongleur. Dans les siècles 
du moyen âge , on trouve parmi les Trouvères 
des chanoines de nos cathédrales, et même 
des moines de St-Denis ; mais il ne faut pas 
pour cela en faire des Ménestriers : tout Jon- 
gleur était assez ordinairement Trouvère , 
mais le Trouvère n'était pas toujAirs obngleur. 
Le roi Richard n'avait pas^voys^^sains s'ins- 
truire : Mathieu Paris rapporte un conte que 
ce prince aimait à répéter aev^Br'ses courti- 
sans , parce qu'il était fait^^^^ les ingrats 9 
et ils abondent dans les cours (i). C'était cer- 



(i) Math. Paris, ad an. ligS. 

a ai 



'il% ]>X$ TROliTèSES. 

taiiiement f>endant ses voyages et dans la 
litléi-ature orientale qu'il l'avait appris ; on 
le trouve dans une traduction grecque de 
divers apolc^ues orientaux faite par Siméon 
Seth y vers la fin du XP. siècle , et que Starkius 
a publiée à Berlin en 1697 , sous le titre de 
Spécimen sapientiœ Indorum ; Poussin en a Ëiit 
imprimer une traduction latine à la suite des 
historiens Bysantins^et nous en avons une tra^ 
duction française dans les fables dé Bidpaî 
publiées par Cardonne. 

Comme dans les siècles de la chevalerie le 
courage et la valeur firent les grands hommes ^ 
Richard fut le héros du XIP. siècle ; aussi 
s'empressa-t-on d'écrire l'histoire de ses ex- 
ploits : Gautier de Coutances , archevêque de 
Rouen , Guillaume Lestrange , et Richard^ char 
noine de Londres qui l'avaient accompagné 
dans son expédition en Syrie ^Geflroy Vinesauf 
et plusieurs autres contemporains nous ont 
laissé riiistoire de sa croisade. La muse latine 
inspira les poêles du temps pour célébrer 

R 



DES TROUVàllES. 3a 3 

ses ^ ictoires ; les Trouvères et les Troubadours 
les chantèrent à l'envi , et on lira toujours 
avec plaisir les éloges qu'ils lui donnent dans 
leurs complaintes sur sa mort. 

Mais si la vie de Richard était un sujet in- 
téressant pour l'histoire , ses exploits devaient^ 
dans le moyen âge , prêter beaucoup au mer- 
veilleux ; de là les divers Romans de ce prince 
que possède la littérature anglaise , et qui 
furent écrits en vers avant l'année i3oo. Warton 
etEllisen ont donné des analyses , mais ils con- 
viennent que ces Romans sont traduits du 
français et probablement de l'ouvrage de quel- 
que poète normand ou anglo-normand (i). Le 
sire de Joinville nous a mieux dût comprendre 
que tous ces écrivains combien la valeur de ce 
prince était grande et formidable , en ûous in- 
formant du souvenir qu'en conservaient encore 
les Arabes de son temps ; il nous apprend que 



(i) Hist of englîsh poetry , vol. i. p. i6a.-- ^pecimeas 
of english metrical Romances y vol. 2. p. 171. 



3^4 ^^'^ TROUVÈRES. 

les mères , pour contenir leurs enfans , les me- 
naçaient de l'arrivée du roC Richard , et que, 
lorsque les chevaux venaient à tressaillir à la 
vue d'un objet inconnu , les Sarrasins leur 
disaient en les piquant de l'éperon : et cuides 
tu que ce soit le roj^ Richard ? (i) 



(i) Hist de St.Louis* p. i6 et 104. 




DES TBorviREs. ^ 3a 5 



ttf^¥^*lk m %»'W¥t» »l»»^i H »«i>l% W V«»l««Wi»»«W>»l<«»K»0»*»»«%>%**»«»*i%i^»*W«*«^>»«'«W< 



BLONDEL. 




ÂuciiET , Warton , Guînguené et au- 
tres écri\ains se sont mépris en 
confondant ce poêle avecBlondel de Nesle, 
et en faisant de ce dernier u» Ménestrel ou 
Jongleur de Richard Cœur-de-Lion. La méprise 
est d'autant plus évidente que Audefroy-le- 
Bastard et Euslaclie-le-Peinlre, poètes du XIII*. 
siècle , qualifient Blondel de Nesle de Messire 
et Ae Monseigneur j iiXves (jp! on ne donna ja- 
'mais à un Jongleur (i). Il répugne d'ailleurs 



1 », 



(i) Wailon's hîst. of cnglish' poeU'y , vol. i. p. ii/J 
•t lao. — Hist. litt, de la France. vol. XV p. 127. 



qu*iui membre de rancieone et illustre maisoa 
de Nesle ait jamais rempli uo rôle si peu £- 
g;ne de son rang , et qull ait pendant un an 
parecmru FAllemagne comme un aventurier 
pour retrouver un prince qui avait disparu ' 
dont il n'était ni le sujet ni le vassal , et qui 
par là même devait être pour hii sans intérêt. 
Aussi nous disons que Guillaume était le 
prénom de Blondd, et que ce Jongleur était 
anglo-normand. Le roi Richard lui donna des 
terres à Northampton et à Buistardeb^. Mats 
pendant le règne toujours agité de Jean-sans- 
Terre , ces possessions paraissei\t avoir été 
envahies ^ du moins les héritiers de Kon- 
del n'en jouissaient pas. E«n iai8 le roi 
Henri III les leur fit rendre : nous avons des 
lettres de ce prince adressées à Foulques de 
Breauté y vicomte de Cambridge et de Huntin- 
gdon y qui lui ordonne de faire restituer à 
Robert, frère de Guillaume-Blondel , les terres 
que ce dernier possédait en vertu de la charte 
de Richard-Cœur-de-Lion y n'importe quel en 



DES TROU^-iRES. Z'I'J 

fôt le défenleur (i). 

Nous n'avons aucune des poésies du fidèle 
Blondel ; il devait avoir du talent poétique 9 
puisque le roi Richard en avait fait son Jon- 
gleur en titre d'office , et qu'il travaillait même 
avec lui. Nous avons au contraire un grand 
nombre des chansons de Blondel de Nesle 
toutes chansons d'amour , et comment aurait- 
on oublié celle qui aurait servi à découvrir son 
souverain ? comment n'eùt-on pas noté par- 
ticulièrement ce monument de sa fidélité , si\ 
eût été son ouvrage. 

L'anecdote de Blondel n'est attestée que 
par Fauchet , d'après une ancienne chroni- 
que française ; mais la chronique de Noimandie 
atteste le même fait, et ces témoignages réunis 
ne permettent pas de le révoquer en doute. 

M*"*. l'Héritier ,' dans la préface de sa Tour 
ténébreuse , ou Contes anglais , a publié une 



(i)Rot. claus. litt. an. 1. Ilenrici III. meuibr. la* in 
Turri Londin. 



3a 8 DES TROUVèKES. 

m 

chanson qu'elle assure être celle qui (iit 

commencée par Bloudel, et finie par Richard; 
mais je ne sais pas quelle autorité peut avoir 
le manuscrit qui a servi à la composition de 
son ouvrage , et qu'elle dit écrit en 1 3o8 ; je ne 
connais ni la chronique du roi Richard qu'elle 
avait sous les yeux en écrivant, ni les fabliaux 
ni les contes qu'elle attribue à ce prince. 




I)ES TROUVÈBES. 3^9 



mmM¥* *i%%i^«»<»<%»oiM»»>*»»» »» M»Wi»^r%»»%y»%«i»<»>^%<»n>iww(»^%%»^»»»»w >»%%ivv»*m>v<%w% 



SIMON DU FRESNE. 




IHON DU Fresne était chanoine de 
l'Eglise cathédrale deHereford. Leland 
anglicisant son nom , l'appelle Simon Ash y 
quoique dans ses ouvrages français , le poète 
prenne toujours celui de Du Fresne , et que, 
dans les anciens rôles , sa famille n'en porte 
pas d'autres. 

Ce fut dans la seconde moitié du XII*. 
siècle que cet auteur écrivit. Des talens dis- 
tingués le mirent en relation avec plusieurs 
savants de son temps , et surtout avec l'his- 
torien Silvestre Girald , ou Girarld-le-Gallois , 



33o DES TROUvfeRES. 

qui fut évêque de St-David en 1 198. Leur 
correspondance littéraire prouve qu'ils étaient 
unis long-temps avant que ce dernier eût été 
élevé aux honneurs * de Fépiscopat , puisque 
dans une de ses épitres en vers latins , le 
premier lui dit que s'it ne les avait pas en- 
core obtenus , il avait acquis autant de gloire 
en les méritant: 

Si tihi pontificum nondum daJtur ùifida , non est - 
Hanc memisse minus quant tenmssc decut (1)» 

Leland , Baie, Leyser et révéqiie Tanner (2) 
nous donnent des détails sur les poésies la- 
tines de Simon Du FVesne , et pour juger de 
leur mérite 9 nous renvoyons à ces auteurs; 
mais aucun de ces biographes n'a parlé de 
ses poésies françaises. Cependant il a cer- 
tainement travaillé dans ce genre , et ce qui 
nous reste de ses ouvrages , prouve qu'il n'a 
pas écrit sans succès. Nous avons de lui un 



(i)Bibl. reg. Yitellius E.^V. 

(a) Lclaiidi collect. Vol. i. p, 106. — Id. script. Briian. 
Tol. I. p. 5.35. — Tanner biblioth. Britaii. Hibcr. p. 5a. 



DES TKOUViRES. 33 1 



poème philosophique sur rinconstance de la 
fortune et sur les motifs de consolation (|ui 
doivent soutenir le courage de l'homme qui 
en éprouve les revers : c'est une traduction 
libre de Boèce en 1600 vers. Comme cet au- 
teur était chrétien , je pense que c'est ce 
motif qui porta nos premiers poètes à le tra- 
duire préférablement aux écrivains de la belle 
litinité qui étaient payens. Aussi avons-nous 
i.n grand nombre d'anciennes traductions de 
IVoéce. Les lettres initiales des vingt pre- 
miers vers de celle de notre Trouvère, donnent 
la phrase suivante : Simun de Freisne me JisU 
C'est, je crois, le plus ancien de nos poètes qui 
ait employé l'acrostiche pour se faire connaître* 
La discussion sur les biens et les maux de 
la vie faite par Boèce est très-bien soutenue 
j ar le Trouvère qui Ta traduite ; elle attache 
singulièrement par les- principes de morale 
qu'on y développe; les leçons de sagesse qu'on 
y donne, et enfin les beautés poétiques ré 
^ pandues dans l'ouvrage, achèvent d'en relever 



332 DES TROUVÈRES. 

Je mérile. On peut en juger par les vers sui- 
vants sur l'inconstance de la fortune : 

Kant me out mis en haut estai y 

Trebuscher me fist aval ; 

Allas ! purquei eus tel désir 

De amasser et, de cuillir ? 

Kar cil que fortune amonte 

À la fin descent a honte. 

Fols est kî de rien la creit , 

Fors en tant que tuz deceit. 

Plus bien de li ne sai dire 

Fore qiie dolur fet et ire- 

Matin donne et toit le seir, 

Apres joie fet dolcir ; 

Ki deUprent un veel, 

Sur espine lèche le meh 

Home del guster est engrès , 

Mes que chier Tachale après ! 

Pcrncz garde de la lune, 

Issi vet il de fortime : 

Kant la lune est runde et pleine , 

Dune descret dedanz quinze! ne, 

Ore est avant , ore arcre , 

Ore oscure et ore clere. 

De fortune est enscment , 

Primes donne et puis reprent , 

Pviiucs donne granz lionurs > 

Puis après sospirs et j)lours. 

Kant li plaist et se purturne f 



ses TBOTTTÈRïS. 535 

Do pals Keitie {et liam muuiBt , 
Da plos ■MPnrDe fei Ikibi le , 
Kant lî pkit d TJcBt m. £pe ; 
Kant bicD velt et preat cb biib 
Dd franc hrme ftt inhâm 
De tiUb feft how fiaac 
Etc. 

Ailleurs le poète montre la Tanite des diodes 
de ce monde: 

Tuit icil qui heittés sont 
Por hautesce de cest moud, 
Heittés sont de chose veine 
Et qui courte jcÂe ameîne. 
Ceo nest pas durable chose ; 
Que la coleur de la rose; 
Fresche esl. par matin la flenr 
Et al seir pert sa coleur* 
Maint hauH hom par matin 
Tent le seir sa teste endîn ; 
Haulte^ee resemUe bien 
Fumée plus «pie altre rien ; 
Fume com plus monte en haut 
Plus descret et plus défaut ; 
Del home est tout ensement , 
Plus est haut , plutost descent 
Etc. 

On trouve au musée Britannique ^ Bib. Reg. 
no. B. XIV j l'ouvrage de Simon du Fi-esne , 



334 I>ES TROUVÈRES. 

SOUS le titre de Dictié du Clerc et de la phi» 
losophie. L'exemplaire de la bibliothèque d«i 
M. Douce est beaucoup plus correct : il est 
intitulé la Romance Dame fortunée. 




33] 



HUGUES I» TABABIE. 




H attribue à Haga» de Tabarie im 
petit poème tntitiilé Vardène de 
chevalerie^ Saladin Tajant fiûl prisoouîer 
dans une Tictoire qaH remporta «ur les 
Chrétiens 9 lui demande de le fiure <^eva» 
lier: Hugues , après lui avoir refiise cet hon- 
neur, fut forcé d'obâr 9 et <f ei^diquer, avant 
tout, au novice toutes les cérémonies qu'on 
devait observer pour sa réception : c'est cette 
instruction qui (ait le sujet du poème. 

Nous avons trois éditions de cet ouvrage: 
la première publiée par Marin en 1758; la 



336 DES TROUVÈRKS. 

seconde plus correcte par Barbazan en 1759, 
et la troisième par M. Méon dans le pre- 
mier volume de ses fabliaux. 

Barbazan y dans Tavertissement qui précède 
son édition ^ prétend que Baudouin roi de 
Jérusalem en iioo, voulant récompenser les 
services - rendus par les chevaliers français y 
à Godefroi de Bouillon son frère, donna en- 
tre autres, à Hugues de St-Omer, la prin- 
cipauté de Galilée et la seigneurie de .Tibé- 
riade: c'est le nom de cette dernière wilfe 
qui est altéré dans celui de Tabarie (i).^ 

Nous ne pouvons adopter le seQtiment de 
l'éditeur , parce qu'il est démenti par ITiistoîre. 

Baudouin P^ du nom , mourut en 11 18; 
la donation de la principauté de Tibériade 
faite à Hugues de Tabarie doit donc être an- 
térieure à celle année, et comme elle n'a- 
vait eu* lieu que pour des services militai- 
res rendus pendant la première croisade, il 



(1) Ord, de cheval, p. XIV. 




i>Fs mouvÈnES. 337 

faut convenir que le donataire avait fait la 
guerre dans le XI", siècle. Or Hugues de 
Tabarie vivait encore dans le XIII'.; VUIe- 
Hardouin dit même qu'en iao4f il vint de 
la Syrie avec ses frères au secours de l'em. 
pereur Baudouin à Constanlinople (i). Alors il 
faudra dire que Hugues de Tabarie aura non 
seulement vécu de cent vingt à cent trente 
ans , ce qui est possible , mais encore qu'il 
servait militairement à cet âge , ce qui n'est 
pas croyable. 

Barbazan s'est donc trompé , et son Hugues 
de Saint-Omer ne peut être le Hugues de 
Tabarie dont nous parlons. 

Il faut donc chercher ailleurs le poète qui 
passe pour avoir composé l'Ordène de che' 
Valérie. Ducange , dans ses mémoires manu^ 
crïts sur les familles normandes qui servaient 
pendant les croisades dans les armées des em- 
pereurs de Constantinople , .ift, d'après Guil- 



(i) Rocudl (les historiens tlts Gaules , 



, j.. 470. ' 



338 DES TROUVÈRES. 

lauiiie de Tyr (i) , que Guillaume de Bures , 
prince de Tabarie, donna sa nièce eij mariage 
vers l'an ii35 à Renier Brus^ seigneur de 
Belinas , autrefois Cœsarea Phil^pL 

Ce Guillaume de Bures eut cinq fils^ Hugues 
Tainé succéda à son père dans sa principauté 
de Tabarie , et il en porte constamment le 
nom dans l'histoire. Aidé par Guy deLusignan, 
roi de Jérusalem^ il défendit vaillamment sa 
ville contre Saladin , qui s'en empara en 1 187. 
On le trouve ensuite combattant avec ses frères, 
au siège d'Acre, contre le même Sultan, en 
1190 (a). Ôr si jamais Hugues de Tabarie 
eut avec Saladin les rapports qu'on lit dans 
COrdène de chevalerie , ce dut être pendant 
ces guerres qui durèrent jusqu'à la mort de 
ce Sultan en j 193. 

Mais remarquons aussi que Hugues de Ta- 
barie était Hugues dé Bures , et par consé- 



(i) Libr. 14. cap." 19. 

\%) Rci\ des histor. des Gaules, vol. 17. p. 



DES TROUVKRES. SSq 

quent qu'il était de race normande. Cette famille 
eut une branche qui s'établit en Angleterre vers 
le temps de la conquête (i). Une autre branche 
se fixa dans la Syrie lors de la première croi- 
sade , et nous venons de voir qu'elle y sub- 
sistait encore au XIIP. siècle sous le nom de 
Tabarie. La souche normande se divisa encore 
en plusieurs branches qu'on trouve établies 
dans la haute et la basse Normandie dans les 
siècles suivants ; quelques uns de leurs mem- 
bres portèrent même le nom de la principauté 
que leurs parens possédaient dans l'Orient; 
on trouve entre autres un Odon de Tabarie, 
chanoine de Bayeux , vers la moitié du XII*. 
siècle (a). 

Comme les difTéretls éàiieutsàe VOrdènedà 
chevalerie , j'ai placé parmi les Trouvères l'au- 
teur de cet ouvrage , et je l'ai attribué à 
Hugues de Bures , prince de Tabarie. Cepen- 



(i) Collinson*s Somersatshire , vol. 3, p. i4 et x6. 
(2) Chartul. vêtus eccle. Bajoc. 



34o DFs Trouvères. 

dant il ^ne me parait nullement démontré 
qu'il l'ait composé. L'auteur assure lui-même 
que c'est un conte qu'il a entendu et qu'il a 
mis en vers. C'est un conte en effet que la 
promotion du glrand Saladin à l'ordre de la 
chevalerie , puisque pour obtenir cet hopneur 
il eût été obligé de prêter des sermens ab- 
solument contraires à la croyance Musulmane. 
D'ailleurs l'histoire n'eût pas gairdé le silence 
sur un pareil fait , s'il eût été authentique. 
Laissons donc rOrdène de chei^lerie parmi 
les contes des nos Trouvères. 




DES TROUVÈRES. 34 1 



ALEXANDRE DE BERNAY , 
THOMAS DE KENT , 
JEAN BRISEBARE ^ 

Komauciers d'Alexandre. 




*EST un vrai labyrinthe à parcourir 
que dVtudier et de vouloir connaî- 
tre celte partie de notre littérature du moyen 
âge. On compte jusqu'à onze Trouvères qui 
ont chanté dans notre langue le néros de la 
Macédoine ; mais avec tous leurs manuscrits 
sous les yeux , il est impossible , comme M. 
Vanpraat l'a très-bien observé , de mettre avec 
exactitude de Tordre dans leurs ouvrages , et de 
fixer la partie qui appartient véritablement à cha * 
cun'd'eux , parce que les copistes ont arbitraire- 
ment et sans goût, tantôt retranche , tantôt 



34a DES TROUviRES. 

ajouté et quelquefois transposé des morceaut 
d'un Roman dans un autre (i). Nous aurions 
donc besoin d'un critique habile qui nous 
éclairât sur les Romanciers d'Alexandre | comme 
le savant Ste-Groix a prononcé sur le mérite 
des historiens de ce héros (2). 

A partir de la fin du XIP. ou du commen« 
cernent du XIIP. siècle jusque dans le XIV^ 
quelques Trouvères voulurent chanter les hauts 
faits [d'Alexandre ^ comme d'autres aux mêmes 
époques , célébrèrent ceux d'Artur et de Char* 
lemagne ; c'était le temps de la chevalerie- , 
et quel chevalier plus marquant , plus émi* 
nemment errant qu'Alexandre ? Aussi son 
histoire romanesque esl-elle appelée par les 
poètes du temps le Roman de toute chevalerie. 

Mais les ouvrages où ils puisèrent ne sont 
pas tous bien connus : M. Vanpraet ne croit 
pas qu'ils aient suivi le faux Callisthéne (3); 



(i^ Catalog. de la Vallière, vol. s* p. iSg. 
(a) Examen critiq. des hist. d'Alexandre. 
(3) Loco sup. cit. p. 160. 



^^5 TROUVÈiUES. 34^ 

iWaitOQ .dan$r spn histoire de la poésie anglaise 
p^ise au contraire qu'il a été leur guide. Ces 
opinions opposées peuvent* être conciliées , 
parce qu'il y,a plusieurs Romans d'Alexandre ; 
M. Vappraet en aura vu un qui n'étaiit pas tiré 
du faux Callisthène , et Warton en aura vu 
un autce qui en était vraiment, une traduc- . 
tion^ (i)- 

Mais où le premier Romancieravait-il pris 
le fond de son ouvrage ? Le devons-nous à 
son génie , ou a-t»il suivi un auteur qui nous 
est iucpnn^u ? C'est ce que. je confesse ignorer. 

Quant à Callisthènçr,. élevé avec Alexandre 
par Aristote , il composa une vie authentique 
de ce prince, et cet ouvrage est perdu depuis 
bien des sièçjes ; mais dans . le Xl^ , Siniéoii 
Selh, grand maître de la garde-^robe de l'empe- 
reur Michel Ducas au palais d'Anliochus à 
Constantinople , traduisit du Persan en Grec 
une vie fsj}uleuse d'Alexandre , sous le nom 

(i) Hist of engUsh. poctry , vol. l p. lA^. 



344 ^^S TH0UVàR£6. 

de Callisthène , et ce Roman ne tarda pas a 
être, traduit en latin : eiifin cette dernière yer- 
sion fut une des principales sources où allèrent 
puiser les Romanciers d'Alexandre. Ceux d'en- 
tre eux qui bornèrent leur travail au rjécit des 
exploits de leur héros jusqu'à sa mort , peu- 
vent être regardés comme ayant écrit à la 
fin du XIP. ou au commencement du XIII^. 
siècle. Parmi eux nous ne remarquons que 
les Trouvères suivants : 

Lambert li Cors ou le Court de Châteaudun^ 

Alexandre , né à Bernay , 

Thomas de Kent , Trouvère anglo-normand. 

M. Vanpraat , d'après quelques manuscrits , 
ajoute à ces trois Romanciers un Estace , 
Istace ou Eustace qu'il leur donné comme col- 
laborateur. Mais ce savant bibliographe se 
trompe^ en prétendant que ce^i Estace est Robert 
Wace qui écrivait en 1 155. Jamais ce dernier 
n'a composé de Romans que dans la partie 
de ceux de la Table Ronde , comme on l'a 
vu à son article» 



DES TBOrYEBES. 34^ 

Ce sont les vers suÎTanIs qui ont donné 
lieu à cette méprise : 

Molt par fb granzla perte, ce mis nc30iileEitjee« 
Des morts et des naTrés qui ^stcnt en la place 
Etc. 



poète, dans ces tc 
ar le témoigna^ 



poète latin y Staoe , qui dans son poème de 
la Thébaîde , raconte un dé& sièges et la des- 
truction de la TiUe de Thèbes : les poètes <lo 
moyen âge firent de StaUus , Estaee , comme 
ils firent de Strena Etrennes , de SiephoMuts^ 
Etienne , etc. D'ailleurs il £mt remarquer que 
ces Ters ne se trouyent pas dans tous les un- 
nuscrits y eXj comme il en est où Ton a siq^ 
primé les vrais nmns des auteurs , il peut en 
exister où To^ en ait inséré de faux ; tant il 
est vrai qne. les copistes se sont permis de 
morceler les ouvrages <f après leurs caprices. 

Quant aux autres Trouvères qui ont écrit 
sur Alexandre , il faut distinguer ceux qui on^ 
composé des Romans sur les événemenr ar- 



346 DES TROUVÈRES. 

rivés après sa mort , de ceux qui transportant 
dans l'histoire de ce prince une cérémonie 
usitée dans le moyen âge , ont voulu lui faire 
célébrer la fête des Fœux du Poo/i instituée 
dans les siècles de la chevalerie et de la féo- 
dalité. Les uns et les autres n*ont pas eu de 
modèles 9^ excepté cependant le premier des 
Romanciers dont là liste suit avec l-indication 
de leurs ouvra^. 

HUGUES DE VILLENEUVE, 
Isa Testament d'Alexandre {i). 



(i)On trouve au muséum de Londres , bibliothèque 
Harleïcune , n" 2488 , un manuscrit qui contient en 
latin : 

I*. Le testament d'Alexandre adressé à Aristote ; 

a*. Une lettre du roi des Indes à Alexandre sur la 
▼ic et les coutumes des Brachmanes ; 

3**. Le voyage d'Alexandre aux arbres du soleil et de 
la lune » et la réponse prophétique de ces arbres ; 

4** Plusieurs épitaphes d'Alexandre , dont une compo- 
posée par Demosthènes; 

5**. La liste des états conquis par ce prince, et le par- 
tage qu'il en ordonne. 



. DES TROUVÈRES. 34? 

PIERRE DE St.tCLOUD, 
Signification de la mort d'Alexandre^ 1 363 vers. 

GUY DE CAMBRAY, 

Vengeance de la mort d^ Alexandre , ouvrage 
dédié à un comte de Clermont et à Simon son 
frère, i65i vers. 

JEAN LE NIVELAIS, 

Le même sujet dédié à Henri , comte de 
Champagne , 1682 vers, 

JACQUES DE LONGUYON , 

Les vœux du Paon^ ouvrage dédié à Thibaud 
II. , comte de Bar , 6204 vers ; il est quelque- 
fois intitulé Roman de Ckissanus. 

JEAN BRISEBARRE , 
L^ restor du Pax)n , \[\k^ vers. 

Le même, 
Seconde branche du restor du Paon^ 1 260 vers. 

JEAN DE MOTELEC, 
Le parfait du Paon , 3826 vers. 



348 f DES TROUVERES. 

- Ces notions générales sur les Romanciers 
d'Alexandre ont été recueillies , d'après les 
manuscrits français çt anglais ^ avec toute 
l'attention dont j'étais capable ; cependant je 
n'ose en garantir l'exactitude , tant la confu- 
sion est grande dans cette partie de notre 
ancienne littérature. 

Je viens maintenant à ceux de ces Roman- 
ciers qui appartiennent au travail que j'ai 
entrepris. 

Le premier est Alexandre, nommé deBernay^ 
lieu de sa naissance j et surnommé de Paris , 
à cause du long séjour qu'il fit dans cette 
ville. Il commença y avec Lambert li Cors , un 
Roman d'Alexandre qui débute par ces vers: 

Qui vers d« riche estoîre veut entendre et oïr, 
Four prendre bcm exemple et proesse cueillir, 
De connaître raison d*amer et de haïr , 
De ses amis garder et chierement tenir , 
Etc. 

Mais travaillèrent-ils enseml)le ce Roman , 
ou en composèrent-ils séparément chacun 



DES TROUVÈRES 349 

une partie ? Cest ce qu'il est difficile de déci. 
der , parce que rien dans Fouvrage ne peut 
faire distinguer la branche qui doit appartenir 
à chacun d'eux. Les sources où ils puisèrent^ 
ne sont pas mieux connues ; mais il est du 
moins certain qu'ils travaillèrent d'après plur 
sieurs auteurs. Qu'on lise , dit l'im d'eux ^ 

'^ La vie d'Alexandre si com je l'ai trovée 
En plusieurs leus écrite , et de boche contée. 

Ainsi lis écrivirent aussi d'après des tra« 
ditions populaires , et probablement conser^ 
.vées dans les chants des Jongleurs. Cependaid;^ 
comme les autres Trouvères , ils maltraitent les 
Jongleurs | et rabaissent le mérite de leurs 
chants: . , 

Cil Trove6r>ba$tart font contes abessier 
Qui s'en veulent encor sur les meiUors prisier ; 
Ne conoissent bons mots ^ et les veulent jugier ^ 
Et quant il ont tout dit , si ne vaut un denier. 
Ains convient les leurs œuvres porpaniaz atachier. 

C'est surtout vers la fin duRoman ^ et après 
les exploits militaires d'Alexandre ^ que les 
éyénemens merveilleux abondent , et d'unç 



35o DES TROUVÈRES. 

manière si extraordinaire, qu'on reconnaît 
facilement le . délire du génie oriental : des 
promenades au fond des mers , des fontaines 
qui ramènent les vieillards à l'âge de trente 
ans y des griffons qui portent l'homme au 
plus haut des airs pour contempler les cieux j 
des arbres du soleil qui annoncent l'avenir , 
et tant d'autres fictions gigantesques qui cho- 
quent la vraisemblance. 
' La copie la plus ample du Roman d'Âlexan- 
idre de Bernay et de son collaborateur , que 
j'aie parcourue , est de i ygSn vers , et la plus 
ancienne copie est de l'année laaS. 

Ce poète a sttssi composé le Roman ^Athxs 
et de Porphilias , alias j le siège d'Athènes , dont 
on trouve l'analyse dans l'histoire littéraire de 
la France (i). L'auteur débute par un conte 
pris dans le Disciplina Clericalis de Pierre 
Alphonse , juif espagnol , qui aii XII®. siècle 
avait traduit) sous ce titre, une quarantaine de 



(i; Vol. XV. p. a63. 



DES TROUVÈRES. 35 1 

contes et de fables d'après des écrivains mora^ 
listes arabes et autres. Sa version latine devînt 
dans le siècle suivant une espèce de dépôt , 
où les Jongleurs et les Trouvères allèrent quel- 
quefois chercher le sujet de leurs fabliaux , 
qu'ils travaillaient ensuite en y faisant des 
additions ou des retranchemens suivant leur 
goût. Mais avec une imagination plus brillante, 
partant des trois pages que comporte lé conte 
des deux amis dan^a colleclion de Pierre 
Alphonse , Alexandre de Bemay a composé un 
Roman d'amour et de chevalerie , rempli d'in- 
térêt , et qui a jusqu'à 18129a vers. Il ne faut 
donc pas croire avec Chénier que la plupart 
et les meilleurs de nos fabliaux ne sont que 
des imitations serviles qui ont passé des idio- 
mes orientaux dans notre langue. Quand on 
sait embellir un sujet avec autant d'agrément 
que l'a fait Alexandre de Bernay , on n'est pas 
dépourvu de génie poétique. U est d'^Ileurs 
absurde de refuser à nos poètes du moyen 
âge f toute espèce de conception ^ parce qu'ils 



35a DES TROUVÈRES. 

auront quelquefois versifié quelques morceaux 
de littérature orientale. . 

On attribue encore à ce poète le Roman 
de la BeUe Hélène de ConsUmtinople , mère 
deSlrMariin éçéque de Tours : mais je n'ai pu 
trouver cet ouvrage en vers dans nos biblio* 
thèques publiques. Il existe en prose dans 
une très-ancienne édition gothique sans date. 

Le second poète dont nous avons à parler, 
est Thomas de Kent qui*\ivait encore dans les 
premières années du XIY®. siècle : du moins 
on Je trouve mandé à PEchiquier d^Angleterre 
en i3o9 , comme exécuteur du testament de 
Jean de Cantorbery ; il existe des manuscrits 
du Roman d'Afexandre dans lesquels il est 
nommé comme auteur , et lui-même s'y dé-' 
signe ainsi : 

D*im bon livre en latin fis cest traslatement : 
Qui mun non demande» Thomas ai non de Kent 

Mais il est impossible de dét^miner la par^ 
lie qu'il a travaillée , parce que les diverses 
})rauches du Roman sont confondues, et 



DES TROCViBES. 353 

d'ailleurs on ne retrouve pas son nom dans 
d'autres exemplaires. On ne connaît pas non 
plus le livre latin qu'il dit avoir traduit. Je 
croirais cependant que les passages qui parlent 
du Brut (T Angleterre , du voyage du roi Artur 
dans l'Orient , des statues d'or qu'il fit placer 
à l'endroit qu'il regarda comme l'extrémité du 
monde , qu'il appela par cette raison les bornes 
ou hs colonnes Jt Artur , peuvent être du fait 
de Thomas de Kent. 

Quamt Artur etli Brès vmrait en Orient, 
Que tant orent aie qu'il ne pprent avant j 
Deux images d'or firent qui furent de l'or grant|; 
En tel lieu les posèrent que bien sont aparantT 
Etc^ 

Alexandre cherche ces statues , et après"* les 

avoir trouvées , il veut , malgré les conseils de 

Porus , aller au de-Ià ; alors il perd une 

partie de son armée par des obstacles de tout 

genre qui l'arrêtent dans sa marche;il n'échappe 

lui-même qu'avec peine à mille danger», et l'on 

voit facilement que le po^te anglo-normand 
2. a3 



'io-i DES raoïrvÈEES. 

a voulu TTKinlrer dans le liéros de son 
une sagesse supérieure à celle d'Ale^^andre ; 
on peut même regarder ce YOjrage d'Artur 
dans Torient comme une fiction due à Hiomas 
de Kent , parce qu'on ne le trouve men- 
tionné ni dans Geflroy de Monmouth , ni 
dans aucun des Romans de la Table Ronde. 

Enfin Jean Brisebarre est le troisième poète 
dont il nous reste à parler comme d'un des 
cbantresd'Alexandre-Ie-Grand/Il était du dio- 
cèse de Rouen ; sa famille y possédait le fief 
de St-Maurice (i) : sôus le règne de Philippe- 
Auguste y elle est souvent citée dans les chartes 
de l'abbaye de St-Vandrille , et notre poêle 
était procureur du roi au grand Bailliage de 
Rouen dans le XIV*. siècle. 11 composa aussi 
en vers, en i3a7 , un ouvrage intitulé récole 
de foy , et ensuite un petit poème ayant pour 
titre le Trésor de Notre-Dame. 

Nous n'avons rien à dire sur ces traités re- 



t 



(i) Regîst Philip. August. 



DES TROirviR^. 355 

ligieux j mais bien sur une addition faite par 

Brisebarre aux Romans d'Alexandre , et notée 

» 

ci-dessus. 
\. 
Jacques de Longuyon , poète Lorrain , y avait 

déjà lait un supplément sous le titre de Ro^ 
man des vœux du Paon. Mais Brisebarre , trou- 
vant cet ouvrage imparfait , y donna une suite 
intitulée Roman du rester du Paon , et voici 
comme il s'explique dans le début de son 
poème : 

On dit en un proverbe ^ et si l'acorde drois , 
Qu'oiseuse est moult nuiseuse , et ce dit li Englois 
Que poi vaut sens repost et avoir enfouois. 
Donc cil qui set le bien j ne doit mie estre cois; 
Et Dieus qui les biens donne et sans nombre et sanspois^^ 
M'a donné par sa grâce engin a ceste fois 
De rimer les biaus faits des contes et des rois. 
Or faut en ^^exandre encor un moult biaus plois \ 
Mais je qui nommé sui Brisebarre a la fois 
Li vueil mettre et enter au mieux que je pourois 
Etc. 

Le restor du Paon est composé de deux 

branches qui contiennent ensemble 1700 vers. 

Jean de Motelec, à son tour , croyant Fou- 



356 DES TKOtJVÈRÊS. 

Vrage de Brisebarre' iàsufTîsant , ajouta un 
dernier Roman à ceux d'Alexandire , et il ap- 
pela le sien le parfait du paon , qui est de 
3826 vers ; mais en louant le travail de Brise- 
barre j il parle de Tautéur comme n'existant plus. 





!)£$ laotviuiîs. 357 



M<»t»*'i<»»»>[^» % M»u»>n»»»»» i i W (iniiiM<»» m n[ mw «mmm 



piEttRE i)^vi?î:n>:ox. 




r\ni rendions a ce Trouvère son vrai 
nom, parce que Fauleur des Essaît 

sur Ict poésie JrançaîseXe lui a ra>i ainsi que 
ses ouwages, en le nommant Pierre de Ver^ 
non (i). 

Abemon est une commune du canton d'Or- 
bec 9 arrondissement de Li^ieux* On la nonune 
aujourd'hui Ahenon , parce que les anciens 
noms vont toujours en s'adoucissant ; mais 
dans les anciens actes on écrit toujours Abernow 



(1) p. »33^ 



t. 



358 0CS TKOiiviMk. 

Une ancienne famille normande , qui possé* 
dait cette terre et qui en prit le nom , eut 
une branche qui passa en Angleterre avec le 
conquérant et y fut illustrée jusque sous le 
règne 4c Henri IIl ; elle possédait des biens 
considérables dans le comté de Surrey et 
dans le Cambridgeshire (i). On trouve En- 
guerand d'Abernon , présent à la fondation de 
Fabbaye de Savigny , en ma (a). . 

M. de Roquefort ne connaissant pas ou 
n'entendant pas le nom dJbemon ^ lui a,«aps 
y regarder de jrfus près , substitué celui de 
Vernon. Mais on ne reforme pas ainsi le texte 
des manuscrits sans de fortes raisons ^ et lors- 
qu'on le fait I on doit les dire au public. Il 
semble s'appuyer sur l'autorité de Barbazan : 
mais ce dernier en citant quelques morceaux 
de poésie de cet auteur , n*a pas nommé celui 
qui les a faits. 



(x) Madox's. hist. of the Excheq* passim. 
(a)GaUia chiistiana, vol. XI» iostr* p. lii 



■ *. 



DES TROUVÈRES. 3?î<> 

Aussi les aavanis auteurs de Diistoire Htr 
tei-aîre de là France , tout en conservant le 
nom de Pierre de Vernon , ont-ils drclarë,dan« 
îeur prëcîâ^ sur ce poète , que rien ne prouvait 
que ce fût son vrai nom , et ils font sentir 
qu'il y a sûrement altéralion^(i). 

En eflet- le poète dit positivement à la fin 
de ses ouvrages qu'il est de la famille d'Abemon: 

Mes or priez : pur Deu,amur , 

£d cest fin pur i<e translatur 

De cest livre , ki Pierre a nim «. 

K'estrei^ est de ces d* Aberaiin , ^ 

Ke de bien fere 11 doiut grâce 

£ a nus tuz issi le.face* 

J6tç. 

Le$^ ouvrages de ce Trouvère sont 
i^ Une traduction d'un ouvrage. latin in- 
titulé le Secret des Secrets^ et faussement attri- 
bué à Aristote. Ce sont des leçons dé politique 
et de morale que le traducteur assure avoir 
été composées par le philosophe de Stagire 

- (t) Vol; îJ. p. 11^, 



36o DES TROUVÈBES. 

pour San élève Alexandre. Cest la réponse 
à une lettre du roi de Macédoine qui ^ après 
avcùr subjugué les Perses , consulte son an- 
cien maître sur une difficulté majeure : «J'ai 
9 trouvé dans ce pays , lui dit-il y des hommes 
9 de génie et d'un grand sens ^ qui étudient çt 
9 cherchent comment on doit gouverner les 
» peuples pour régner sagement sur eux : com:« 
» me ce genre d'étude me déplaît beaucoup , j'ai 
» d'abord formé le dessein de faire tuer tous 
39 ces philosophes ; mais avant d'en venir là, j'ai 
^ voulu vous consulter ; mandez-moi donc ce 
9 que je dois faire )»• 

Âristote lui répondit: « Si vous pouvez chan* 

9 ger la face de la terre , l'air ^ les eaux , les 

9 villes f vous pourrez changer le goût de ces 

9 philosophes pour l'étude de la politique ; 

9 alors faites-en ce que vous voudrez. Mais 

9 si vous n'avez pas ce pouvoir , sachez que 

9 c'est par la bonté que vous pouvez régner 

9 sur ces savants ; et si vous le faites , ils ser 

» roQt des sujets paisibles , fidèles et attachés 



VfWÊ TROUVÈRES. 36 1 

» à voire personne ». Alexandre se rend aux 
conseils de son maitre , et Âristote part de là 
pour lui envoyer un traité sur l'art de régner. 
C'est cet ouvrage qu'on àppdie le secret des 
secrets , ou les enseignements (fj^Hstote. Une 
chose remarquable f c'est qu'il déclare au roi 
que le bon gouvernement est- celui qui a une 
bonne constitution ; que ce* principe était 
fondamental et même sacré , puisque les an-^ 
ciens sages disaient qu'il avait été révélé pair 
leurs divinités : 

De rechef nus dit la sage gent 
De philosophie et d'entendement^ 
Ke lur divinités parleient 
£ de ceo apertement diseient 
K'a reale majesté avient « 

Ë en dreiture li convient 
Reaies constitutions aver, 
£ a ceo sans feintîse acorder , 
Ne mie en feintise d*aparance 
Mais dreit en aperte fesance 
Ke dute Deu le suverain 
£ k*il veient trestuz payant 
Ke sujet seit el tut puissant : 
£ par itant en boue fei 



3()a DES TROUVÈRES, 

Diiteront e ameront lur Kel » 
Quand il le verront JDeu duter^. 
f En tûtes maneirs honurer 

Etc. 

En général^ H y a de très>-$ages conseîlistlans ce 
; traité, mais il y en abeaiicoup aussi qui sortent 
du cercle de la politique; par exemple, les avis 
8ur la conduite à tenir et les remèdes à suivre 
dans les maladies, ne regardent pas seulement 
Jes rois , mais tout le monde ; ils ne ^ont bons 
aujourd'hui que pour donner une idée de la 
médecine du temps où l'auteur écrivait^ Mais 
ce qu'il y a de plus bizarre , c'est que le philo- 
sophe Aristote finit par enseigner à l'empereur 
Alexandre , la nécessité de la foi en J.-C. pour 
obtenir le bonheur éternel. 

Barbazan pense que le langage de Pierre 
d'Abernon est fort ancien , et qu'il remonte 
au-delà du XII*'. siècle.: Nous pensons au con- 
traire qu'il n'est que de la fin du XII*. siècle > 
et que Barbazan et plusieurs autres éditeurs 
de nos anciemves poésies se trompèrent sou- 
vent , lorsqu'ils voulurent fixer i*age d'un 



1>JBS TROUVERES. 363 

ouvrage par le langue , quand ils n'avaient 
aucune r^lè qui leur kidiquât avec certitude 
celui des premiers siècles de notre kngue ; 
d'ailleurs ils n'observèrent pas que la première 
règle dans ce cas était d'être certain que le 
manuscrit qu'ils avaient dans les mains j était 
l'autographe de l'auteur; or cette certitude n'est 
pas facile à acquérir , lorSïjû'olWemonte aux 
siècles du moyen âge ; ils ne remarquèrent 
pas qu'il fallait ensuite examiner si l'aiiteor 
était français ou anglo-normand : car il y a 
dans les bibliothèques de Paris des manuscrits 
anglais y comme il y a dans les biblio- 
thèques de Londres j de Cambridge et d'Ox-^ 
fort des manuscrits français , et tous écrite 
dans notre langue. Mais si après que le duc 
Guillaume l'eut introduite en Angleterre , elle 
alla toujours en y faisant quelques progrès 
pendant le XIP. siècle , il est incontestable 
qu'elle alla en s'altérant dans les siècles sui- 
vants, par la lutte entre l'anglo-saxon et l'an- 
glo-normand , lutte dont en définitive résulta 



364 . DES mOUM'Rl^S; 

la langue anglaise. Aussi li^s Erançais qui , à 
ces q>oque8 , écrivent en Angleterre ^ ont soin 
de prévenir leurs lecteurs qu'ils sont deFrance, 
€t que leur langage est correct , tandis que 
les Anglo-Normands du même âge ont soin de 
dire que leurs ouvrages sont écrits en fran* 
fais 9 mais que ce n'est pas le français de Paris. 
Enfin tme dernière (diservaticm que négligé^ 
rent les éditeurs^ c'est que, s'il y avait alors 
une grande difTcrence entre le français de 
Londres et celui de Paris ^ elle existait aussi 
dans le même te«>ps entre le style delà ça- 
pilale et celui des provinces tîu nord de la 
France. Cest donc de ces observations qu il 
faut prélîminalremcnt partir pour juger Fàge 
d'un ouvrage par Iq ^aipgnge , et non comme 
Bat'bazan, lui assigner une aiUciîorîtc reculée, 
parce <|ue le style en est dur , la diction ob- 
scure et la prosodie quelquefois irrégulitTe(î\ 
Le sccojid ouvrage de Pierre d'AJicrnon cbL 

(i) OrdîJie de chcvalmc. p. aaii; 



DES TnoirviiRES. 36Î 

intitulé la Lumère as Lais ( Lumière des 
Laïques ) ; mais je n'ai pu le trouver dans au- 
cune bibliothèque , et je suis réduit à citer 
seulement ce qu'il en dit lui-même à la fin 
de son premier ouvrage : 

£n un livre que fezaijady 

De ceste matière traité \ ad ^ 

£ mult choses , sachiez sanz fables ,; 

K'a Talme d'hom sunt profitables; 

Le livre, en vérité sachiez, 

La Lumière as Lais est nomez , 

Par ceo n*en voil plus traiter 

Etc. 

On trouve le premier ouvrage de Pierre 
d'AbernoD à la bibliothèque du roi , n^. H. 5» 
Mss. dé Notre-Dame. 

Warton parte aussi d'un autre ouvrage eu 
vers intitulé la Lutnere as Lais. Cest une 
espèce de traité de théologie composé par 
màttré Fierre de Fescàmp ; oti le trouve à It 
biUiothèque Bodleienne , n"". 399 (i). 



(1} War^on's hist. of english poetry,vol. a. p. 4^6, 



366 DE TROUVÈRES. . 



PHILIPPE DE REIBIES^ 




|B nom de ce poète est diversement 
écrit dans les ouvrages qu'il nous a 
laissés ; dans Tun on lit Philippe de Rim 
et dans l'autre Philippe de Reim. Mais dans 
les rôles de la Tour de Londres on lit nie 
Reimes , de Raimes et de Rames ( de Ronds ). 
Ces variantes ne surprennent pas le littérateur 
qui sait qu'en parcourant les manuscrits du 
moyen âge , on trouve souvent le même mot 
écrit de deux ou trois manières dans la 
même page. 
. Le Domesday fait mention de Roger de 



MS *" TROUVÈRES. 367 



Rames , et' les rôles de lïchîqùîer d'un grand 
nombre d'individus du même nom , possé- 
dant des terres considérables dans les comtés 
d'Essex , de SufTolk et de Norfolk. 

La XII*. siècle fut le siècle des Romans, et 
Philippe de Reimes se livra à ce genre d'ou- 
vrage ; mais pour mieux faire goûter les siens , 
ce fut en Angleterre et en Ecosse qu'il plaça 
le théâtre des, faits romantiques qu'il'raconte. 
Un autre goût particulier à ce poète, c^est qu*il 
n'alla pas , comme ceux de son temps , cher- 
cher ses héros à la cour du roi Artur , ni à 
celle de Çharlemagne ; il voulut des femmes 
pour héroïnes de ses Romans; or comme il était 
le premier qui eût adopté une pareille marr 
che , il dut intéresser beaucoup dans un siècle 
où la chevalerie et la galanterie étaient in- 
séparables. 

Le premier de ses Romans est intitulé /t» 
Mawiekine. Dans le. début de cet ouvrage , 
il demande pardon à ses lecteurs si ses rimes 
ne sont pas leonimes ; il avoue qu'il avait peu 



368 DBS TUOUVÈRES.' : 

d'instruclion , et par là même que son Roman 
était le fruit de son imagination. Cependant 
comme les poètes de cet âge , il compte sur 
la crédulité de ses lecteurs en leur assurant 
que les .faits qu'il va raconter sont vrais ; 

Un conte qne je mets en rimejj 
Et si je ne suis leonime ^ 
Merveiller ne s'en doit mie y 
Car mult petit sai de clergie ^ 
Jfe onqqes mais rime ne fis , 
Mais ore m'en suis entremis 
Por ce que vraie est la matire 
Dont je voel ceste rime faire 
Etc. 

Le poète donne à son Roman le titre de 
la Mannekine , parce que son héroïne manqua 
deux fois d'être brûlée vive , et qu'elle n'échappa 
aux flammes, que par la substitution d'an man« 
tiequin à sa place. Son nom était /oiV, et elle était 
fille du roi de Hongrie j les Etats de ce royau- 
me ayant voulu forcer ce dernier d'^ouser 
sa fille , celle-ci , pour éviter l'horreur d'un 
pareil inceste , se coupe le poing. Le père 
irrité ordonne de la brûler vivej mais son 



DES Tjionvéftfeis. 369 

sénéchal plus hum^n , lui substitue un man<« 
nequin , et la plaçant la nuit dans une bar- 
que avec des vivres , il Fabandoctte au gré 
des vents et des flots. Elle erre long-temps au 
milieu des dangers et enfin elle est jetée sur 
les côtes dé l'Ecosse. On la conduit au roi à Don- 
den; mais elle refuse de dire son nom et son his- 
toire. Le prince la retient à sa cour ; bientôt 
il en devient amoureux et veut Tépouser; 
en vain la mère de ce prince s'oppose à cette 
union ^ il la relègue à Berwic où le mariage 
a lieu.- Pendant la grossesse de sa femme, le 
roi va sur le continent signaler sa valeur dans 
un tournoi convoqué à Ressons. On lui man- 
de Faccoûchement de la reine ; mais la mère 
intercepte les lettres et en substitue d'autres' 
dans lesquelles la conduite de sa belle-fille 
est calomniée d'une manière si infamante , 
que le roi ordonne de la brûler vive. Mais son 
sénéchal , comme celui du roi d'Hongrie , a re- 
cours à un mannequin. Joie est encore une fois 

sauvée et embarquée de la même manière. 
2. a4 



370 ' I>ES TROUVÈRES. 

Le roi y à son retour^ reconigiait son innocence , 
et son injustice envers elle ; il s'embarque 
pour la chercher ^ et ce n'est qu'après avoir 
erré sept ans sur les mers , qu'il la retrouve à 
Rome f où les vents l'avaient conduite. Un an- 
neau qu'il lui avait donnée la fait reconnaître ; 
iIs*vont le jeudi saint à la cérémonie de l'ab- 
soute. Par une rencontre heureuse le roi 
d'Hongrie s'y trouve également et fait publi- 
quement au pape la confession de son crime 
envers sa fille. Joie reconnaît son père; trans- 
ports ^ réunion , réconciliation. Le pape absout 
les coupables ; un esturgeon rapporte la main 
de Joie dans une fontaine où Ton allait puiser 
Teau des miracles. Joie retrouve sa main , son 
père, son mari; fêtes brillantes après lesquelles 
les uns retournent en Hongrie et les autres 
en Ecosse. 

Tel est l'aperçu que nous pouvons don- 
ner de ce Roman qui est de plus de 6000 vers. 
On y trouve des incidents curieux et des épi- 
sodes intéressants, surtout pour l'histoire 



DES TROUVÈRES. ^'Jl 

des mœuirs et des usages de la cour d'Ecosse 
au XII®. siècle ; on y remarque principalement 
l'usage de la langue française et Tétude par- 
ticulière qu*en faisaient les grands de ce 
royaume. 

Je ne sais pas si l'auteur n^a point craint 
que son héroïne manchote ne prêtât à rire à 
ses auditeurs ; du moins il s'adresse à eux 
avec un ton si sévère et si rare dans les ou- 
vrages de cette espèce / que je suis persuadé 
qu'il ne l'a employé que pour en imposer en 
débutant ainsi : 

Philippe de Rim dictier 
Veut un Roman où delitier 
Se porront tuit cil qui l'orront , 
Et bien sacent qu'il i porront 
Assez] de bien oïr et prendre y 
Se il a bien voelent entendre , 
Mais s' aucuns est a qui se deuilie 
De bien oïr , por Dieu ne voille 
Ci deniorer , ainçois voie s'en : 
Ce n est courtoisie ne sen 
De nul conteur desturber 
Autant aimeroie tomber 
En un mares , comme riens dire... 



3^% DES TROUVÈRES. 

Devant mult gens qui ne se taisent ; ^ 

Et por cou que il poi me plaisent j 

•Leur Toel ^ ainçois que je coininans 

La matere de mon roumans , 

Prier que d*ici il s^envoisent , 

Ou qu'il ne tencent , ne ne nAsent , 

Car biaus contes si est perdus 

Quand il n'est de cuer entendus. 

Le second Roman de Philippe de Reimes 

est celui de Blonde , fille du comte d'O&fort. 

Un gentilhomme français f nommé Jean , va 

-chercher fortune en Angleterre. U est introduit 

•auprès du comte qui étudie son caractère , 

apprécie son mérite* et finit par le nommer 
écuyer de sa fille. 

Les amours de Blonde et de Jean forment 
la première partie de ce Roman. Comme l'un 
et l'autre eurwit long-temps à cacher leur 
attachement réciproque ^ ils sont souvent em- 
barrassés sous le toit paternel : de là beaucoup 
de circonstances et d'événemens qui sont très- 
instructifs sur la \ie domestique qu'on me- 
nait dans les anciens châteaux de l'Angleterre. 
Mais tandis que Blonde et Jean vivent au 



DES TROUVÈRES. 3"]^ 

milieu des embarras et des obstacles y il en- 
survient un qui] forme la principale partie du 
Roman. Le comte de Glocester demande Blonde 
en mariage , ' son père Faccorde ; 'mais pour 
échapper à une alliance [que son cœur re- 
pousse , elle se réfugie en France avec Jean ; 
ils veulent se rendre à Dammartin, patrie de 
ce dernier , et c'est ici que commencent les 
exploits du comte de Glocester qui les pour- 
suit à main armée. Quelques domestiques fi- 
dèles qui ont accompagné les deux amans , com- 
battent avec eux ; mille traverses, des embarras 
de tout genre , des combats presque couti- 
nuels f et toujours des succès ; enfin au milieu 
des périls de toute espèce , Blonde et Jean 
arrivent à Dammartîn ; le roi de France fait 
Jean comte de cette ville , il réconcilie Blonde 
avec son père qui consent à son mariage avec 
Jean ; alors fêtes , tournois j etc. 

Ce Roman qui renferme 6320 vers j est en- 
core très-important pour connaître les mœurs 
et les usages du moyen âge. L'auteur intéresse 



374 ^^S TEOUViUES. 

ses lecteurs par le fond de son ouvrage ; soâ 
style est correct pour le siècle où il écrivait^ 
il est souvent sentencieux^ A la fin de chacun 
de ses Romans , le poète explique le but mo- 
ral qu*il a eu en les composant , et les con- 
séquences qu'on en doit tirer. 

On ne trouve point les deux Romans de 
Philippe de Reimes mentionnés dans la Bi' 
bliothèque des Romans de Langlet du Fresnoy ; 
ils sont à la bibliothèque du roi | n^. 7609^. 




DES TEOUViUES. 375 



IGHARD DE LISOr 




E Trouvère était de rarrondissement 
de Bayeux, canton d'Isigny, commune 
de Lisou. On trouve dans le cartulaire du 
chapitre de Bayeux des donations faites à cette 
église par des membres de sa famille. Son 
goût le porta à faire un Roman du Renard ; 
il est difGcile de dire s'il est le premier qui 
ait travaillé dans ce genre , ou si c'est Pierre 
de St-Cloudy comme on le croit commune- 
ment. Le dernier fut brûlé comme hérétique 
à PaLris en iao8 à Fâge de soixante ans (i); 



(i) Recueil der*hlst. de la France ^ vol, 17 , p. 83. 



" t 



376 DES TllOUVèHES. 

le premier parle de Gautier de G)Qstances ) 
archevêque de Rouen , comme encore vivant, 
et ce prélat ne mourut qu'en 1207 (i). Il 
nomme encore Guillaume Bacon, seigneur du 
Molay Bacon , vivant à la même époque ; 
enfin il dit qu'il a composé son Roman pour 
plaire à son connéstahle , et c'est alors Richard 
du Hommet , second. du nom , connétable hé- 
réditaire de Normandie et baron de Stamford , 
qui possédait un grand nombre de sei|p)!ieu- 
ries dans le Bessin et qui mourut en isio4 (1^). 
Alors il est difficile de dire lequel de ces 
deux poètes a le premier écrit en vers fran- 
çais sur les tours d'adresse du Renard. Ce 
qui est constant , c'est que Richard de Lison 
a sur Pierre de St-Cloud un mérite particulier, 
celui de l'invention. Le dernier convient qu'il 
n'a fait que traduire en français un livre latin 
qu'il nomme aucupre. Le premier au con- 



(i) Gallia Chrîstiana, vol. XI. 

(2) ChartuU Abb. Alneten, et CaHitul. Bajoc. 



DBS. TBOUViEES. 3^7 

traire a imaginé le plan et le fond de soa 
ouvrage ; c'est dans le bois du Veniai que 
gîte son renard ; c'est sur les communes du 
Breuil , de Blagny , et du Mollay Bacon , 
arrondissement de Bayeux, qu'a lieu toute l'ac- 
tion de* $ion Roman ; enfin ce sont les curés 
et les seigneurs du pays qui sont en scène 
avec le renard et Tyberfe le chat. Mais Tidée 
du savoir des Latins s'était tellement perpé- 
tuée dans la société malgré les ténèbres du 
moyen âge , que IjLtchard de Tison crut ne pou-* 
voir faire goûter son propre ouvrage qu'ea. 
l'annonçant comme traduit du latin. 

9 

Oez une novele estoire 

Qui bien devroit estre eu mémoire ', 

Lonc tens a esté adirée 

Mes or la uns mestres trovée 

Qui la. translatée en Romans: 

Oez comment je la comans. 

Ce fu en mai au tens opvel 
Que- Renart tint, son fil Rovel 
Sor ses jenous a un matin; 
Li enfès ploroit de grant fin 
Por ce que n'avoit que mengtcr. 



378 j>ss nouvkaEs. 

Renan le prent a apaier; 

Si li a dit : fib 9 cueurs de Éoi , 

Etc. 

G>mine M. Meon a fait imprimer les dif- 
fërentes branches du Roman du Renard et 
qu'on peut lire celle de Richard de Lison 
dans le troisième volume (i) , nous ne don- 
«erons pas plus de détaUs sur son ouvrage; 
nous observerons seulement qu'il psuait di- 
rigé contre les mœurs et l'ignorance du clergé. 

(l) p. 1& 




379 



* M *mwm0immÊmmÊk ^ »M) m MiMt i w¥it¥MmÊMmimtm 



i tiiuiu i i i u i w iMMllWhiM viiiir 1 — r •'" 



GLOSSAIRE DU n«. VOLUME. 



ABBTHi 


abbé. 


ADIEili 


égarée. 


•• 

aïb; 


aide* 


AINZ, 


avant. 


âurs, 


idem^ 


ALB1I,| 


tirer , étendre. 


ALMBVT, 


route 9 cbemin. 


AJJOSà, 


estimé 1 aimé. 


ALOUT, 


il allait. 


ALTEB, 


autel. 


AXBBS PABTSi 


des deuK côtés. 


AOBEB 9 


adorer. 


APAIBB9 


apaiser. 


APBIXAirT» 


approchantt 


AFRIMOUT, 


il q>prodiait. 


ASABT) 


terrètfléfrichée* 


ASQUANZy 


quelques-uns. 


ATIL^ 


outil f instrument. 


ATEU|' 


il lui indiqua sa rouf 


AVBOC/ 


.avec. 






■{. V ■ • 



38o 



GLOSSAIRE. 



BARNEZ I 
BEALTÉ^ 
BEGEK f 
BENESQUID ^ 
BERy 
BEER, 
BELTRER , 
BOFS I 
BOSGHAÏER , 
BRAIBT y 
BRUSTER , 
BUCHE y 
BUEN OLANZ y 
BiUSUIN > 



B 

baronnage. 
beauté. 

il bénit. 

seigneur, baron, 
bayer, 

beufs. 

il criait. 

brouter, 

bouche. 

odoriférant. 

besoin. 



CACOUT ; 


Il cuassait , 


CAIET , 


il tomba. 


CALIN , 




ÇAROINE j 


charogne. 


GEL, 


ciel. 


GELER , 


cellier. 


GHAERES 9 


chaires. 


CHANTOUT y 


il chantait. 


GHELE , 


lyre. 


GHET y 


il tomba. 


GHEVOLS , 


cheveux; 


GISLE , 


soufle. 


GOLFS, 


coups. 



COMANS y 
COMMOUT y 
CON &EID I 

CO&PES y 

COBy 
CREMER ^ 
CULKGETy 
CULTEL j 
CUM 

CUNREER y 
CUWTES , 
CUNIJIT , 
CURREy 
CURSy 



GLOSSAIRF. 38 1 

commandfinent. 

il se met en mouvement , il s'agite. 

provisions. 

coulpe. 

cour, 

craindre. 

il se prosterna. 

couteau. 

comment. 

assembler. 

comtes. 

il connut. 

courir. 

cours, marche. 



D 



DECLINET j 


il raconte. 


DEDUIT, 


plaisir. 


DEMEINES y 


seigneurs. 


DEPART. 


il distribue. 


DESERVIR , 


mériter. 


DEVÉE , 


il défend. 


DOELy 


deuil. 


DONC, 


alors. 


DONNAIER f 


largesse. 


DUCOR , 


douceur. 


DUNGE , 


qu'il donne. 


DULS, 


doux. 


DUTER , 


c.aindre, redouter. 


DUNC , 


alors. 



38a 


^LÔSSAIR^. 






£ 


SAIS 9 


eux. 




SLES» 


ailes. 




SMBKLKTER j 


embellir. 




ZNCHACSD 1 


il poursuit y û ayance vers 


ENSEIGNE y 


distingué 


, remarquable. 


EOLSy 


eux* 




ESCIENTRE | 


escient , j 


ivis. 


kscoL:éE , 


instruite. 


• 


ZSTOEMIy 


'tl'oublé , i 


alarmé. 
F 


FALT, 


finit. 




FALT, 


mancpie. 




FAHEILLET > 


il a faim. 




FED f 


méchant. 




FEE| 


fier. 




FERISy 


frapper. 




FEEERIR , 


idem* 




FETHEIL f 


fidèle. 


1 


FEU 1 


fief, domaine. 


FIEU, 


idem. 




FLAMANT , 


flambant | 


en feu. 


FLESTRER , 


flémr. . 




FLUR, 


fleur. 


y 
« 


^OTX)R ^ 


folie. 




FORMENT , 


fortement. 


• 


FORMET , 


formé. 




FOUS, 


feu. 




FUNDE y 


fronde. 


/ 


FUS* 


feu. 





glossaihe; 



383 



GABEIS]| 


plaisanteries. 


G ABOIS y 


idem. 


GABER| 


plaisanter. 


GAIASTB, 




GASy 


plaisanterie. 


GEMMES 1 


pierres précieuses. 


GENT y 


gentiment y agréablement. 


GIBOIS p 


gibier 9 chasse. 


GOESy 


serre. 


Gl ACIER, 


remercier, rendre grâce. 


CRIP^ 


griffon. 


GUK&REDON , 


récoin|)ense. 


GURRER f 


•tromper , se moquer. 




H 


HALCET f 


il élève. 


HARDEMENT , 


hardiesse, courage. 


HOURE , 


heure. 


UUI , 


aujourd'hui. 




1 


ILEOC f 


là. 


IRURy 


colère. 


IST, 


il sort. 


JUDEUS , 


juif. 



JUSTE 



près. 



384 



GLOSSAiEE. 



1AIS5ER9 
LAVAGEES y 

vk f 

LETy 

LEU y 

UED y 

Lin , 

IX)H£&ANG f 
LUINZ f 
LUNG, 

MALEIGHON y 
M AME y 
MAMES^ 

MALS f 
MANEIS^ 
MAEAGE, 
MEAlNy 
HEDRES , 
MENDRE y 
MEN « 

MESGHINES | 
METTES I 
MIELDRE y 
MIRE y 
MOT y 
MUE ^ 

MUILLER ; 



(lifTérer. 

piscines. 

joyeux, 

idem, 

lieu. 

lie. 

lieu. 

lorrain. 

m 

loin, 
long. 

M 

maAcdiction. 

mon àme. 

même. 

mauvais. 

sur-le-champ ^ promptcmeiit. 

maritime. 

au milieu. 

meilleurs. 

moindre. 

mien. 

filles. 

pièces, morceaux "^ 

meilleur. "* ^ 

médecin. 

il agite. 

change. 

femme , épouse. 



p 


GUMSjUBE. 


^^^^^^B 


V HUIT, 


il nnigil. 


H 


MUSTEK, 


mouriit. 
monastère. 


1 


misT&tr , 


montrât. 


^H 


MOT, ■ 


beaucoup. 


1l^^^^l 


— _ 


était en moaTeiq^tL 
N 


'^1 


KEZ, 


il nage. 


^H 


«O», 


nageoires. 


^^^^^H 


WOCS, 


nuit. 


^^^^^H 


K ircAu, 


mauvais. 




^1 


0, 


ou. 


^^^^M 


on. 


avec. 


"^^^^^Ê 


OttS, 


yeux. 


^^^^^Ê 


OHMSH, 


prpur. 


^^^^^M 


OME, 


vent. 


^^^^^^^ 


OEkET, 


1m vents. 


"^^^^^H 


os, 


troupe, armée. 


^^^^H 


OVBOO, 


ôlant. 

P 


S 


H^ >*ILC, 


manteau. 


j^^^H 


^H MLVDE 


marais. 

paradit. 


f i^^^^H 


L 


2 

1. 


^ 



OWi 


GLOSSAJBE. 


VAEEITy 


raur. 


VAREUST j 


aurait. 


PECGETy 


péchés 


VED, 


pied. 


PEEy 


pair. 


PLANTET , 


abondance? 


POESy 


vous pouvez. 


l»OU, 


peu. 


POUR y 


peur. 


PRAEL> 


prairie. 


PRIES) 


prix. 


PRIHE y 


matin. 


PROUVEIRES , 


prêtres. 


PULTU&E , 


nourriture. 







QUARIERE , 


ehemiq^ 


QUARREL , 


pierre. 


QUIDE, 


il croit. 


QUIDOUT , 


il croyait. 


QUISy 


je crois. 


QUOIE , 


tranquille^ 


QUEOR , 


cœur. 


QIDER) 


idem. 




R 


RAMEL , 


rameau. 


REALAT , 


retourna. 


REGNET y 


rovaume. 


RfMIS 9 


reste. 


HXOUT PRIS) 


il eut repris* 





GLOSSAIRE. 


KEPOUZ, 


repu, rempli. 


noi f 


conseillé. 


KOUéy 


idem. 


RUIT, 


il rougit. 


RUISTEE 


rustre. 


RUUHT 1 


rond. 




S 


salt; 


saut. 


SALTy 


il saute. 


SGUT, 


écu, bouclier. 


SED) 


siège. 


SECUliD , 


selon. 


SBGRSTTBHT^ 


ils iiuplorent. 


SEID^ 


soif. 


SEISTi 


fut assis. 


S*SLy 


si elle. 


SEL, 


si le. 


SETHXIR, 


s'asseoir. 


SIST, 


s'assit. 


SOACE f 


soulagement 


SOUBZ i 


doux, agréable. 


SUtoARIE, 


suaire. 


SORTIE, 


histoire; 


SURIBER, 


tromper, frustrer. 



387 



TSOV, 


ton. 


TOLIiAGE , 


pillage. 


TOTXIR, 


enWer. 


TOLT , 


enlevé. 


TORS , 


taureaux. 



38S 

TOUDSy 



TAISIEAD 
TEUYBD. 



tuenlèTesi 
▼oîk de vaisseau, 
tarre en friche. 



passera, 
trouré. 



U 



V, 


OU. 


VLTaiEMXNT | 


de soi*âiéiiie , yolomiers.. 


une y 


jamais. 


WCXESf 


idem. 



UAS.; 

us« 



ours, 
porte. 



VALLXZy 


Tal^ 


VXALTIIS, 


v«die, génisse* 


yU, 


défendu* 


thitm. 


voyons» 


VKLT, 


veut. 


TEAS, 


vérité. 


^IrSTHKia f 


voir. 


VXUTHES , 


vues* 


VM, 


voie. 


VIS y 


visage. 


VOIR y 


vrai. • 


• 

YOIRX y 


vraie. 


YOLI&OIT, 


voudrait. 


VOLUPER 1 


se rouler. 


VOUT, 


veut. 


TUT. 


eut. 



mmmmt 



TABLE JiKALYTlQCE 



COSTtJSVES BASS LE DECXlLlIE VOLUME. 



LiTtS ttflmJMB . 2 



iHTEOmiCllOV tlfûi k -*. 

Runr â B P f. y doc de N<MniiJDdie , — eleTe à Baveus 
plutol ipi*i Rown. — Motifs. — Jongleurs k la cour 
dn doc. — QiiQiqa*oii n*ait ancniie pièce de Bidiard, 
TUstoiie de ce prince n'en est pas moins impor- 
tante surtout pour celle de la poésie française. — 
Poètes en Kormandie dès la première moitié du X^. 
siècle 7 a i3. 

TmBàULT DE Vemhoh. — Épo<{oe où il vivait. — Des 
ouvrages qui lui sont attribués à tort. — Il n^est n^n 
resté de ses poésies. -^ Signification du mot rhythmus 
dans les auteurs latins du moyen-âge. •— Ancienneté de 
la rime. ^- Citation qui l'établit. — Emploi de la rime 
dans les chants des Bardes ^ d'après le témoignage de 
certains historiens . . ; . • • C v i3 à 19. 

Taiixxfe&. -— Ce qu'en disent GKrrEOT Gaimaa et Robert 
Wace. — Différence des deux véciCs. — Ancienneté 
des chants au moment du combat • . • 19 & a3. 



igq TABLE AITALYTIQUE. 

Avomna , anteor cTim Voyage de Chariemagne à-Cons-- 
UmtinopU et à /énualem. — Ce poème paraît être le 
plus andeanement écrit en françai% — ^ lÊpoqoe de sa 
eoraposition. — Moyens de ta ^terminer. — ' Sommaire 
de ce Roman. ^ De sa Yersîficadon. — Usage facd-i 
tatif de la rime. — Description de rentrée de Cfaarle-r 
magne dans le temple de Jérusalem • • 33 à 33* 

Hbnai I**". , duc de Normandie et roi d'Angleterre. — Il 
est appelé Beau Clerc. — Signification de ce dtré au 
XII". et au Xin^. siècle. — Ce prince auteur d'une 
collection àe fables dites Esopiennes S --' Réfutation de 
l'opinion qui attribue cette collection à Aunuo». — - 
H^Niu[ I*', auteur du dictié iTUrbain, — Snjet de cet 

ouvrage ; ... 33 à 4i. 

Philippe ns Thah. — De son origine, — * De son JJber de 
Creaturis^ '— Époque oà il l'a coioposé,* -— De son 
Bestiarias, -— ^ But que paraît s'être proposé le poète 
dans la composition de cet ouvrage. — ^ Du genre de 
versification qu'il emploict — Erreurs des Bénédictins 
snr la patrie de ce Trouvère . • . . \i k ^%. 

Çeffroy, abbé de St.-Alban, — Notice biographique. — 
Le lieu , l'époque o ù ce Trouvère composa et fit jouer 
^e miracle de Ste» Catherine, — Erreur de Warton à cet 

. égard, — Du théâtre de Caen sous Henri I*'. — De 
/celui de Londres sous Etienne . . . . Sa à 67. 

TuROLD. — De son origine. -^ De son Roman de la ba^ 
taille de Roncevaux. — Époque où vivait ce Trouvère. 

— De la versification, de la rime , du style de ce poète. 

— Extraits. -^ De la thèse de M^ Monin sur le Roman 
âelàbatmlfe de Roncevaux • . , « . 67 hi6S. 



TABLE ANALYTIQUE. 891 

y^oyagB de St» Brandan au Paradis terrestre* --> De St* Brap* 
dan. «A» Époque où il vivait. — D*im voyage entrepris 
par ce St. —-Du modf qui le lui faisait entreprendre. 
•— Relation de St. Brandan altérée ensuite par la fic- 
tion. -^ Époque où un Trouvère anonyme a composé 
le poème intitulé Voyage de St: Brandan au Paradis 
terrestre. -^ Aperçu détaillé de 'ce poème. — Extraits. 
«^ De la versification du poète « -, ; 66 à 88. 

BomaT Ck>inBLTB-HBUSBy duc de Normandie. — - Som- 
muirç Idstorique de sa vie. — • Des croisades. — - Capti- 
vité de ce prince. •*« De ses poésies. — - Le chêne ^ 
à^e. .;......... 5 88 à 98. 

CSlonlir pomUdres sur le Marquis au court-nez. — Cour 
riUante tenue à Chester et à A.vranches , selon Oani- 
mio VztaIm — - Des récits qui s'y faisaient. »- Histoire 
^ dé saints distingués par des faits militaires. — De l'a- 
brégé de la vie de St. Guillaume de Gellone. — Les 
Jongleurs appellent ce St. le Marquis au coio^^nez, -» 
De leurs chants populaires en Normandie. — • Les 
cbânts sur les Paladins de Charlemagné deviennent la 
base des Bomans du Marquis eut court^nez. «— Filiation 
de ce héros imaginée par les Romanciers. — Erreur de 
quelques écrivains sur le sujet du Roman fourni par 
l'histoire du Marquis au court-nez . • 98 à 104. 

GEmoT-GAbfâJL. «- Ouvrages de ce poète. — - Dé son 
Histoire des rois Anglo-Saxons. — Détails qu'il donne 
sur les sources où il puisa. — De cette histoire Anglo- 
Saxonne de Gaimae 5 et du Brut d Angleterre de RoAert 
Wacb. •— Antériorité du premier de' ces deux ouvra- 
ges. — - Histoire des deux premiers rois Anglo-Nor* 



39^ TABLE ÀITALTTIQUX. 

mand*^ par Gaimàa. — Notions sur les fonctioiis des 
Jongfeim dam f année de Gqillanipe-le-Copqnéraut: 

— Du style de te tromrère • • • ; 104 à 119. 
Dayid. -^ Époqae oji fl tivaiL — De ses ouvrages. — 

Mention et éloge qu'en fail Raoia^, r* fteprodies et 
consdls de oduir-ci •»••.•• 119 k 124. 

Etea&d, moine de Kirkbam. — Époque oà fl TÎTaiU -^' 
De sa traduCdon eh Yjers finançais àes Distiques de Caiotu 
— « Dé 06$ Distiques de Ct^on. — Des .antres ouvrages 
attribués & EvmÀmi> ..•..• 5 za4 à. Jtag; 

Lto ta lA BaUls. «•» Kotîc6 biographique. -— . Jpç ses 

- (pumsons satiriques. -— De leur résultat ponr faor 

leur ••••••;•;••• 129 4 ^3s; 

Sajrsov db Navtbubl -»• De sa traduction en vers des 
Prwerbes de SàUmion^ — ^ l^^poque o4 il vivait. «<-' De 
son style y de^sa versification • ^ . aSa. à s36. 

GuicHAAD PS BsAULijuj. — De son sermon en veis 
français* — De son style ^ do sa v^rsificsntion* — 
Extraits ^ •••»••»; c slS6 kxl^Z: 

RoBE&T Wace^ chanoine de Bayewc. — Premières recher- 
ches de l'auteur sur ce poète, r-r- Des différées noms 
donnés à ce Trouvère, -r- De son origine. — De ses 
différans ouvrages.*— Du Roman du Brut d'^Angleterre. 
— * Des manuscrits de ce Roman en Angleterre. •— En 
f ranoe. — » Du Roman du Eou^ — • Des autres ^composi- 
tions de Wacs. *-« Pwjf de^ la Concepûon de la Ste, 
^yi0rg€ en Normandie. ^'^ Remarques sur ce Trouvère; 

— Extraits * • :. : • . . . ^^ t43 à *88. 
^BsMOÎT DB Stx.Mo&s. -^ De son Bistcire des duc^ de 

Normandie» — - De sa poésie, — Époque où il a écrit. 



fcCl ' ■ — De 

& ^ ■ t. i i i dir Ttay» . . . tM à mS. 

relaie de «ene fmite 4e la Btté- 



* 




• ^ les EaKâjrcms dt ài TWc Jhmrfe 
-€l dn Sr Cfil • • * • ao6 à a3l* 

XMM«iftiu — OrigpM et fit lfttiTiif>~ Autour 

«likw^nMiL ^ lYirfnffînM êkwmm% de cet oo- 

'ini0^ « « . mtr i sS6. 

i tttfott «36. 

■aK «-^ if^qjÊÊ OÙ 9 >ritait. —* De w difie- 
Mitnges. . .....•• ^UêL à «44* 

fcifwi — BoBâofc «-^ Sloavoe où il à pttisé, 
tfSus BB SoBttoir, «i»- Ovnragn dlUn as 
tl de RnmÊm M Pllfe» •— ObiemtioD 
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fes lOemus I les usages do temps ^ etc. •— Ettiotts. 
^i-» fefiolurs sur k Hoiotn de Bam rderces» ««^ Des 



3g4 TABLE ANALYTIQUE. 

autres ouvrages de Thomas. -~ De ropinion qui pré* 
sente les Romans de ia Tabk Ronde A, de Chtà-iemagne 
çommfi tiUtxnt, d'épopées /, • • ; *. â5l à' 370. 

Gw^LàuxK Hi&iuir , Trouvère Aiigld-Nonnand. -* Des 
- sqets sur lesqueb il a travaillé. •-• De ses ouvrages;^ 
l\ Fie de Tobie ; -^à®. les Joies de Notre-Dame.; — 'S». 
fes trois mots de VÉpéque de lineoln., fumée ^ pU^e et 
femme; *— * 4^. histoire de la Magdeiaine à Marseille, etc. 
— 5*. Monde la Ste. Vierge, etc.' — 6*. une espèce 
de drame tiré d'un passage du Psalmiste. *- 'j^^ Histoire 
des Sibylles . . . . .. '. ; . . «70 à a«5. 

HoouBs DB RoTBLAiffM. — - Époque où il vivait. •— ' De son 
fioman STpomédon, •-> De aon Roman de ProthésHaOs^ 

, — De son.st]4e, de sa poésie. — - EiEtraiu a85 à «97. 

BosoK. -«-De ses ouvrages. ~ £xtrftits..w.. 097 à àoi. 

GmsjJixna db St. P^nu -^ ]S^>oque*otSi- il vivait. — • De 
son Histoire de t abbaye du Mont St. --Michel. «* Des pè- 
lerinages »u Mont St. -Michel. — Description de ces 
fêtes ) extraite de ce Trouvère, : : . 3ai à 3o6. 

Aimaii nBCôUTAircBs. — De son Roman de la Réswrreetion 
de J, C —«De son Roman des iF>viiiçaù.....3o6 à 809. 

Gbevais db Povt Sainte Maxekge. — Auteur d'-une 
Fie de St. Thomas de Cantorbéry. «^ De sa versifi- 
cation ..:..:;.... 309 à 3i4. 

RiCHABn-coBUR-DErLioif , roi d'Angleterre. — Notice his- 
torique, r— De. ses Serventois. — Remarques sur ce 
genre de poèmes. — Des Jongleurs attachés à la per^ 
sonne du roi. — Des Romans dont Richard devint le 
sujet : • 3i4 à 325. 

BsoiTDEL. -^ Quel était ce poète . . • 325 à 329. 



tABLE ANALYTIQUE. 3g5 

Simon du Fb£sne. ->- Époque où il écrivait. "— Auteurs 
qui parlent de ses poésies lutines, — - De sa traduction 
libre de Boëce en vers français. — Extraits. 819 à 335. 

Hugues DB Tabaeie. •— Discussion critique sur son origine 
et sur le temps où il vivait. —De l'ouvrage qu'on lui 
^atr^me^VOrdène de Chevalerie» . . 335 à Z^x. 

Romanciers d'Alexandre, — Epoque où les Trouvères en- 
treprirent, de célébrer Alexandre: — Sources où ils 
puisèrent.— Des Trouvères qui ont écrit suivie roi de 
la Macédoine. —Distinction à établir entre eux. •— 
Liste de ces Romanciers avec indication de leurs ou- 
vrages. .4 ....«..; 341 à Zlfi. 

Alexaitore de Berhai. •— De son Roman ûH Alexandre. — 
Des autres ouvrages qu'on lui attribue...» 848 à 35a. 

Thomas de Rejit. — Des Branches du Roman ê^ Alexandre 
qui pourraient lui être attribuées. . . 35si à 354. 

Jean B&isebarre. — De ses ouvrages. — D'une addition 
faite par lui aux Romans .S Alexandre • Èestor du 
Paon. ...;•;•;.•• 3^4 ^ 357. 

PiEERE d'Abe&non. — Erreùrs commises sur le vrai nom 
de ce Trouvère. — De ses ouvrages , —spécialement de 
son Secret des Secrets. ^^Ej^qne où il vivait. 357 à 366. 

Philippe db Reiues. — Du genre de ses Romans* i— -De son 
Roman la Mannekine y~^ de celui de Blonde. 366 à 375.; 

Richard de Lison. — De son Roman du Renard. 376 à 379.- 

Glossaire du deuxième volume. . . . . . ^79 à 389. 

FUT DE LA TABLE ANALYTIQUE. 



Xh 


GLOSSArBE 


PAEEITy 


mur. 


PABEUST , 


aurait. 


PEGCET 1 


péchés 


FED, 


pied. 


PE&y 


pair. 


PLANTET , 


aboiidaiice; 


POfiSy 


vous pouvez. 


1K)U, 


peu. 


POUR, 


peur. 


PRAEL, 


prairie* 


PRIES y 


prix. 


PRIME y 


matin. 


PROUVEIRES , 


prêtres. 


PULTURE , 


nourriture. 







QUARIERE ^ 


themin^ 


QUARREL , 


pierre. 


QUIDE y 


il croit. 


QUIDOUT y 


il croyait. 


QUIS, 


je crois. 


QUOIE , 


tranquille^ 


QVEOR , 


cœur. 


QUER^ 


idem. 




R 


RAMEL , 


rameau. 


RSALAT j 


retourna. 


REGNET y 


rovaume. 


RJEMIS f 


reste. 


USOUT PRIS; 


il eut repris* 



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